Vous reprendrez bien un peu de récupération politique ?

La semaine dernière, un rapport a été rendu public,rendant compte d’une enquête commandée à l’IFOP par l’Institut Montaigne, un think tank se proposant d' »élaborer des propositions concrètes dans le domaine (…) de la cohésion sociale« . Intitulé « Un islam français est possible », ce rapport mettait en avant un certain nombre de résultats obtenu après avoir enquêté auprès de Français de confession musulmane. Les chiffres ont beaucoup fait parler, mais une fois toute cette agitation (qui semble décidément avoir toujours une raison d’être ces derniers temps) retombée, ce qui choque surtout, c’est l’immense récupération politique dont ils ont fait l’objet, avec tout ce que cela implique d’approximations et de détournement.

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Pourtant, les choses ne commençaient pas si mal. Le titre du rapport était même assez positif, appuyant les propos de ceux qui plaident depuis plusieurs semaines voire depuis plusieurs mois l’apaisement et qui tentent tant bien que mal de contrer les déclarations de plus en plus tendancieuses de certains responsables politiques. L’étude comportait même, outre les résultats des questions posées aux sondés et leur interprétation, les propositions de l’Institut pour « construire un islam français » – une initiative bienvenue puisque le rapport, établi loin des débats politiques virant souvent à la foire d’empoigne, permettait d’ouvrir un débat calme avec de vraies suggestions, avec lesquelles on est ou non d’accord mais ayant au moins le mérite d’exister et de pouvoir être concrètement mises en pratique. Las ! Malgré ces points positifs, le débat s’est encore une fois cristallisé autour de points précis du rapport, et pas les plus significatifs, provoquant une fois de plus un déchaînement dans les médias, le plus souvent pour dénoncer les dérives d’un islam dont les pratiquants les plus stricts vireraient tous djihadistes – j’exagère à peine ici, malheureusement. Les chiffres qui ont suscité une telle réaction : selon l’enquête, 28% des personnes sondées « réunissent des musulmans ayant adopté un système de valeurs clairement opposé aux valeurs de la République » – que le rapport appelle les musulmans « rigoristes« . Et qu’importe que l’enquête ait aussi montré que 46% des sondés étaient sécularisées ou en voie d’intégration dans le système de valeurs actuel, tandis que les 25% restants avaient certes une forte identité religieuse mais acceptaient la laïcité ! Immédiatement, de nombreux hommes et femmes politiques ont bondi, affirmant que l’identité républicaine était en danger, et que ces 28% étaient ceux-là même qui se radicalisaient et partaient ensuite faire le djihad (est-il besoin de les citer ? Indice : ils saisissent toutes les occasions possibles pour développer un discours identitaire et sécuritaire brossant un portrait catastrophique de l’intégration en France). Bref, l’occasion ultime d’affirmer que la France serait en danger, tout en étant légitimé par les chiffres – car, on ne conteste pas des chiffres scientifiques, n’est-ce pas ?

Une telle réaction appelle plusieurs remarques. D’abord, on a encore une fois une démonstration de ce que le débat politique peut avoir, récemment, de nauséabond et d’irréfléchi. C’était déjà le cas avant l’été, mais l’échéance électorale se rapprochant, la situation est de plus en plus désespérante – ce serait presque risible, si ce n’était pas de si mauvais augure pour les mois à venir. Faire l’amalgame entre avoir une conception très stricte de la religion, et partir faire le djihad, est un peu hasardeux, si ce n’est erroné. Les salafistes quiétistes en sont un excellent exemple : puisqu’ils vivent selon les préceptes du salafisme, leur conception de l’islam est extrêmement rigoureuse et prône un retour aux dogmes passés. Pourtant, les quiétistes sont opposés à tout usage de la violence. Les raccourcis opérés par ces politiques ne sont pas qu’approximatifs : ils sont aussi à même de renforcer le sentiment d’exclusion de certains musulmans qui se sentiraient déjà mis à l’écart par la République, et seraient susceptibles d’entrer en rupture franche avec elle.

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Ces discours sont d’autant plus grave que les résultats de l’enquête publiée par l’Institut Montaigne ont été commentés comme s’ils étaient parole d’Evangile, alors que comme pour toute étude de ce type, ils sont à prendre avec des pincettes. Il est toujours malaisé de savoir quelle est la correspondance réelle entre les résultats d’un sondage (qui, par définition, ne portent que sur un échantillon – certes supposé être représentatif) et la réalité. Ici, le panel soulève d’ailleurs des interrogations spécifiques puisqu’alors qu’il s’agissait d’une étude sur l’islam, une partie des sondés n’étaient pas musulmans ! L’échantillon comportait ainsi 874 musulmans et 155 personnes « de culture musulmane » c’est-à-dire des non musulmans issus de familles musulmanes – une part assez conséquente ! Comment interpréter leurs réponses à des questions ayant pour objet la religion, alors que leur rapport à celle-ci est plus que distant ? L’absence d’un échantillon-témoin, qui aurait été composé de personnes n’étant pas de culture musulmane et aurait répondu au même type de questions, est aussi regrettable. Difficile d’interpréter les réponses apportées par les sondés sans même savoir si, finalement, ce n’est pas 28% de la population française dans son ensemble qui se considère en rupture avec les valeurs de la République ? D’autant que vu le contexte politique et social actuel, les résultats auraient probablement de quoi surprendre. Par ailleurs, le rapport fournit non seulement les résultats mais aussi une interprétation de ceux-ci. Or, comme toute interprétation, celle-ci est subjective et à ce titre, ne doit pas être considérée comme vérité ultime. Autant de raisons qui invitent à la prudence et à la mesure concernant les résultats publiés – des attitudes qu’hélas, ceux qui composent aujourd’hui le paysage politique semblent avoir remisés depuis bien longtemps. A moins qu’ils ne les aient jamais eues ?

