Vous reprendrez bien un peu de récupération politique ?

La semaine dernière, un rapport a été rendu public,rendant compte d’une enquête commandée à l’IFOP par l’Institut Montaigne, un think tank se proposant d' »élaborer des propositions concrètes dans le domaine (…) de la cohésion sociale« . Intitulé « Un islam français est possible », ce rapport mettait en avant un certain nombre de résultats obtenu après avoir enquêté auprès de Français de confession musulmane. Les chiffres ont beaucoup fait parler, mais une fois toute cette agitation (qui semble décidément avoir toujours une raison d’être ces derniers temps) retombée, ce qui choque surtout, c’est l’immense récupération politique dont ils ont fait l’objet, avec tout ce que cela implique d’approximations et de détournement.

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Pourtant, les choses ne commençaient pas si mal. Le titre du rapport était même assez positif, appuyant les propos de ceux qui plaident depuis plusieurs semaines voire depuis plusieurs mois l’apaisement et qui tentent tant bien que mal de contrer les déclarations de plus en plus tendancieuses de certains responsables politiques. L’étude comportait même, outre les résultats des questions posées aux sondés et leur interprétation, les propositions de l’Institut pour « construire un islam français » – une initiative bienvenue puisque le rapport, établi loin des débats politiques virant souvent à la foire d’empoigne, permettait d’ouvrir un débat calme avec de vraies suggestions, avec lesquelles on est ou non d’accord mais ayant au moins le mérite d’exister et de pouvoir être concrètement mises en pratique. Las ! Malgré ces points positifs, le débat s’est encore une fois cristallisé autour de points précis du rapport, et pas les plus significatifs, provoquant une fois de plus un déchaînement dans les médias, le plus souvent pour dénoncer les dérives d’un islam dont les pratiquants les plus stricts vireraient tous djihadistes – j’exagère à peine ici, malheureusement. Les chiffres qui ont suscité une telle réaction : selon l’enquête, 28% des personnes sondées « réunissent des musulmans ayant adopté un système de valeurs clairement opposé aux valeurs de la République » – que le rapport appelle les musulmans « rigoristes« . Et qu’importe que l’enquête ait aussi montré que 46% des sondés étaient sécularisées ou en voie d’intégration dans le système de valeurs actuel, tandis que les 25% restants avaient certes une forte identité religieuse mais acceptaient la laïcité ! Immédiatement, de nombreux hommes et femmes politiques ont bondi, affirmant que l’identité républicaine était en danger, et que ces 28% étaient ceux-là même qui se radicalisaient et partaient ensuite faire le djihad (est-il besoin de les citer ? Indice : ils saisissent toutes les occasions possibles pour développer un discours identitaire et sécuritaire brossant un portrait catastrophique de l’intégration en France). Bref, l’occasion ultime d’affirmer que la France serait en danger, tout en étant légitimé par les chiffres – car, on ne conteste pas des chiffres scientifiques, n’est-ce pas ?

Une telle réaction appelle plusieurs remarques. D’abord, on a encore une fois une démonstration de ce que le débat politique peut avoir, récemment, de nauséabond et d’irréfléchi. C’était déjà le cas avant l’été, mais l’échéance électorale se rapprochant, la situation est de plus en plus désespérante – ce serait presque risible, si ce n’était pas de si mauvais augure pour les mois à venir. Faire l’amalgame entre avoir une conception très stricte de la religion, et partir faire le djihad, est un peu hasardeux, si ce n’est erroné. Les salafistes quiétistes en sont un excellent exemple : puisqu’ils vivent selon les préceptes du salafisme, leur conception de l’islam est extrêmement rigoureuse et prône un retour aux dogmes passés. Pourtant, les quiétistes sont opposés à tout usage de la violence. Les raccourcis opérés par ces politiques ne sont pas qu’approximatifs : ils sont aussi à même de renforcer le sentiment d’exclusion de certains musulmans qui se sentiraient déjà mis à l’écart par la République, et seraient susceptibles d’entrer en rupture franche avec elle.

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Ces discours sont d’autant plus grave que les résultats de l’enquête publiée par l’Institut Montaigne ont été commentés comme s’ils étaient parole d’Evangile, alors que comme pour toute étude de ce type, ils sont à prendre avec des pincettes. Il est toujours malaisé de savoir quelle est la correspondance réelle entre les résultats d’un sondage (qui, par définition, ne portent que sur un échantillon – certes supposé être représentatif) et la réalité. Ici, le panel soulève d’ailleurs des interrogations spécifiques puisqu’alors qu’il s’agissait d’une étude sur l’islam, une partie des sondés n’étaient pas musulmans ! L’échantillon comportait ainsi 874 musulmans et 155 personnes « de culture musulmane » c’est-à-dire des non musulmans issus de familles musulmanes – une part assez conséquente ! Comment interpréter leurs réponses à des questions ayant pour objet la religion, alors que leur rapport à celle-ci est plus que distant ? L’absence d’un échantillon-témoin, qui aurait été composé de personnes n’étant pas de culture musulmane et aurait répondu au même type de questions, est aussi regrettable. Difficile d’interpréter les réponses apportées par les sondés sans même savoir si, finalement, ce n’est pas 28% de la population française dans son ensemble qui se considère en rupture avec les valeurs de la République ? D’autant que vu le contexte politique et social actuel, les résultats auraient probablement de quoi surprendre. Par ailleurs, le rapport fournit non seulement les résultats mais aussi une interprétation de ceux-ci. Or, comme toute interprétation, celle-ci est subjective et à ce titre, ne doit pas être considérée comme vérité ultime. Autant de raisons qui invitent à la prudence et à la mesure concernant les résultats publiés – des attitudes qu’hélas, ceux qui composent aujourd’hui le paysage politique semblent avoir remisés depuis bien longtemps. A moins qu’ils ne les aient jamais eues ?

Et, sans rentrer dans des questions techniques concernant les méthodes utilisées, l’échantillon interrogé ou autres points méritant qu’on s’y arrête plus longuement, il y a une remarque plus simple qui vient à l’esprit lorsqu’on a sous les yeux ce déballage de déclarations anxiogènes et mâtinées d’islamophobie ou de racisme : tout simplement, il y en a assez de voir et d’entendre les politiques de différentes formations agiter la menace d’un islam qui serait la source de tous les maux. Le thème de la sécurité est important vu le contexte national et international actuel, mais la France ne se résume pas à ses dispositions sécuritaires et à une identité nationale qui périrait peu à peu. Une échéance électorale capitale approche : ceux qui y candidatent ne pourraient-ils pas plutôt évoquer la culture, le chemin que devrait prendre l’intégration européenne, les mesures économiques qui seront prises ? Oui, l’élection du Président de la République est sans doute l’élection nationale la plus importante et oui, lorsqu’on choisit le chef de l’Etat, une discussion sur l’identité nationale peut avoir du sens. Mais à force, reprendre sans cesse ce débat sans jamais rien y apporter, et voguer doucement vers les eaux troubles du racisme et de l’islamophobie, c’est franchement assez peu productif. C’est encore plus vrai lorsqu’à cet effet, les politiques se servent d’informations, les manipulent et les déforment pour servir leurs propres intérêts. Cela devient inadmissible lorsque ces intérêts impliquent de faire régner un climat délétère et de propager la suspicion entre les citoyens, dans un moment où précisément, le pays a terriblement besoin d’unité.

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