Les Bahamas Leaks, quand l’histoire se répète

Ça devient si fréquent que c’en est presque un running gag : les scandales liés à l’argent se suivent et se ressemblent tous. Cette semaine, on a ainsi appris que Neelie Kroes, commissaire européenne à la concurrence entre 2004 et 2014 a été, dans le même temps, membre du conseil de direction d’une société offshore aux Bahamas. Si l’histoire est affligeante, moralement choquante, on ne peut malheureusement pas dire qu’elle surprenne : ces dernières années, ces affaires se sont multipliées, 2016 étant une année particulièrement riche en la matière.

European Digital Agenda Commissioner Kroes addresses a news conference in Brussels
(c) Reuters/Thierry Roge

Toutes ces affaires traduisent bien sûr un lien évident entre élites, pouvoir et argent. Jusque-là, rien de très nouveau : déjà dans l’Antiquité, les conflits armés s’achevaient par un pillage des biens de valeur ; au Moyen-Âge, l’Église catholique, éminemment influente auprès des Rois, détenait de façon plus ou moins justifiée un patrimoine ô combien riche. Cette relation entre pouvoir et argent n’a fait que s’accroître depuis, culminant avec l’avènement de la mondialisation et du capitalisme et les progrès de la technique (juridique, intellectuelle, technologique) qui permettent aux capitaux de circuler plus librement mais également d’être dissimulés plus aisément. Seulement, depuis le Moyen-Âge, de nombreuses choses ont changé. D’abord, nous vivons aujourd’hui en démocratie : quand bien même des élites politiques existent toujours, leur rôle devrait être de représenter les citoyens et de défendre les intérêts de ces derniers, plutôt que de défendre leurs intérêts propres et leurs gains personnels. Ensuite, la même mondialisation et les mêmes progrès techniques ont aussi rendue plus facile la révélation d’informations supposées secrètes et leur circulation, de sorte qu’il est assez peu probable que sur le long terme, ce genre de manoeuvres fiscales restent inconnues. D’autant que semble se développer une tendance accrue à rechercher la « vérité » (quelle qu’elle soit) et à la révéler au plus grand nombre, et ce particulièrement concernant le personnel politique.

Il est donc parfaitement utopique, de la part de ces hommes et femmes politiques qui décident de frauder le fisc ou d’outrepasser les règles pour augmenter leur profit, de penser qu’ils pourront s’en tirer sans que leurs agissements soient révélés. Penser le contraire traduit de leur part une forme d’aveuglement parfaitement irresponsable – en plus d’être immoral. En effet, dans un contexte de désamour croissant pour le monde politique, et particulièrement de méfiance vis-à-vis de l’Union Européenne (marqué de façon éclatante par les résultats du référendum sur le Brexit et, plus largement, la montée des partis anti-européistes), ces affaires s’avèrent très dangereuse pour la démocratie et ne font qu’accentuer un peu plus le sentiment de rupture entre la majorité des citoyens, issus pour la plupart de classes moyennes voire populaires, et ceux qui les dirigent. Sans même évoquer cette dissociation croissante entre les individus et leurs supposés représentants, comment les élites politiques peuvent-elles édicter des règles et exiger qu’elles soient respectées quand eux mêmes les bafouent sans sourciller ? Comment espérer avoir un minimum de crédibilité auprès des autres acteurs internationaux quand sans cesse les politiques se débattent et inventent des excuses plus ou moins décentes pour se sortir des scandales dans lesquels ils s’embourbent eux-mêmes ? Et comment, enfin, s’étonner de la montée des partis populistes et des extrêmes quand, en plus de donner l’impression de brasser du vent et de ne plus être capable de régler des dossiers cruciaux, les politiques traditionnels étalent dans tous les médias leurs mensonges ? Face à de tels évènements, de plus en plus répétés, il n’est pas vraiment surprenant que beaucoup se résignent et perdent foi en la politique.

mossackfonseca
(c) afp.com/Rodrigo Arrangua

Car si ces scandales ne sont le fait « que » de quelques personnages politiques, ils laissent de plus en plus interrogateurs. Déjà, qu’ils se multiplient laisse songeur quant au nombre potentiel de personnes impliquées et qui ont pu passer jusque-là (mais pour combien de temps) entre les mailles du filet. Surtout, cette multiplication montre qu’en réalité, les affaires ont beau se multiplier, rien ne change vraiment. Les « Panama Papers » par exemple, qui ont pourtant eu un retentissement mondial, n’ont finalement eu que peu de conséquences. Il y a eu des réunions, il y a eu des mots, il y a eu une volonté de se montrer plus sévères envers les paradis fiscaux. Mais en fait, rien de concret ne s’est vraiment produit, et le soufflé est retombé, au point que l’on peut se demander si vraiment, les élites ont envie de voir disparaître ces pratiques. L’ennui n’est pas tellement que les paradis fiscaux existent ; c’est surtout que ceux qui sont supposés être des modèles de probité morale y recourent. Plutôt que de s’acharner à tenter de réduire les marges de manoeuvre de ces pays, il vaudrait bien mieux que les responsables politiques revoient leurs pratiques et cessent de vouloir à tout prix s’enrichir un peu plus, pour se concentrer sur ce pourquoi ils ont été placés dans des positions de pouvoir : la gestion d’un pays – ou d’un ensemble de pays – et la défense de l’intérêt général. Il en va de la survie de la démocratie et du semblant de cohésion politique et social qu’il nous reste.

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