Et, sans rentrer dans des questions techniques concernant les méthodes utilisées, l’échantillon interrogé ou autres points méritant qu’on s’y arrête plus longuement, il y a une remarque plus simple qui vient à l’esprit lorsqu’on a sous les yeux ce déballage de déclarations anxiogènes et mâtinées d’islamophobie ou de racisme : tout simplement, il y en a assez de voir et d’entendre les politiques de différentes formations agiter la menace d’un islam qui serait la source de tous les maux. Le thème de la sécurité est important vu le contexte national et international actuel, mais la France ne se résume pas à ses dispositions sécuritaires et à une identité nationale qui périrait peu à peu. Une échéance électorale capitale approche : ceux qui y candidatent ne pourraient-ils pas plutôt évoquer la culture, le chemin que devrait prendre l’intégration européenne, les mesures économiques qui seront prises ? Oui, l’élection du Président de la République est sans doute l’élection nationale la plus importante et oui, lorsqu’on choisit le chef de l’Etat, une discussion sur l’identité nationale peut avoir du sens. Mais à force, reprendre sans cesse ce débat sans jamais rien y apporter, et voguer doucement vers les eaux troubles du racisme et de l’islamophobie, c’est franchement assez peu productif. C’est encore plus vrai lorsqu’à cet effet, les politiques se servent d’informations, les manipulent et les déforment pour servir leurs propres intérêts. Cela devient inadmissible lorsque ces intérêts impliquent de faire régner un climat délétère et de propager la suspicion entre les citoyens, dans un moment où précisément, le pays a terriblement besoin d’unité.

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Les Bahamas Leaks, quand l’histoire se répète

Ça devient si fréquent que c’en est presque un running gag : les scandales liés à l’argent se suivent et se ressemblent tous. Cette semaine, on a ainsi appris que Neelie Kroes, commissaire européenne à la concurrence entre 2004 et 2014 a été, dans le même temps, membre du conseil de direction d’une société offshore aux Bahamas. Si l’histoire est affligeante, moralement choquante, on ne peut malheureusement pas dire qu’elle surprenne : ces dernières années, ces affaires se sont multipliées, 2016 étant une année particulièrement riche en la matière.

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(c) Reuters/Thierry Roge

Toutes ces affaires traduisent bien sûr un lien évident entre élites, pouvoir et argent. Jusque-là, rien de très nouveau : déjà dans l’Antiquité, les conflits armés s’achevaient par un pillage des biens de valeur ; au Moyen-Âge, l’Église catholique, éminemment influente auprès des Rois, détenait de façon plus ou moins justifiée un patrimoine ô combien riche. Cette relation entre pouvoir et argent n’a fait que s’accroître depuis, culminant avec l’avènement de la mondialisation et du capitalisme et les progrès de la technique (juridique, intellectuelle, technologique) qui permettent aux capitaux de circuler plus librement mais également d’être dissimulés plus aisément. Seulement, depuis le Moyen-Âge, de nombreuses choses ont changé. D’abord, nous vivons aujourd’hui en démocratie : quand bien même des élites politiques existent toujours, leur rôle devrait être de représenter les citoyens et de défendre les intérêts de ces derniers, plutôt que de défendre leurs intérêts propres et leurs gains personnels. Ensuite, la même mondialisation et les mêmes progrès techniques ont aussi rendue plus facile la révélation d’informations supposées secrètes et leur circulation, de sorte qu’il est assez peu probable que sur le long terme, ce genre de manoeuvres fiscales restent inconnues. D’autant que semble se développer une tendance accrue à rechercher la « vérité » (quelle qu’elle soit) et à la révéler au plus grand nombre, et ce particulièrement concernant le personnel politique.

Il est donc parfaitement utopique, de la part de ces hommes et femmes politiques qui décident de frauder le fisc ou d’outrepasser les règles pour augmenter leur profit, de penser qu’ils pourront s’en tirer sans que leurs agissements soient révélés. Penser le contraire traduit de leur part une forme d’aveuglement parfaitement irresponsable – en plus d’être immoral. En effet, dans un contexte de désamour croissant pour le monde politique, et particulièrement de méfiance vis-à-vis de l’Union Européenne (marqué de façon éclatante par les résultats du référendum sur le Brexit et, plus largement, la montée des partis anti-européistes), ces affaires s’avèrent très dangereuse pour la démocratie et ne font qu’accentuer un peu plus le sentiment de rupture entre la majorité des citoyens, issus pour la plupart de classes moyennes voire populaires, et ceux qui les dirigent. Sans même évoquer cette dissociation croissante entre les individus et leurs supposés représentants, comment les élites politiques peuvent-elles édicter des règles et exiger qu’elles soient respectées quand eux mêmes les bafouent sans sourciller ? Comment espérer avoir un minimum de crédibilité auprès des autres acteurs internationaux quand sans cesse les politiques se débattent et inventent des excuses plus ou moins décentes pour se sortir des scandales dans lesquels ils s’embourbent eux-mêmes ? Et comment, enfin, s’étonner de la montée des partis populistes et des extrêmes quand, en plus de donner l’impression de brasser du vent et de ne plus être capable de régler des dossiers cruciaux, les politiques traditionnels étalent dans tous les médias leurs mensonges ? Face à de tels évènements, de plus en plus répétés, il n’est pas vraiment surprenant que beaucoup se résignent et perdent foi en la politique.

