Et si on réhabilitait le polar ?

Aujourd’hui, on entend souvent une affirmation, présentée comme un constat irréfutable, bien réel : les gens – surtout les jeunes, paraît-il – ne lisent plus. Si la phrase pourrait avoir une portée générale (seraient alors visés aussi bien les journaux, BD, blogs… que les livres), c’est bien les livres qui sont le plus souvent en cause. Pourtant, un rapide coup d’œil dans une librairie ou le rayon littérature de n’importe quel magasin révèle qu’au contraire, il y a une profusion de livres qui sortent à un rythme effréné. On y retrouve la plupart du temps des autobiographies (d’hommes politiques, de célébrités sur le déclin…) mais aussi des polars.

Et là, vient la deuxième affirmation que l’on retrouve assez fréquemment : les gens ne lisent plus de « vrais » livres, de « bons » livres. Le sujet est vaste ; j’ai pour l’heure envie de m’attarder sur la question « polar », c’est-à-dire si l’on en croit le Larousse, un roman dont l’intrigue est centrée autour d’une enquête policière, tenant en général le lecteur en haleine.

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Crédits : lexpress.fr

Présentés par beaucoup comme des romans de gare, presque la relève des romans à l’eau de rose de la collection Harlequin (en plus assumable peut-être), ces ouvrages n’ont pourtant rien qui soit si intrinsèquement mauvais. Au contraire, sans aller comme certains jusqu’à affirmer que ce type de littérature serait l’avenir du genre livresque, on peut considérer que les polars sont aujourd’hui un vecteur permettant de dénoncer certains fléaux des sociétés dans lesquelles nous vivons, en restant accessibles à la plupart des lecteurs qui n’ont pas toujours le temps, l’énergie ni même l’envie de se plonger dans le dernier essai polémique d’un intellectuel torturé.

En effet, le polar, puisqu’il est fictionnel, a généralement un rythme plus soutenu et un style plus abordable pour le lecteur ; l’intrigue, ses rebondissements et ses dénouements permettent de capter puis conserver son attention. Et donc éventuellement de faire passer un message de façon plus efficace qu’aux termes de longues réflexions qui, si elles peuvent être tout à fait passionnantes, ne sont pas forcément ce à quoi tout un chacun aspire pour se détendre. Par exemple, dans Au-dessus des lois (Sonatine, 2015), l’auteur Justin Peacock dénonce, à travers un portrait sombre et critique, le milieu de la promotion immobilière new-yorkais, des avocats d’affaires qui l’entourent et de la corruption ambiante. Sophie Hénaff choisit quant à elle l’humour pour présenter les luttes politiques au cœur de la police dans une série de romans au style en apparence léger (Poulets grillés (2015) et Rester groupés (2016), éd. Albin Michel). On pourrait enfin citer Michael Connelly : décrié par certains en raison d’un style qui ne serait pas assez littéraire, ses romans ont pourtant le mérite de décrire et vulgariser le fonctionnement du système judiciaire américain, en pointant parfois ses incohérences et ses défauts, à l’image de l’élection des juges ou du rôle extrêmement important accordés aux jurés (v. à ce sujet, Les Dieux du verdict (Calmann-Lévy, 2015)).

 

Au-delà des dénonciations permises par ces livres, la pertinence même de l’isolement du polar par rapport à d’autres genres littéraires me semble contestable. Je comprends que l’on sépare le « livre de cuisine » de la « biographie ». Mais faire du polar un genre à part ? Certains romans historiques, certaines « tranches de vie » sont rédigés de telle manière que l’intrigue pourrait s’apparenter à une enquête, laissant le lecteur incapable de s’arrêter de tourner les pages à la recherche du dénouement final.

En outre, ceux qui se posent en amoureux de la « vraie » littérature, se plaignant que « les gens ne prennent plus le temps de lire », et critiquent par ailleurs ce type de roman, desservent finalement selon moi leur propre volonté. Après tout, lire c’est lire. Pour certains il s’agit de s’évader, pour d’autres de se détendre, certains enfin y voient une façon de s’instruire ou de réfléchir autrement. Mais en définitive, si certains y parviennent à travers la lecture d’une intrigue policière, pourquoi chercher à les en décourager et à les diriger vers des ouvrages qui ne leur plairont pas forcément ? Cette façon de procéder me paraît finalement faire du fameux « on ne lit plus » une prophétie auto-réalisatrice ; elle est contre-productive, et me paraît en plus inexacte.

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Une réflexion sur “Et si on réhabilitait le polar ?

  1. Le Renard qui pense, merci pour cet article ! Concernant le recul de la lecture en France évoqué dans ton article (et plus spécifiquement de la littérature), d’après Livres Hebdo : « A + 1,8 % en 2015, le marché du livre en France renoue avec la croissance pour la première fois depuis 2009. La littérature a joué, devant la jeunesse et la BD, un rôle clé dans une redynamisation de l’activité, surtout portée par les grandes surfaces culturelles et les librairies de 1er niveau, alors que la grande distribution reste à la peine. » Tout n’est donc pas perdu ! En revanche, du point de vue du fonctionnement actuel de l’édition, il n’est pas valable de faire le lien entre le nombre de recueils publiés chaque année et la croissance ou le recul de la lecture ; en effet, les livres étant dorénavant considérés comme un produit par les acteurs de l’édition eux-mêmes (majoritairement de grands groupes indifférents à la culture, faut-il le rappeler ?), il importe surtout de noyer les étals des libraires sous les nouveautés et la variété afin de « faire de l’occupation de terrain » et du « volume » sans se soucier de la qualité ou du lectorat éventuel de ces livres. Cela leur est de toute façon égal puisqu’un mois plus tard, ces mêmes livres sont remplacés par d’autres, imposant ainsi un rythme infernal aux libraires (et aux traducteurs, bien entendu), qui se voient à leur tour obligés de traiter les livres comme des objets… Il faudrait aussi parler de l’absence de prise de risque aujourd’hui au sein des maisons d’édition : on ne publie quasiment plus d’ouvrages inédits ou jugés « difficiles d’accès » (ce qui est hautement subjectif, n’est-ce pas ?), mais on rachète les droits de livres (insipides, la plupart du temps) ayant eu du succès à l’étranger pour les faire traduire à la chaîne par de pauvres traducteurs traités comme des machines, on enrobe tout ça d’une belle campagne de marketing s’apparentant à du lavage de cerveau collectif et voilà un beau succès de librairie ! Pour achever de te convaincre, voir la destinée de la série « Cinquante nuances de Grey »… Mais je m’égare ! Quant à décrire le polar comme un sous-genre honteux et méprisable, je suis entièrement d’accord avec toi et je crois que cet a priori disparaît progressivement, notamment grâce à l’émergence de vraies plumes qui se sont emparées du genre avec talent. Et, puisque nous parlons de polars engagés, connais-tu l’auteur Dominique Manotti ? Ou Marin Ledun (« Marketing viral », notamment) ? Mais il y en a plein d’autres encore, une discussion s’impose 😉

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