Et si on parlait droit à mourir dans la dignité ?

La fin de vie, le droit à mourir dans la dignité, sont devenus ces dernières années une question centrale et soulèvent d’importantes questions éthiques. Le vieillissement de la population auquel les sociétés occidentales sont confrontées a pu jouer. Les affaires, très médiatisées, sur le sujet aussi. On se souvient du cas Vincent Humbert, ce jeune homme devenu tétraplégique, aveugle et muet après un accident de la circulation, et que sa mère avait, à sa demande, euthanasié après l’échec de leur combat médiatique. Puis il y a eu en 2006 l’affaire Chantal Sébire, enseignante atteinte d’une tumeur incurable qui s’était suicidée quelques jours après le refus du tribunal de grande instance de Dijon de la « laisser mourir dans la dignité », la loi Leonetti (2005) ne s’appliquant pas à son cas. Enfin, plus récemment, l’affaire Vincent Lambert, dont les soins ont été arrêtés puis redémarrés à plusieurs reprises au fil des rebondissements judiciaires.

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Jean Leonetti (LR) lors d’un débat sur la fin de vie (mars 2015). Source : liberation.fr

Ces cas – la partie émergée de l’iceberg, car pour 3 affaires médiatisées, combien de malades souffrent, dans l’ombre, la même situation ? – montrent qu’il y a un réel besoin de trouver des solutions viables. De permettre aux patients souhaitant partir de « mourir dans la dignité » plutôt que subir une condition qu’ils ne supportent plus ou qui savaient, lorsqu’ils étaient encore conscients, qu’ils ne voudraient pas prolonger une vie comme celle-là.

Face à ce besoin, le législateur a bien essayé de réagir : la loi Kouchner (2002) a en premier lieu déclaré que « les professionnels de santé mettent en œuvre tous les moyens à leur disposition pour assurer à chacun une vie digne jusqu’à la mort ». Puis, la loi Leonetti « relative aux droits des malades et à la fin de vie » (2005) a franchi une étape en permettant que les traitements d’un patient, lorsqu’ils sont poursuivis par une « obstination déraisonnable » ou sont inutiles et ne permettent que le maintien artificiel de la vie, soient arrêtés ou ne soient pas entrepris. Enfin, la loi Claeys-Leonetti, adoptée au début de l’année 2016, a instauré un droit à la sédation profonde et continue accompagnée d’un arrêt des traitements (alimentation et hydratation artificielles comprises).

 

Mais cela reste insuffisant. La loi Claeys-Leonetti, qui aurait dû permettre une avancée majeure, n’est finalement que le fruit d’un équilibre incertain entre les partisans d’un droit à l’euthanasie ou au suicide assisté, et les pro-vie, partisans du statu quo. Certes, la loi de 2005 avait quant à elle été adoptée à l’unanimité (la seule loi de la Vème République dont c’est le cas !), mais son imprécision n’a pas permis la mise en place d’un dispositif efficace. L’affaire Vincent Lambert en est le meilleur exemple : jouant sur les mots, leur interprétation (« traitement » ne désignant selon eux pas l’hydratation ni l’alimentation par exemple) et les lacunes du texte, les parents du patient ont saisi toutes les occasions pour relancer la procédure, et ce malgré leurs échecs devant une multitude de juridictions différentes (du simple tribunal administratif jusqu’à la Cour européenne des droits de l’Homme en passant par le Conseil d’Etat). Et pendant ce temps, des patients et des familles souffrent, restent dans le flou, sont dans l’incapacité d’avancer.

 

Face à des sujets aussi sensibles, il est logique que les politiques recherchent le consensus et, à défaut, le compromis. Sans cela, difficile d’obtenir une majorité. Mais malheureusement, des thèmes aussi clivants ne supportent pas le compromis. Premièrement car en-dehors des assemblées parlementaires (et même parfois en leur sein), les partisans de tel ou tel camp n’entendent pas faire la moindre concession. Ensuite car les compromis laissent de la place pour l’incertitude, le doute, le louvoiement intellectuel, qui sont autant de leviers offerts à ceux qui, de part et d’autre, s’accrochent à leur cause et refusent d’entendre tout argument de la partie adverse. Conclusion : ce genre de lois-concessions (déjà peu satisfaisantes, quel que soit le côté duquel on se situe…) sont vouées à l’échec et sont pire que le statu quo. En effet, elles amènent à des déchirements sans fin, des bonds en avant puis en arrière (comme l’arrêt puis la reprise des traitements de Vincent Lambert) ; en fait, elles font des patients les dommages collatéraux de considérations purement éthiques et intellectuelles. Or, il ne faudrait pas oublier qu’au-delà des débats parlementaires, au-delà des questionnements abstraits sur le droit inhérent (ou non, selon les positions) à chacun de choisir de vivre ou mourir, il y a des situations concrètes. Des patients qui souffrent, ou qui sont dans un état végétatif dont ils avaient clairement indiqué qu’il le considéreraient pire que la mort. Et autour de ces patients, des familles qui – à l’instar de Rachel Lambert, la femme de Vincent Lambert – ne peuvent aller de l’avant à cause de ces doutes persistants.

 

Bref, il serait grand temps d’aboutir à une solution claire et tranchée, qui ne laisserait plus de place à l’hésitation. Pour ma part, cette solution me paraît être des dispositions claires permettant de jouir pleinement, enfin, de son droit à disposer de son corps et donc de choisir si l’on veut vivre ou mourir… Bien sûr, si on parvient à cette fin, elle laissera forcément un côté d’insatisfaits : mais n’était-ce pas déjà le cas lorsque le divorce, l’avortement ou encore le mariage homosexuel ont été autorisés ? En fait, n’est-ce pas le cas de toute avancée sociétale ?

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4 réflexions sur “Et si on parlait droit à mourir dans la dignité ?

  1. d’accord avec vous, je pense que c’est une question de courage… J’arrive à 66 ans et j’avoue que l’idée de ma fin me préoccupe beaucoup, non que j’aie peur de la mort mais plutôt de la façon dont ma fin de vie risque de se dérouler si rien n’avance ! J’espère pourtant avoir encore de belles années devant moi, mais j’aimerais les aborder en sachant que je pourrai partir dignement (selon MES critères) si nécessaire.

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  2. Tout à fait d’accord avec votre approche et notamment votre paragraphe conclusif. La comparaison avec d’autres avancées sociétales qui posent des problèmes aux uns en les résolvant pour d’autres me semble très pertinente.

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    1. Merci pour votre réaction ! En effet, il est bien rare de voir des changements faire l’unanimité. Les dissensions existent déjà quand ces changements sont minimes – alors que dire quand ils sont conséquents !

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  3. Léa, je ne commenterai pas le contenu de ton article car comme tu le sais, le sujet est douloureux pour moi mais peu importe, puisque nous sommes d’accord. En revanche, je tenais à te dire que lorsque tu fais clairement entendre tes opinions, tu fais aussi entendre ta voix journalistique, laquelle est plutôt soignée et aboutie. Mes félicitations !

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