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(c) afp.com/Rodrigo Arrangua

Car si ces scandales ne sont le fait « que » de quelques personnages politiques, ils laissent de plus en plus interrogateurs. Déjà, qu’ils se multiplient laisse songeur quant au nombre potentiel de personnes impliquées et qui ont pu passer jusque-là (mais pour combien de temps) entre les mailles du filet. Surtout, cette multiplication montre qu’en réalité, les affaires ont beau se multiplier, rien ne change vraiment. Les « Panama Papers » par exemple, qui ont pourtant eu un retentissement mondial, n’ont finalement eu que peu de conséquences. Il y a eu des réunions, il y a eu des mots, il y a eu une volonté de se montrer plus sévères envers les paradis fiscaux. Mais en fait, rien de concret ne s’est vraiment produit, et le soufflé est retombé, au point que l’on peut se demander si vraiment, les élites ont envie de voir disparaître ces pratiques. L’ennui n’est pas tellement que les paradis fiscaux existent ; c’est surtout que ceux qui sont supposés être des modèles de probité morale y recourent. Plutôt que de s’acharner à tenter de réduire les marges de manoeuvre de ces pays, il vaudrait bien mieux que les responsables politiques revoient leurs pratiques et cessent de vouloir à tout prix s’enrichir un peu plus, pour se concentrer sur ce pourquoi ils ont été placés dans des positions de pouvoir : la gestion d’un pays – ou d’un ensemble de pays – et la défense de l’intérêt général. Il en va de la survie de la démocratie et du semblant de cohésion politique et social qu’il nous reste.

L’indigestion Trump

« Trump ». Si jusqu’à il y a finalement peu de temps, ce nom évoquait surtout celui d’un milliardaire américain mégalomane et teint en blond, cette charmante image se double aujourd’hui (et est dépassée, malheureusement) de celle de l’un des deux principaux candidats aux élections présidentielles américaines de novembre. Ses déclarations abracadabrantesques, sa mèche si bien taillée et son sens de la petite phrase (si possible scandaleuse) ont beaucoup fait parler de lui au cours des derniers mois – le stade du rire étant depuis longtemps dépassé – mais maintenant, par pitié, il faut que cela cesse.

Certes, depuis le remaniement (encore un ! c’était le 3ème) de son équipe de campagne, dans le courant de l’été, Donald Trump semble s’être calmé. Il a même daigné souhaiter un prompt rétablissement à sa rivale, Hillary Clinton, après le malaise de celle-ci et l’annonce de sa pneumonie suite à la commémoration du 11-septembre. Mais honnêtement, qui croit à ce brusque volte-face ? Chaque jour, Donald Trump lui-même ou un membre de son clan donne un motif supplémentaire de ne pas le laisser accéder au pouvoir. Ce sera aux électeurs américains d’en décider, mais il y a de franches raisons d’espérer qu’il n’accèdera pas au mandat brigué, l’un des postes les plus importants de la planète.

Donald Trump Addresses GOP Lincoln Day Event In Michigan
(c) Bill Pugliano/Getty Images

Aujourd’hui encore, son fils Tweetait une image affirmant : « Si j’avais un bol de Skittles et que je vous disais qu’à l’intérieur, il y en a trois qui peuvent vous tuer, mais pas plus… En mangeriez-vous ? Voilà notre problème avec les réfugiés syriens« . Durant l’été, Trump père a quant à lui fait à plusieurs reprises des raccourcis dans ses discours, assimilant « immigré » et « terroriste » et jouant ainsi de la peur collective dans un contexte déjà très tendu. Jusqu’au bout, il a affirmé qu’Obama n’était pas né aux Etats-Unis, surfant sur une vague de racisme ambiant, avant de se rétracter au cours d’une brève conférence de presse dans le tout nouvel hôtel qu’il a fait construire près de la Maison-Blanche. Et il y a eu, bien sûr, les propos tenus à l’encontre des parents musulmans d’un jeune militaire américain mort sur le terrain, parfaitement inappropriés en plus d’être islamophobes. L’art de contenter les franges les plus xéno/homo/islamophobes de la société américaine, Trump sait faire, donc. Critiquer les politiques menées jusque-là par l’ « establishment » qu’il dénonce, est aussi une compétence fort bien maîtrisée par le candidat à la présidentielle américaine. Et jouer des faiblesses de ses rivaux pour faire baisser leur cote dans les médias tout en augmentant la sienne est également une de ses capacités – il semblerait de toute façon que l’attaque personnelle et injustifiée soit devenue une compétence assez répandue parmi les hommes politiques, et il n’y a plus besoin de traverser l’Atlantique pour s’en apercevoir. Pour résumer donc, Trump maîtrise l’art de la communication et des déclarations outrancières voire injurieuses qui lui offrent une couverture médiatique extrêmement large.

