L’indigestion Trump

« Trump ». Si jusqu’à il y a finalement peu de temps, ce nom évoquait surtout celui d’un milliardaire américain mégalomane et teint en blond, cette charmante image se double aujourd’hui (et est dépassée, malheureusement) de celle de l’un des deux principaux candidats aux élections présidentielles américaines de novembre. Ses déclarations abracadabrantesques, sa mèche si bien taillée et son sens de la petite phrase (si possible scandaleuse) ont beaucoup fait parler de lui au cours des derniers mois – le stade du rire étant depuis longtemps dépassé – mais maintenant, par pitié, il faut que cela cesse.

Certes, depuis le remaniement (encore un ! c’était le 3ème) de son équipe de campagne, dans le courant de l’été, Donald Trump semble s’être calmé. Il a même daigné souhaiter un prompt rétablissement à sa rivale, Hillary Clinton, après le malaise de celle-ci et l’annonce de sa pneumonie suite à la commémoration du 11-septembre. Mais honnêtement, qui croit à ce brusque volte-face ? Chaque jour, Donald Trump lui-même ou un membre de son clan donne un motif supplémentaire de ne pas le laisser accéder au pouvoir. Ce sera aux électeurs américains d’en décider, mais il y a de franches raisons d’espérer qu’il n’accèdera pas au mandat brigué, l’un des postes les plus importants de la planète.

Donald Trump Addresses GOP Lincoln Day Event In Michigan
(c) Bill Pugliano/Getty Images

Aujourd’hui encore, son fils Tweetait une image affirmant : « Si j’avais un bol de Skittles et que je vous disais qu’à l’intérieur, il y en a trois qui peuvent vous tuer, mais pas plus… En mangeriez-vous ? Voilà notre problème avec les réfugiés syriens« . Durant l’été, Trump père a quant à lui fait à plusieurs reprises des raccourcis dans ses discours, assimilant « immigré » et « terroriste » et jouant ainsi de la peur collective dans un contexte déjà très tendu. Jusqu’au bout, il a affirmé qu’Obama n’était pas né aux Etats-Unis, surfant sur une vague de racisme ambiant, avant de se rétracter au cours d’une brève conférence de presse dans le tout nouvel hôtel qu’il a fait construire près de la Maison-Blanche. Et il y a eu, bien sûr, les propos tenus à l’encontre des parents musulmans d’un jeune militaire américain mort sur le terrain, parfaitement inappropriés en plus d’être islamophobes. L’art de contenter les franges les plus xéno/homo/islamophobes de la société américaine, Trump sait faire, donc. Critiquer les politiques menées jusque-là par l’ « establishment » qu’il dénonce, est aussi une compétence fort bien maîtrisée par le candidat à la présidentielle américaine. Et jouer des faiblesses de ses rivaux pour faire baisser leur cote dans les médias tout en augmentant la sienne est également une de ses capacités – il semblerait de toute façon que l’attaque personnelle et injustifiée soit devenue une compétence assez répandue parmi les hommes politiques, et il n’y a plus besoin de traverser l’Atlantique pour s’en apercevoir. Pour résumer donc, Trump maîtrise l’art de la communication et des déclarations outrancières voire injurieuses qui lui offrent une couverture médiatique extrêmement large.

C’est probablement, en partie, ce bagou qui a fait son succès. Si les médias (en grande partie réprobateurs) qui évoquaient ses sorties l’ont fait dans le but de le décrédibiliser, c’est exactement l’inverse qui s’est produit : en lui donnant une telle vitrine, ils ont permis au candidat Trump de faire campagne sans dépenser un sou, et de montrer aux électeurs les plus désabusés, ceux qui se sentaient le moins compris par les politiques plus mesurés, qu’enfin – un candidat les avait compris. Impression pour le moins paradoxale, venant d’un homme richissime et dont l’égocentrisme transparaît à chaque déclaration. Dans cette perspective, sa critique permanente de l’ « establishment » a joué en sa faveur également. Argument privilégié s’il en est des populistes, et qui émane le plus souvent de ceux qui représentent le mieux la classe tant décriée… Franchement, un milliardaire, fruit du capitalisme qui étale sa richesse à tout va et doit en grande partie sa réussite au système en place, critiquer celui-ci ? Mais cela fonctionne. Pourtant, Trump n’a pas grand chose d’autre pour sa défense. Outre le fait qu’il n’a manifestement aucune idée des notions d’ouverture aux autres, de respect et de tolérance, il n’a en fait aucune idée tout court. S’il a vilipendé à l’envi les politiques publiques, sanitaires, internationales menées depuis quelques années par les Etats-Unis, il n’a proposé aucune solution – ou du moins, aucune solution sérieuse. Quant à ses qualités diplomatiques, elles semblent là aussi assez réduite : qu’il affirme, après sa visite au Mexique, que construire ce fameux mur à la frontière et le faire payer par ce pays ne poserait aucun problème alors que le chef d’Etat mexicain énonçait qu’il ne débourserait pas un sou en est un bon exemple. Et de toute façon, Donald Trump souffre d’une image si déplorable dans la plupart des pays étrangers (et particulièrement les pays du G20) qu’on imagine difficilement comment il pourrait rétablir la grandeur américaine face à un tel front commun… Car, n’en déplaise au magnat de l’immobilier, les Etats-Unis ont beau être aujourd’hui encore une (très) grande puissance mondiale, le temps où ils pouvaient gouverner seuls le monde semble bien révolu. Dès lors, jouer selon les règles et respecter ses potentiels futurs homologues étrangers serait peut-être une bonne chose. Non seulement Donald Trump paraît bien incompétent, mais il est aussi dangereux. Sa mégalomanie, son égocentrisme et son manque de connaissances sur des sujets pourtant cruciaux tels que la politique extérieure lui donnent une véritable capacité de nuisance tant au plan interne qu’international.

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(c) Le Renard Qui Pense

Ces propos peuvent paraître vains, dans la mesure où de toute façon, seuls les électeurs américains décideront finalement de la suite des évènements. Mais ils ne le sont pas. Car ce qui se passe en ce moment aux Etats-Unis résonne étrangement avec le contexte européen et national actuel. La montée des populismes ? L’Europe la connaît aussi (et la France particulièrement bien, avec l’ascension continue du Front National). Le contexte de crise identitaire et de violence permanente ? Il ne sert à rien de s’étendre sur ce point, on connaît assez les événements récents. Le sentiment de déclassement d’une part de plus en plus large de la population ? Là encore, c’est un phénomène que nous rencontrons ; et en France, le passage en force de la si débattue loi El Khomri n’a sûrement pas aidé. Les élections allemandes récentes ont montré que même dans un pays supposé plus apaisé, les populismes progressent dangereusement (l’AfD, le parti d’extrême-droite, a ainsi récolté 11,5% des voix seulement 3 ans après sa création, là où la CDU perdait plus de 5 points). En France aussi, des élections s’annoncent, et pas des moindres. La campagne n’a même pas commencé que déjà, des dérapages semblables à ceux de M. Trump ont lieu : la campagne pour la primaire à droite est sans cesse à deux doigts de virer au pugilat, les candidatures à gauche sont si éclatées qu’il est difficilement pensable qu’un « champion » solide sorte du lot, et au milieu de ce climat délétère, le Front National poursuit tranquillement son bonhomme de chemin. Alors, si prendre conscience de la nocivité du candidat républicain permet de se rendre compte des risques qui pèsent sur notre vie politique et de tout faire pour les parer, non, écrire un énième article sur Donald Trump n’est pas vain.

 

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