Et si on parlait abattage ?

Dans le monde en 2013, 309 millions de tonnes de viande ont été produits ; en France, chaque année ce sont plus d’un milliard de bêtes qui sont abattues chaque année aux fins de consommation. La consommation annuelle de viande par habitant en France s’élève désormais à 89 kg. Ces chiffres ne vous paraissent peut-être pas parlants. Sachez pourtant qu’ils correspondent à une augmentation phénoménale de la consommation globale de viande : elle a quintuplé depuis les années 1950.

 

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Source : eds-emballage.com

Face à une demande qui croît en permanence, et dans un monde où l’échange économique et le profit sont rois, cette consommation accrue s’est répercutée sur la production de produits carnés : des cadences effrénées, une production et un abattage de plus en plus industrialisés. Selon un récent article du Monde, on tue aujourd’hui un animal toutes les 5 secondes à l’abattoir porcin de Lamballe, soit 50.000 par semaine.

Bien sûr, l’accélération des rythmes de production – donc d’abattage – ne se fait pas sans conséquences, notamment sur la façon dont sont mis à mort puis transformés les produits carnés. Et aujourd’hui, une fois encore, pour la 4ème fois en l’espace de quelques mois, de nouvelles images – cette fois diffusées par le comité L214 – ont montré l’horreur de la chose, les conditions déplorables dans lesquelles les animaux sont étourdis puis abattus, la cruauté dont ils font l’objet. Quatre fois en quelques mois, sans compter les nombreuses alertes déjà diffusées auparavant. Pourtant, rien ne semble vraiment changer. Certes, les acteurs publics commencent à se saisir du problème : le ministre de l’agriculture S. Le Foll a par exemple en mai été auditionné suite aux enquêtes diligentées dans plusieurs abattoirs et qui ont mené à la fermeture de deux d’entre eux. Mais ces mesures paraissent être des solutions d’apparence, des « quick fix » censés satisfaire l’opinion sans véritablement imposer de changements de fond. Les images (insoutenables) se suivent et se ressemblent, les scandales également. Les réactions sont toujours les mêmes : indignation des pouvoirs publics, silence ou repentir des abattoirs concernés, écœurement de nombreux citoyens. Puis, on oublie, on passe à autre chose, jusqu’au scandale suivant. Dans la vidéo diffusée aujourd’hui par L214, Rémi Gaillard interroge : « Combien faut-il encore d’exemples pour mettre un terme à ces souffrances inutiles ? ». Certes, des règlementations sont émises ; de nouveaux contrôles, parfois imprévus, sont mis en place. Mais cela ne suffit pas : une réglementation peut être contournée, un contrôle n’est pas infaillible. Disposer de labels n’est pas non plus (malheureusement !) la garantie d’une viande issue d’animaux abattus sans cruauté : les deux abattoirs dénoncés dans la vidéo de L214 possédaient la certification Ecocert. De même, l’abattoir d’Alès mis en cause en mai était certifié bio.

 

En réalité, il faudrait bien plus que simplement émettre de nouvelles règlementations ou effectuer des contrôles plus rigoureux et réguliers dans les abattoirs. Les changements ne viendront pas des industriels, qui ont trop de profit à tirer de cette production accrue pour y mettre un terme. Et effectuer plus de vérifications en interne, mieux sensibiliser et former les employés, représenterait un coût supplémentaire. Les changements ne peuvent pas non plus provenir uniquement des acteurs publics : je l’ai déjà écrit plus haut, les réglementations et les contrôles ne peuvent assurer la disparition de ces méthodes d’abattage barbares.

En fait, le changement doit venir des consommateurs. Puisque l’on vit dans une société en grande partie dirigée par la consommation, seule une baisse de la demande de produits carnés pourra amener leurs producteurs à revoir le mode de fonctionnement de leurs abattoirs. Seule une indignation sur le long terme, se traduisant dans la consommation moindre de tels produits, influencera les industriels en entraînant une diminution de leurs gains.

Il ne s’agit pas nécessairement de devenir tous végéta*iens, et que chacun tourne définitivement le dos à la totalité des produits d’origine animale. La consommation actuelle de viande est si importante que simplement réduire celle-ci ouvrirait sans doute déjà la voie à des évolutions substantielles. Cela passe aussi par l’éducation : cesser de considérer l’espèce humaine comme intrinsèquement supérieure aux animaux de sorte que leur imposer des souffrances serait « dans l’ordre des choses », diffuser l’information sur les (nombreuses !) alternatives à la viande, en finir avec l’idée selon laquelle la viande est absolument essentielle à la santé – en réalité, la consommation actuelle moyenne de viande, notamment bovine, est excessive et plutôt nocive pour l’organisme. Prendre conscience également, qu’avant d’être une jolie tranche de jambon toute rose, lisse et mignonne, ce produit était un cochon dont la mise à mort a sans doute été moins ragoûtante. Bref, faire le lien entre le produit et ce qu’il était à l’origine.