C’est probablement, en partie, ce bagou qui a fait son succès. Si les médias (en grande partie réprobateurs) qui évoquaient ses sorties l’ont fait dans le but de le décrédibiliser, c’est exactement l’inverse qui s’est produit : en lui donnant une telle vitrine, ils ont permis au candidat Trump de faire campagne sans dépenser un sou, et de montrer aux électeurs les plus désabusés, ceux qui se sentaient le moins compris par les politiques plus mesurés, qu’enfin – un candidat les avait compris. Impression pour le moins paradoxale, venant d’un homme richissime et dont l’égocentrisme transparaît à chaque déclaration. Dans cette perspective, sa critique permanente de l’ « establishment » a joué en sa faveur également. Argument privilégié s’il en est des populistes, et qui émane le plus souvent de ceux qui représentent le mieux la classe tant décriée… Franchement, un milliardaire, fruit du capitalisme qui étale sa richesse à tout va et doit en grande partie sa réussite au système en place, critiquer celui-ci ? Mais cela fonctionne. Pourtant, Trump n’a pas grand chose d’autre pour sa défense. Outre le fait qu’il n’a manifestement aucune idée des notions d’ouverture aux autres, de respect et de tolérance, il n’a en fait aucune idée tout court. S’il a vilipendé à l’envi les politiques publiques, sanitaires, internationales menées depuis quelques années par les Etats-Unis, il n’a proposé aucune solution – ou du moins, aucune solution sérieuse. Quant à ses qualités diplomatiques, elles semblent là aussi assez réduite : qu’il affirme, après sa visite au Mexique, que construire ce fameux mur à la frontière et le faire payer par ce pays ne poserait aucun problème alors que le chef d’Etat mexicain énonçait qu’il ne débourserait pas un sou en est un bon exemple. Et de toute façon, Donald Trump souffre d’une image si déplorable dans la plupart des pays étrangers (et particulièrement les pays du G20) qu’on imagine difficilement comment il pourrait rétablir la grandeur américaine face à un tel front commun… Car, n’en déplaise au magnat de l’immobilier, les Etats-Unis ont beau être aujourd’hui encore une (très) grande puissance mondiale, le temps où ils pouvaient gouverner seuls le monde semble bien révolu. Dès lors, jouer selon les règles et respecter ses potentiels futurs homologues étrangers serait peut-être une bonne chose. Non seulement Donald Trump paraît bien incompétent, mais il est aussi dangereux. Sa mégalomanie, son égocentrisme et son manque de connaissances sur des sujets pourtant cruciaux tels que la politique extérieure lui donnent une véritable capacité de nuisance tant au plan interne qu’international.

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(c) Le Renard Qui Pense

Ces propos peuvent paraître vains, dans la mesure où de toute façon, seuls les électeurs américains décideront finalement de la suite des évènements. Mais ils ne le sont pas. Car ce qui se passe en ce moment aux Etats-Unis résonne étrangement avec le contexte européen et national actuel. La montée des populismes ? L’Europe la connaît aussi (et la France particulièrement bien, avec l’ascension continue du Front National). Le contexte de crise identitaire et de violence permanente ? Il ne sert à rien de s’étendre sur ce point, on connaît assez les événements récents. Le sentiment de déclassement d’une part de plus en plus large de la population ? Là encore, c’est un phénomène que nous rencontrons ; et en France, le passage en force de la si débattue loi El Khomri n’a sûrement pas aidé. Les élections allemandes récentes ont montré que même dans un pays supposé plus apaisé, les populismes progressent dangereusement (l’AfD, le parti d’extrême-droite, a ainsi récolté 11,5% des voix seulement 3 ans après sa création, là où la CDU perdait plus de 5 points). En France aussi, des élections s’annoncent, et pas des moindres. La campagne n’a même pas commencé que déjà, des dérapages semblables à ceux de M. Trump ont lieu : la campagne pour la primaire à droite est sans cesse à deux doigts de virer au pugilat, les candidatures à gauche sont si éclatées qu’il est difficilement pensable qu’un « champion » solide sorte du lot, et au milieu de ce climat délétère, le Front National poursuit tranquillement son bonhomme de chemin. Alors, si prendre conscience de la nocivité du candidat républicain permet de se rendre compte des risques qui pèsent sur notre vie politique et de tout faire pour les parer, non, écrire un énième article sur Donald Trump n’est pas vain.

 

L’Emission Politique sur France 2, une première mitigée

Qui dit « rentrée » dit rentrée scolaire, professionnelle, littéraire, mais aussi audiovisuelle. Là où l’an passé l’offre n’avait pas spécialement évolué, cette année est celle du grand chambardement au royaume du CSA : lancement d’une nouvelle chaîne d’information en continu, déménagement (ô combien médiatisé !) de Yann Barthès sur TF1 et TMC, lancement de nouveaux programmes…

Au milieu de ce paysage décidément très renouvelé, l' »Émission Politique » (France 2, tous les jeudis soirs à 21h) se propose de décrypter chaque semaine le programme d’un invité politique, ce dans le cadre de la course à la présidentielle 2017. Ce jeudi 15 septembre 2016, pour le lancement du programme, l’invité choisi ne pouvait qu’attirer les regards sur l’émission : il n’était autre que Nicolas Sarkozy, ancien chef de l’Etat et candidat à la primaire de la droite, qui décidément fait parler de lui en ce moment. Si son intervention a (déjà !) été largement commentée et décryptée, le programme en lui-même mérite qu’on s’y attarde. Il était prometteur, mais son visionnage reste un peu décevant.

