Et si on parlait burkini ?

Cet été sur les plages françaises, celles qui font le plus parler d’elles ne sont pas les jeunes filles en maillot de bain plus ou moins couvrant. Non, cette année, les adeptes des pieds en éventail et de la bronzette se sont fait voler la vedette par le burkini (ou burqini), qui rencontre bien peu de défenseurs, en-dehors de ses porteuses.

burkini
Source : http://www.lemonde.fr

Ce vêtement de plage, créé en 2004 par l’Australienne Aheda Zanetti, tient son nom de la contraction entre « burqa » et « bikini ». C’est donc un maillot de bain couvrant le corps et comportant une capuche destinée à couvrir les cheveux, comme le fait le hijab. L’intention de sa créatrice était louable : en-dehors de l’objectif commercial, il s’agissait de permettre aux musulmanes portant le hijab ou ses déclinaisons) de se baigner sur les plages dans une tenue à la fois adaptée et respectueuse de leurs convictions religieuses. Les ventes ont bien été au rendez-vous – 500.000 ventes en 12 ans, selon sa créatrice. Mais depuis quelques temps, ce sont plutôt les débats autour de cet habit de plage qui sont au coeur de l’actualité. Cela a commencé en mars 2016, lorsque le département prêt-à-porter de l’enseigne Marks & Spencer a commercialisé des modèles de burkini. Ses détracteurs dénonçaient alors une dérive de la religion musulmane qui n’aurait pas sa place dans les stations balnéaires, car il s’agirait d’un vêtement soumettant la femme en plus d’être une vision gênante imposée aux vacanciers. Le débat a fini par s’éteindre, avant de renaître de plus belle en France en ce mois d’août 2016. Dans un contexte d’attentats islamistes répétés (notamment le 14 juillet sur la promenade des Anglais à Nice), un rassemblement destiné aux porteuses du burkini a été interdit près de Marseille, alors même qu’il devait se tenir dans un lieu privé. Et comme si cela n’avait pas suffi à relancer la controverse, la décision a entraîné une série d’arrêtés municipaux interdisant le port du burkini sur les plages des communes concernées (Cannes, Sisco).

Les mêmes arguments sont répétés, inlassablement, de part et d’autre : pour les pourfendeurs de cet habit, soumission de la femme, imposition d’un certain mode de vie aux baigneurs, non-respect des valeurs de la République. Et, au vu du contexte, provocation inutile ne pouvant que remuer les tensions qui existent déjà. Du côté des – rares – défenseurs, on invoque la liberté de la pratique religieuse, la liberté de chacun de se vêtir comme il l’entend, le fait que le burkini est tout ce qu’il y a de plus légal. Quant à moi, il me semble en effet que vilipender le burkini est une entreprise inutile et même contre-productive.

En premier lieu, le combat féministe de la deuxième moitié du XXème siècle a entre autres abouti à ce que les femmes puissent s’habiller comme elles l’entendent, et découvrir à peu près autant de peau qu’elles le souhaitent sans risquer de représailles légales (celles de la société, c’est encore un autre sujet). Mais un droit n’est pas une obligation et a toujours une double-facette : si les femmes peuvent se dévêtir à leur convenance, elles peuvent également se couvrir comme elles le veulent. Et le burkini ne tombe pas sous le coup de la loi de 2011 interdisant de couvrir son visage dans l’espace public, puisqu’il laisse le visage nu. D’ailleurs, personne n’y trouve rien à redire lorsqu’un-e plongeur-euse en combinaison complète se promène sur les plages. Certes, on peut invoquer la dimension religieuse de ce maillot de bain qui fait tant parler, et dire que tout comme son jumeau des villes, il serait une marque de soumission de la femme. Mais tenir un tel discours ne revient-il pas justement à imposer à des femmes une façon d’être qui ne leur convient pas, donc à chercher à les soumettre à une volonté autre que la leur ?

Il y a également cette idée, sûrement celle la plus invoquée dans le débat sur le burkini version 2016, que l’enchaînement répété d’attentats à caractère islamiste a changé la donne. Que porter ce vêtement est une provocation inutile, qui risquerait de susciter encore plus de tensions et qui mettrait d’autant plus à l’écart les musulmans au sein de la société. Soit. Mais ce sont précisément les arrêtés d’interdiction qui braquent les projecteurs sur les porteuses des burkinis. Ce sont ces arrêtés qui donnent un espace d’expression à ceux qui cherchent assimilent « islam » et « islamiste » voire « islam » et « terroriste ». Ce sont eux encore qui font une différence entre les porteuses du burkini et les autres. Ce sont eux, enfin, qui donnent du grain à moudre aux islamistes radicaux et donnent une raison supplémentaire à des individus en passe de se radicaliser, de penser que la société rejette l’islam dans son ensemble. En fait, ces arrêtés, sous couvert de vouloir protéger l’ordre public et éviter d’aviver les tensions, arrivent précisément au résultat qu’ils fuient. En relançant le débat en permanence, en monopolisant la parole publique, ces arrêtés ne font qu’ajouter de l’huile sur le feu.

Oui, les attentats font peur. Oui, il est justifié de s’interroger sur les solutions permettant de (ré)intégrer la communauté musulmane au sein de la société dans un ensemble paisible et tolérant. Et oui, il est compréhensible que certains aient du mal à faire coïncider la laïcité si chère à notre République et le port du burkini. Mais la solution ne réside sûrement pas dans l’interdiction pure et simple d’un vêtement précis, visant une religion en particulier. C’est en débattant de façon calme et ouverte que l’on trouve des points d’entente. C’est en cherchant des compromis que l’on permet à tous de coexister. Une polémique hargneuse ne permet pas le compromis. Une interdiction pure et dure, coupant court à toute discussion, n’est pas un compromis non plus !

Publicités

Une réflexion sur “Et si on parlait burkini ?

Les commentaires sont fermés.