Tiens, une atteinte de plus aux droits des femmes !

Au cas où on en douterait encore, un projet de loi validé fin août (ça passe toujours mieux pendant les vacances) par le Conseil des Ministres allemand est venu rappeler que, oui, en matière de féminisme, il reste du chemin à faire. Même en Europe occidentale, même en 2016.

Le projet de loi en question a pour but de forcer les femmes dont les époux ont des doutes sur leur paternité (ou savent qu’ils ne sont en fait pas le père de leur enfant) à révéler le nom des amants qu’elles auraient eu au moment de la conception. Et cela afin que le mari trompé puisse demander, après un test ADN, le remboursement par le « vrai père » des frais d’éducation déboursés. Les défenseurs du projet se targuent d’une avancée dans les droits des pères et, pour se protéger des attaques de ceux qui y verraient une atteinte à la vie familiale, évoquent la disposition du texte selon laquelle le remboursement ne pourra avoir lieu que pour les frais effectués sur une période de deux ans.

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(c) http://www.13emerue.fr

Sur le coup, on se prend à espérer que c’était une mauvaise blague. Puis on est complètement atterré. Certes, le droit de la famille allemand est en retard concernant les droits des pères : un père non marié ne pouvait jusqu’à récemment pas se prévaloir d’un droit de visite en cas de conflit avec la mère, par exemple. Cela mérite en effet d’être corrigé : hommes et femmes devraient être sur un pied d’égalité, surtout lorsqu’un enfant est en jeu puisque les deux sont, au même titre, parents. Mais fallait-il vraiment, pour cela, porter un tel coup au droit des femmes au respect de leur vie privée ? D’ailleurs, indirectement, c’est aussi leur droit à disposer librement de leur corps qui est atteint. Il n’est pas question ici d’être favorable ou non à l’adultère et au mensonge quant aux les enfants qui en sont issus, mais plutôt de s’interroger sur ce qui justifierait une telle ingérence de l’Etat dans la vie sexuelle des femmes concernées. Ce qu’elles choisissent de faire dans le cadre de leur relation de couple ne regarde qu’elles, et le seul questionnement qui devrait se poser est une réflexion interne sur ce qu’elles considèrent moral ou non, éthique ou non, et sur les décisions qui en découlent. Il s’agit de réflexions profondément intimes et personnelles, qui ne devraient en aucun cas se retrouver sur la place publique. De toute façon, on voit mal comment les dispositions envisagées pourraient être mises en pratique : j’ai du mal à imaginer qu’on recoure à la torture pour que ces femmes révèlent la liste de leurs partenaires sexuels, par exemple.

Même sans évoquer les droits des femmes, pourtant sérieusement secoués par un tel projet, les conséquences si le texte était adopté seraient terribles à plusieurs niveaux. Déjà, ces mesures sous-entendent que l’aspect financier est, dans une relation liant un père à son enfant, plus important que l’amour qui peut exister entre eux. Elles impliquent aussi qu’un parent a cette qualité en raison du seul lien biologique, et qu’au contraire l’absence de ce lien fait obstacle à l’existence d’une relation parent-enfant. Que dire dans ce cas du lien qui unit un enfant à ses parents adoptifs ? Ce projet fait également fi du traumatisme qui pourrait découler de telles révélations pour les enfants nés d’adultère : découverte que leur père n’est finalement « pas leur père », découverte également que leur père place les débours qu’il a faits au-dessus de l’aspect éducatif, du lien psychologique ; vision pour le moins perturbée de leur mère ; implosion du cocon familial. Les défenseurs du projet ont beau s’abriter derrière la limite des deux ans car, affirment-ils, le but n’est pas de « totalement détricoter une histoire familiale« , il est difficilement concevable que la vie familiale continue sereinement après ce genre de situations, impliquant en plus des procédures juridiques par essence longues et difficiles. Et puis, c’est une vision bien triste du couple, et finalement de la société que traduit une telle idée. Une vision où les relations humaines sont fondées sur la défiance plutôt que la confiance et sur l’affrontement plutôt que le dialogue.

Fort heureusement, ce projet de loi n’a pas encore passé l’épreuve du vote. Etant très controversée en Allemagne même, il subsiste un espoir de ne pas sombrer dans une utilisation aussi aberrante du droit. Mais, que l’idée-même ait été formulée et ait franchi avec succès l’étape du Conseil des Ministres, cela laisse déjà pantois.

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