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À y regarder de loin, L’Emission Politique ne propose rien de fondamentalement nouveau : un invité politique, des questions d’actualité ou programmatiques, du débat qui finit fatalement par tourner à l’échange d’exclamations sans queue ni tête pour tenter de retrouver la parole – jusque-là, rien que de très classique. Ceci dit, l’ajout de certains éléments enrichit un concept autrement déjà décliné à l’envi. L’invitation de membres de la société civile qui ont la parole et dialoguent avec l’invité principal pendant 25 minutes permet par exemple de re-contextualiser l’échange, de lui donner une assise dans le réel – évitant ainsi l’écueil d’un débat aseptisé et confiné dans l’univers clos d’un studio. Dommage, à cet égard, que les intervenants choisis aient eux-mêmes un parcours assez (voire carrément) politisé, et fassent partie d’une certaine « élite » : cette semaine, Nicolas Sarkozy faisait ainsi face à Mohamed Bajrafil (imam d’Ivry-sur-Seine, auteur d’un livre à succès et intervenant fréquent sur les questions de l’islam), un élu Front National… Dommage aussi – mais il y a là des impératifs posés par la grille des programmes – que cette séquence ne dure que 25 minutes, laissant finalement assez peu de temps aux trois invités pour poser leur question et y recevoir une réponse sinon satisfaisante, au moins complète.

Intéressante également, l’idée du « baromètre » en fin d’émission : un animateur vient présenter, grâce au concours d’Harris Interactive, les résultats d’un sondage effectué auprès de téléspectateurs afin de jauger la performance de l’invité. Cette initiative offre un retour immédiat non seulement sur l’audience reçue par le programme (avec le décompte du nombre de tweets notamment) mais aussi sur le succès de l’intervention de l’homme politique présent. Ceci dit, le problème posé est le même que pour tout autre sondage : le panel choisi (ici, plus de 1000 Français volontaires) n’est pas nécessairement représentatif et, dans le cadre de ce type d’émissions, on peut se demander si les sympathisants de l’invité politique ne seraient pas plus enclins à se porter volontaire que le reste des citoyens – ce qui bien sûr viendrait fausser le résultat final. Quant au fait de proposer un aperçu des idées et programmes des invités sur une variété la plus large possible de sujets (le concept même sur lequel repose l’émission), il est à double tranchant. Certes, cela permet de lever un maximum de zones d’ombre mais, vu le nombre de sujets abordés durant le temps imparti, il est malheureusement impossible d’approfondir ceux-ci. Le risque est alors de ne finalement rien apprendre de plus que ce que l’invité avait déjà bien voulu dire et répéter dans les médias. Il en va ainsi de l’intervention de Nicolas Sarkozy : si elle était ponctuée de « phrases-choc » – « L’Europe ne peut pas accueillir toute l’Afrique. » ; ne libérer les fichés S qu’une fois « leur cerveau remis à l’endroit » – destinées sûrement à montrer à son électorat le plus droitier qu’il n’a pas perdu le sens de la répartie, elle n’était pas particulièrement instructive. Le candidat à la primaire de la droite s’est en fait contenté de répéter en direct ce qu’il affirmait déjà à l’occasion de chacune de ses apparitions dans les médias. Pourtant, ce n’était pas dû à un manque de pugnacité de la part des journalistes : David Pujadas, habitué de l’animation des débats politiques sur France 2, est rompu à l’exercice ; quant à Léa Salamé, après deux ans à interroger des invités politiques de tous bords sur On n’est pas couché, la tâche n’avait rien de nouveau pour elle. Le maire avec qui Nicolas Sarkozy a débattu n’est pas non plus en cause : malgré les tentatives de ce dernier de réduire ses arguments à néant, il a tenu bon tout au long de l’échange. Malgré tout, le visionnage de l’émission laissait un goût d’inachevé, d’incomplétude. L’impression de ne rien savoir de plus finalement – pas nécessairement d’avoir perdu son temps, car les points soulevés par certains des interlocuteurs de l’ancien chef de file de LR étaient assez intéressants. C’est là, je pense, le plus gros écueil de l’émission : est-il lié au concept de celle-ci en lui-même, ou à l’art qu’a M. Sarkozy de faire l’autruche, il faudra regarder d’autres éditions pour le savoir.

Pour cette première, L’Emission Politique laisse donc un sentiment partagé. La satisfaction d’un programme qui se propose de passe en revue les propositions de politiciens de tous bords (le prochain invité est Arnaud Montebourg, pas exactement le même positionnement que Nicolas Sarkozy), l’intérêt face à la façon d’organiser l’émission ; mais aussi l’impression que l’idée n’a pas été exploitée jusqu’au bout, que sa mise en pratique se révèle superficielle. Espérons que les prochaines semaines démentiront ce propos, car l’Emission Politique est, sur le papier, une idée intéressante pour permettre à tous de faire un choix réfléchi lors des élections.

Pour visionner le replay de l’émission (jusqu’au 21/09 minuit) : ici.

Information et réseaux sociaux, une relation difficile

Dans son édition du 8 septembre 2016, le Courrier international faisait sa « Une » sur la façon dont « les réseaux sociaux brouillent l’information« . Le Monde publie quant à lui ce mardi 13 septembre une tribune intitulée « Il est temps de contrôler Facebook !« . Le point commun entre ces deux articles ? La prise de conscience que la place croissante prise par les réseaux sociaux dans la vie de ses usagers en fait de puissants vecteurs d’information, parfois (souvent ?) au détriment de la qualité et de l’exactitude du contenu partagé.