 

Selon moi, conjuguer trois facteurs permettrait d’enfin parvenir à une situation plus satisfaisante sur le plan éthique et écologique (mais c’est encore un autre problème), grâce à un abattage sans souffrance des animaux – si tant est que ce soit vraiment possible : une consommation individuelle réduite de produits carnés, un changement des mentalités, le renforcement des actions menées par les acteurs publics. C’est un vaste programme, alors autant s’y attaquer tout de suite !

Et si on réhabilitait le polar ?

Aujourd’hui, on entend souvent une affirmation, présentée comme un constat irréfutable, bien réel : les gens – surtout les jeunes, paraît-il – ne lisent plus. Si la phrase pourrait avoir une portée générale (seraient alors visés aussi bien les journaux, BD, blogs… que les livres), c’est bien les livres qui sont le plus souvent en cause. Pourtant, un rapide coup d’œil dans une librairie ou le rayon littérature de n’importe quel magasin révèle qu’au contraire, il y a une profusion de livres qui sortent à un rythme effréné. On y retrouve la plupart du temps des autobiographies (d’hommes politiques, de célébrités sur le déclin…) mais aussi des polars.

Et là, vient la deuxième affirmation que l’on retrouve assez fréquemment : les gens ne lisent plus de « vrais » livres, de « bons » livres. Le sujet est vaste ; j’ai pour l’heure envie de m’attarder sur la question « polar », c’est-à-dire si l’on en croit le Larousse, un roman dont l’intrigue est centrée autour d’une enquête policière, tenant en général le lecteur en haleine.

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Crédits : lexpress.fr

Présentés par beaucoup comme des romans de gare, presque la relève des romans à l’eau de rose de la collection Harlequin (en plus assumable peut-être), ces ouvrages n’ont pourtant rien qui soit si intrinsèquement mauvais. Au contraire, sans aller comme certains jusqu’à affirmer que ce type de littérature serait l’avenir du genre livresque, on peut considérer que les polars sont aujourd’hui un vecteur permettant de dénoncer certains fléaux des sociétés dans lesquelles nous vivons, en restant accessibles à la plupart des lecteurs qui n’ont pas toujours le temps, l’énergie ni même l’envie de se plonger dans le dernier essai polémique d’un intellectuel torturé.

En effet, le polar, puisqu’il est fictionnel, a généralement un rythme plus soutenu et un style plus abordable pour le lecteur ; l’intrigue, ses rebondissements et ses dénouements permettent de capter puis conserver son attention. Et donc éventuellement de faire passer un message de façon plus efficace qu’aux termes de longues réflexions qui, si elles peuvent être tout à fait passionnantes, ne sont pas forcément ce à quoi tout un chacun aspire pour se détendre. Par exemple, dans Au-dessus des lois (Sonatine, 2015), l’auteur Justin Peacock dénonce, à travers un portrait sombre et critique, le milieu de la promotion immobilière new-yorkais, des avocats d’affaires qui l’entourent et de la corruption ambiante. Sophie Hénaff choisit quant à elle l’humour pour présenter les luttes politiques au cœur de la police dans une série de romans au style en apparence léger (Poulets grillés (2015) et Rester groupés (2016), éd. Albin Michel). On pourrait enfin citer Michael Connelly : décrié par certains en raison d’un style qui ne serait pas assez littéraire, ses romans ont pourtant le mérite de décrire et vulgariser le fonctionnement du système judiciaire américain, en pointant parfois ses incohérences et ses défauts, à l’image de l’élection des juges ou du rôle extrêmement important accordés aux jurés (v. à ce sujet, Les Dieux du verdict (Calmann-Lévy, 2015)).

 

Au-delà des dénonciations permises par ces livres, la pertinence même de l’isolement du polar par rapport à d’autres genres littéraires me semble contestable. Je comprends que l’on sépare le « livre de cuisine » de la « biographie ». Mais faire du polar un genre à part ? Certains romans historiques, certaines « tranches de vie » sont rédigés de telle manière que l’intrigue pourrait s’apparenter à une enquête, laissant le lecteur incapable de s’arrêter de tourner les pages à la recherche du dénouement final.

En outre, ceux qui se posent en amoureux de la « vraie » littérature, se plaignant que « les gens ne prennent plus le temps de lire », et critiquent par ailleurs ce type de roman, desservent finalement selon moi leur propre volonté. Après tout, lire c’est lire. Pour certains il s’agit de s’évader, pour d’autres de se détendre, certains enfin y voient une façon de s’instruire ou de réfléchir autrement. Mais en définitive, si certains y parviennent à travers la lecture d’une intrigue policière, pourquoi chercher à les en décourager et à les diriger vers des ouvrages qui ne leur plairont pas forcément ? Cette façon de procéder me paraît finalement faire du fameux « on ne lit plus » une prophétie auto-réalisatrice ; elle est contre-productive, et me paraît en plus inexacte.

Et si on parlait féminisme ?