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(c) Highways Agency

Il est depuis longtemps révolu, le temps où la presse papier puis, dans une certaine mesure, la radio et la télévision étaient les seuls canaux par où circulait l’information, et où les consommateurs d’actualités consacraient un moment défini de leur journée à consulter celles-ci. À l’heure de la mondialisation, tout s’accélère et la consommation devient frénétique – y compris pour les nouvelles. Et l’avènement des réseaux sociaux n’a fait qu’accroître cette tendance, en permettant de partager encore plus vite, encore plus massivement, et souvent gratuitement, du contenu informationnel.

Il y a là, en théorie, une opportunité incroyable pour la circulation de l’information, et par extension pour la démocratie. On sait qu’une démocratie est supposée garantir la liberté d’expression, donc d’information, et qu’à l’inverse les régimes autoritaires tendent à contrôler étroitement celle-ci. Mais en pratique, plusieurs problèmes apparaissent. En l’absence totale de régulation des nouveaux vecteurs informatifs que sont Facebook, Twitter, et autres Snapchat, on assiste à des dérives qui finissent par atteindre tout le secteur de l’information : fausses nouvelles (les fameuses intox – si répandues que certains médias ont mis en place des rubriques permettant de démêler le vrai du faux, à l’instar des Décodeurs au Monde), articles divulguant sciemment une information parcellaire, propos haineux… En outre, tout usager pouvant, l’espace d’un instant, être porteur d’une information (il suffit d’un tweet par exemple), on assiste à un déferlement monumental et discontinu de nouvelles, sans qu’il soit possible au premier coup d’oeil de savoir si elles sont exactes ou non. Pour faire face à cet afflux d’actualités, les médias traditionnels (chaînes de télévision, journaux dits de qualité) se servent aussi des réseaux sociaux et lancent des canaux diffusant un flux ininterrompu de contenu. Seulement, devant la nécessité de faire vite pour satisfaire une clientèle boulimique d’information – et contraints par la logique du chiffre qui atteint les grands groupes médias dès lors qu’ils sont repris par de riches businessmen, comme Bolloré -, les journalistes gagnent du temps où ils le peuvent : sont touchés en premier lieu l’écriture, mais aussi la vérification des nouvelles, le recoupement des sources. Conclusion, on assiste à une uniformisation à la baisse de la qualité et de la fiabilité de l’information. Les intox se multiplient (il y a quelques jours encore, un scandale a éclaté sur Twitter lié à des propos de Bruno Le Maire… qu’il n’avait en fait pas tenus), dégradant encore un peu plus la confiance des citoyens dans les médias traditionnels, paradoxalement délaissés au profit des sources d’information pourtant moins sûres que sont les réseaux sociaux.

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(c) AFP.com/Hocine Zaourar

Deuxième difficulté, les réseaux sociaux sont très opaques sur la façon dont ils fonctionnent et diffusent leur contenu en général, ce qui ne fait que rendre plus difficile un semblant de régulation. Et les algorithmes utilisés contribuent à une diffusion fragmentaire de l’information, en fonction des goûts de l’usager qui n’a donc accès qu’à la partie de l’actualité qui correspond à son opinion. Or, la diffusion des nouvelles ne permet de construire une société démocratique et citoyenne qu’à condition d’être complète et de permettre à son récepteur de faire ses choix en pleine conscience, en connaissance de cause et après avoir pesé le pour et le contre. Et puis, n’avoir accès qu’à une partie de l’information, celle qui correspond à nos idées pré-établies, peut s’avérer dangereux dans un contexte de montée des populismes, d’excitation des radicalismes et plus largement de vives tensions sociales. Comment le fait de renforcer sans limites son opinion sans jamais entendre les arguments de la partie adverse pourrait-il être positif, alors que plusieurs « camps » semblent déjà au bord du conflit sur la plupart des sujets d’actualité sensibles ?

Et, puisqu’à l’heure de l ‘économie globalisée et accélérée il faut bien parler porte-monnaie, la diffusion de l’actualité telle que pratiquée à l’heure actuelle par la majeure partie des réseaux pose problème en termes de rémunération et de droits d’auteur. Oui, l’accès gratuit aux nouvelles est une avancée majeure pour la démocratisation de l’information. Mais, d’une part, cet éventuel progrès est annihilé par le « profilage » des contenus qui empêche de toute façon une diffusion démocratisée ; d’autre part, ce mode de diffusion accentue les difficultés auxquelles sont confrontés aujourd’hui les médias traditionnels, qui risquent tout bonnement, à terme, de péricliter. Pourquoi vouloir souscrire à la version payante de tel média lorsque son contenu sera repris par d’autres puis diffusé gratuitement sur les réseaux ? Cette diffusion se faisant généralement sans  citer les sources d’origine, cela aggrave en plus la méfiance des consommateurs envers les informateurs professionnels.

Si donc l’avènement des réseaux sociaux est, sur le papier, une chance inouïe pour l’information et ses producteurs, l’usage qui en a été fait jusque-là, couplé au manque de transparence des entreprises qui les gèrent et à l’absence quasi-totale de cadres a jusqu’à maintenant plutôt desservi le secteur du journalisme qu’autre chose. il est aujourd’hui grand temps d’y remédier et de saisir – enfin ! – l’opportunité représentée par Facebook et consorts. Mais ce qu’il y a de positif, c’est que chaque acteur concerné peut agir à son échelle !

D’abord les médias traditionnels et les journalistes, en renouant avec une éthique consistant à vérifier systématiquement l’information et la divulguer uniquement sur la base de sources fiables, ce qui permettrait de produire un contenu traçable et de qualité. Ignacio Ramonet en parle très bien dans l’excellent L’Explosion du journalisme (que j’évoque ici et que vous pouvez vous procurer ). Il s’agit de rompre avec la logique du quantitatif et de retourner vers un contenu qualitatif. Ensuite, les réseaux sociaux, en admettant enfin leur rôle majeur dans la sélection, l’édition, et la diffusion de l’information, ce qui les conduirait à se responsabiliser et adapter en conséquence leurs modes de fonctionnement et leurs algorithmes, afin d’éviter la propagation d’intox et d’offrir aux usagers un accès complet à l’information, et non plus personnalisé en fonction de leurs goûts supposés. Enfin, les « clients » d’actualités eux-mêmes ont un rôle à jouer, en rationalisant leur rapport à l’information et en étant plus sélectifs dans leur consommation. Car finalement, être informé quasiment minute par minute n’a pas tellement d’intérêt (au vu de la pauvreté des nouvelles divulguées en continu) et est surtout chronophage. Mieux vaudrait privilégier un contenu de fond, ayant une qualité certaine, certes plus long à produire et donc disponible en moindre quantité, mais finalement plus informatif que des brèves qui ne font que reprendre jusqu’à plus soif les mêmes nouvelles, sans les analyser ni même simplement expliquer le contexte ou les tenants et aboutissants. Ce serait d’ailleurs le moyen d’initier un cercle vertueux : si les usagers ne consomment plus de « junk news » et deviennent plus pointilleux quant à l’information qu’ils choisissent de consulter, c’est ce type de contenu qui sera produit en priorité et que diffuseront en majorité les médias (donc les réseaux sociaux !), rétablissant alors la confiance entre consommateurs et journalistes.

Tiens, une atteinte de plus aux droits des femmes !

Au cas où on en douterait encore, un projet de loi validé fin août (ça passe toujours mieux pendant les vacances) par le Conseil des Ministres allemand est venu rappeler que, oui, en matière de féminisme, il reste du chemin à faire. Même en Europe occidentale, même en 2016.

Le projet de loi en question a pour but de forcer les femmes dont les époux ont des doutes sur leur paternité (ou savent qu’ils ne sont en fait pas le père de leur enfant) à révéler le nom des amants qu’elles auraient eu au moment de la conception. Et cela afin que le mari trompé puisse demander, après un test ADN, le remboursement par le « vrai père » des frais d’éducation déboursés. Les défenseurs du projet se targuent d’une avancée dans les droits des pères et, pour se protéger des attaques de ceux qui y verraient une atteinte à la vie familiale, évoquent la disposition du texte selon laquelle le remboursement ne pourra avoir lieu que pour les frais effectués sur une période de deux ans.

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(c) http://www.13emerue.fr

Sur le coup, on se prend à espérer que c’était une mauvaise blague. Puis on est complètement atterré. Certes, le droit de la famille allemand est en retard concernant les droits des pères : un père non marié ne pouvait jusqu’à récemment pas se prévaloir d’un droit de visite en cas de conflit avec la mère, par exemple. Cela mérite en effet d’être corrigé : hommes et femmes devraient être sur un pied d’égalité, surtout lorsqu’un enfant est en jeu puisque les deux sont, au même titre, parents. Mais fallait-il vraiment, pour cela, porter un tel coup au droit des femmes au respect de leur vie privée ? D’ailleurs, indirectement, c’est aussi leur droit à disposer librement de leur corps qui est atteint. Il n’est pas question ici d’être favorable ou non à l’adultère et au mensonge quant aux les enfants qui en sont issus, mais plutôt de s’interroger sur ce qui justifierait une telle ingérence de l’Etat dans la vie sexuelle des femmes concernées. Ce qu’elles choisissent de faire dans le cadre de leur relation de couple ne regarde qu’elles, et le seul questionnement qui devrait se poser est une réflexion interne sur ce qu’elles considèrent moral ou non, éthique ou non, et sur les décisions qui en découlent. Il s’agit de réflexions profondément intimes et personnelles, qui ne devraient en aucun cas se retrouver sur la place publique. De toute façon, on voit mal comment les dispositions envisagées pourraient être mises en pratique : j’ai du mal à imaginer qu’on recoure à la torture pour que ces femmes révèlent la liste de leurs partenaires sexuels, par exemple.

Même sans évoquer les droits des femmes, pourtant sérieusement secoués par un tel projet, les conséquences si le texte était adopté seraient terribles à plusieurs niveaux. Déjà, ces mesures sous-entendent que l’aspect financier est, dans une relation liant un père à son enfant, plus important que l’amour qui peut exister entre eux. Elles impliquent aussi qu’un parent a cette qualité en raison du seul lien biologique, et qu’au contraire l’absence de ce lien fait obstacle à l’existence d’une relation parent-enfant. Que dire dans ce cas du lien qui unit un enfant à ses parents adoptifs ? Ce projet fait également fi du traumatisme qui pourrait découler de telles révélations pour les enfants nés d’adultère : découverte que leur père n’est finalement « pas leur père », découverte également que leur père place les débours qu’il a faits au-dessus de l’aspect éducatif, du lien psychologique ; vision pour le moins perturbée de leur mère ; implosion du cocon familial. Les défenseurs du projet ont beau s’abriter derrière la limite des deux ans car, affirment-ils, le but n’est pas de « totalement détricoter une histoire familiale« , il est difficilement concevable que la vie familiale continue sereinement après ce genre de situations, impliquant en plus des procédures juridiques par essence longues et difficiles. Et puis, c’est une vision bien triste du couple, et finalement de la société que traduit une telle idée. Une vision où les relations humaines sont fondées sur la défiance plutôt que la confiance et sur l’affrontement plutôt que le dialogue.