Le féminisme. Vaste sujet, et qui suscite bien des réactions. Aujourd’hui, lorsqu’une personne se déclare féministe, elle est rapidement associée aux Femen, au MLF, bref à des mouvements extrêmes dont l’image publique est globalement mauvaise. Aux Etats-Unis, on parle ainsi de « feminazi ». Quand ce n’est pas ça, la féministe (mais pas le féministe, ici) est associée à un cliché assez peu flatteur : elle serait laide, frustrée, dégoutée par les hommes dont elle voudrait l’asservissement par rapport au genre féminin. Marion Seclin a d’ailleurs évoqué très bien évoqué le sujet, sur le ton de l’humour, dans une récente vidéo. Une autre attaque que l’on retrouve souvent à l’encontre des féministes et du féminisme en général : ça ne sert à rien, les femmes n’ont plus rien à revendiquer, elles ont déjà tout et même plus que les hommes.

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source : http://www.manifesto-21.com

Bon. Reprenons donc tout. Déjà, le/la féministe n’est pas forcément une femme, encore moins telle que dépeinte par les détracteurs du mouvement. Le/la féministe, c’est vous, c’est moi, le voisin ou la voisine – mais peut-être pas son chien quand même (quoi que). Ensuite, le/la féministe ne souhaite pas la suprématie de la femme sur l’homme – en fait, il/elle souhaite juste avancer vers une égalité entre les deux sexes (ce qui ne revient pas à nier les différences inhérentes à chacun !). Pour reprendre la définition du Larousse, le féminisme est un « mouvement militant pour l’amélioration et l’extension du rôle et des droits des femmes dans la société ».

Eh oui car, contrairement à ce qu’on peut entendre, aujourd’hui encore dans nos sociétés occidentales, les femmes n’ont ni les mêmes droits, ni le même rôle que leurs camarades masculins. Prenons les salaires – sûrement l’exemple le plus connu : selon une étude mise à jour en 2015 par l’INSEE, le salaire annuel moyen était de 27626e pour les hommes, contre 22424e pour les femmes. Dans une autre étude, parue en 2013, l’INSEE mettait en évidence que les femmes gagnent en moyenne 19% de moins que les hommes (à temps de travail et position équivalents), cette différence allant de près de 9% pour les employés à plus de 20% pour les cadres.

Mais le problème est plus vaste qu’une « simple » question de salaires. Ne serait-ce que dans l’espace public, les femmes n’ont pas la même liberté que les hommes : le blog Paye Ta Schnek, au fil des anecdotes publiées, montre de façon alarmante le harcèlement quotidien que subissent les femmes dans la rue, les transports publics… et parfois jusque dans la sphère privée (travail, amis qui se pensent autorisés à tenir certaine réflexions).

L’actualité est d’ailleurs éclairante sur ce point : ainsi, les récentes accusations de harcèlement dont a fait l’objet le député EELV Denis Baupin ont mis en évidence plusieurs choses. D’abord, le sujet commence à être pris en compte par les médias et les politiques – c’est bien. Mais très vite, on a pu assister à plusieurs réactions remettant en cause les accusations de certaines des victimes supposées, qui exagèreraient, n’auraient pas su interpréter des touches d’humour… De même, Amber Heard (l’actuelle épouse de Johnny Depp) a récemment accusé son compagnon de violences conjugales. Réactions observées sur la Toile ? La jeune femme serait une menteuse et ne proférerait de telles accusations que dans le but de « faire le buzz », voire de soutirer de l’argent à l’acteur.   Si les deux affaires dont je parle ici ne concernent pas le même pays, ni les mêmes acteurs, on est face à un même problème : les victimes supposées ne sont pas prises au sérieux, le harcèlement et le traitement dont peuvent être victimes les femmes sont minimisés. Et, insidieusement, cela se retourne aussi contre les hommes : un homme qui se dirait victime de harcèlement ou de violences ne serait pas pris au sérieux par la plupart de ses interlocuteurs, car en subissant ces actes il aurait été un homme « faible », sa « virilité » ne serait pas pleine.

Comment, dans une telle situation, peut-on encore dire que le féminisme ne « sert à rien » ? Comment peut-on affirmer que tous les combats ont été remportés par les femmes, qu’elles n’ont plus rien à acquérir ? Et d’ailleurs, comment peut on présenter le féminisme comme un simple combat opposant frontalement les hommes et les femmes, alors qu’il s’agit justement d’œuvrer ensemble vers un équilibre commun, satisfaisant pour les deux sexes ?

La situation actuelle est en décalage complet avec la réalité ; les femmes sont de plus en plus conscientes du rôle qu’elles ont à jouer et le revendiquent tandis qu’en parallèle, les évolutions ne se font que trop lentement. A nier le féminisme tel que défini plus haut et sa nécessité, une situation de blocage va forcément se produire, qui sera (et est déjà !) très préjudiciable au fonctionnement harmonieux de la société.

C’est pourquoi aujourd’hui, je l’affirme clairement et le défends : je suis féministe. C’est peu, mais c’est déjà un pas à mon échelle.