Fort heureusement, ce projet de loi n’a pas encore passé l’épreuve du vote. Etant très controversée en Allemagne même, il subsiste un espoir de ne pas sombrer dans une utilisation aussi aberrante du droit. Mais, que l’idée-même ait été formulée et ait franchi avec succès l’étape du Conseil des Ministres, cela laisse déjà pantois.

Alain Juppé, ou de l’Éducation

Depuis la deuxième moitié du mois d’août, la campagne pour la présidentielle s’est intensifiée. C’est particulièrement le cas au sein du camp des Républicains, en vue de la primaire de la droite et du centre qui se tiendra en novembre. Au coeur d’une campagne très axée sur l’identité et la sécurité, Alain Juppé a, lui, choisi de continuer à aborder les sujets qui lui sont chers plutôt que de suivre l’agenda politique que d’autres tentent d’imposer (suivez mon regard…).

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(c) AFP/Thibaud Moritz

Dans une tribune parue dans Le Monde ce jeudi 1er septembre, et à l’occasion de la mise en place de la réforme des collèges, le maire de Bordeaux livre son diagnostic sur l’éducation aujourd’hui en France. Et, comment dire ? Un peu de bon sens, ça fait du bien. Je ne suis pas forcément d’accord avec tous les positionnements de M. Juppé. Mais il faut bien admettre que, sur ce point, sa voix gagnerait à être entendue.

Pour commencer, le doyen de la compétition trouve absurde l’obsession de vouloir tout régenter de Paris, au regard de la variété des élèves. Cela rejoint, d’une certaine façon, mes pensées sur le baccalauréat : on ne peut pas continuer d’essayer d’imposer le même carcan, la même façon d’enseigner et d’apprendre à tous, alors que tous les élèves ne fonctionnent pas de la même manière. Au mieux, c’est inefficace ; au pire, c’est complètement décourageant et pousse au décrochage. Ce qui est, je crois, l’opposé du but visé… Au contraire il faudrait, juge-t-il, proposer plus d’options en mettant en place « des dispositifs de soutien individuel adaptés, des options artistiques ou scientifiques lourdes ou des filières de langue renforcée « . Depuis le temps que les élèves le demandent ! Car, se déplacer à l’autre bout de sa ville pour pouvoir assister à un cours est anormal, chronophage, et franchement décourageant pour des collégiens ou lycéens qui finissent pas abandonner. D’autant que les options qui existent déjà sont franchement peu valorisées…

Autre suggestion de M. Juppé : se concentrer sur l’enfance et la petite enfance. Cela semble relever de l’évidence tant on sait aujourd’hui à quel point les premières années de la vie sont cruciales en termes d’apprentissage et de développement. Mais le fait est que les multiples réformes du lycée (en 2009 et 2012) puis du collège (en 2016, donc) montrent que les gouvernements successifs se sont manifestement trompés de priorités. A moins qu’ils n’aient privilégié l’effet à court terme, visible, d’une modification des programmes du cycle secondaire plutôt que l’effet de long terme d’une modification des façons d’enseigner au cycle primaire…

Le maire de Bordeaux appelle enfin à ce que le corps enseignant soit associé au processus de réforme. « Rien ne pourra se faire sans l’engagement des enseignants« , affirme-t-il. Là encore, la proposition paraît être une banalité… Pourtant, le gouvernement a étalé cette année son incapacité à communiquer avec les principaux intéressés par les réformes en cours : les syndicats et les jeunes ont bien peu été entendus au cours de la préparation de la loi El Khomri ; les vastes manifestations d’enseignants en janvier 2016 ont eu relativement peu d’effets. Il paraît pourtant clair que les enseignants et autres professionnels de l’éducation (proviseurs, CPE…), sur le terrain toute l’année, sont plus à même de savoir ce qui est faisable ou non, efficace ou pas. Il ne s’agit pas de nier l’importance des rapports gouvernementaux et le rôle des experts dans la construction de réformes d’ampleur, mais simplement de dire que ceux-ci ne peuvent être pertinents qu’en complément d’une consultation de ceux qui, chaque jour, sont investis de la mission d’enseigner. Et, il me semble que des acteurs enthousiastes et impliqués rendraient la mise en place de la réforme plus opérante que des enseignants qui se la voient imposer et risquent de l’appliquer sans grande conviction, par dépit.

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(c) Reuters/Jean-Paul Pélissier

En-dehors des problèmes soulevés par Juppé, je m’interroge : n’y a-t-il pas des points, dans le secteur de l’éducation, pour lesquels il est plus urgent d’investir de l’énergie et de l’argent ? Au hasard : les conditions de travail déplorables des enseignants en REP ; le manque de formation de ceux-ci en matière de nouveaux outils informatiques ; la mise en place d’une information adéquate et accessible aux élèves concernant les voies alternatives. Surtout, le fait que des truismes tels que ceux énoncés ce jeudi dans Le Monde paraissent innovants et agissent comme une bouffée d’air frais et de bon sens, est révélateur de la façon dont les gouvernements se sont, ces dernières années, égarés dans des réflexions plus que brouillonnes sur l’éducation, s’éloignant ainsi de principes de base du sens commun et contribuant à la dégradation du système éducatif.