« Surprise », la France est en surpoids !

C’est du moins le constat présenté par une étude publiée ce mardi 25 octobre dans une revue scientifique, le Bulletin épidémiologique hebdomadaire. En réalité, pas vraiment de surprise ici : cela fait déjà plusieurs années que des chiffres sont régulièrement avancés, tous plus alarmants les uns que les autres. Dans son livre « Changer d’alimentation », Henri Joyeux avançait ainsi que 11% des Français étaient atteints d’obésité – et il ne s’agissait que d’une affirmation parmi toutes les autres sur le sujet. Mais l’étude publiée ce mardi est spécialement marquante : d’abord par la taille de l’échantillon suivi (110.000 volontaires, les données de 29.000 d’entre eux ayant été minutieusement examinées) ; ensuite par les méthodes employées, puisque les enquêtes avaient lieu dans des centres d’examen de santé professionnels, et pas sur les simples déclarations du panel.

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(c) Jeff Haynes/AFP

Et cette étude livre un résultat affolant : 1 Français sur 2 serait en surpoids, et environ 16% souffriraient d’obésité. Malheureusement sans surprises, cette surcharge pondérale touche plus majoritairement les classes les plus pauvres – qui ne disposent pas toujours des ressources (financières, temporelles…) nécessaires pour se tourner vers une alimentation saine et variée ou des activités sportives. Par ailleurs, les préoccupations des classes aisées sont plus susceptibles de s’orienter vers un mode de vie laissant la place à du temps pour prendre soin de soi, et sont aussi plus facilement au fait des dangers d’une alimentation trop riche, par exemple. La nouvelle était hier matin présentée comme un choc – dès hier soir, elle avait été reléguée en bas de la « Une » des journaux d’information en ligne, quand elle n’en avait pas carrément disparu. Comme d’habitude, on s’émeut de ce constat effarant et puis, l’attention se tourne vers autre chose. Certes, la période est riche en évènements politiques et économiques qui ont tendance à monopoliser l’attention : les prochaines élections américaines, l’échec des négociations pour le CETA, ou le démantèlement de la « jungle » de Calais, pour n’en citer que quelques-uns. Pourtant, il serait largement temps de se concentrer sur le problème du surpoids qui tend à se généraliser. On pourrait affirmer que l’Etat n’a pas à se mêler du tour de taille de ses citoyens, et que c’est à ces derniers qu’il revient de faire des choix pertinents quant à leur mode de vie et à leur santé.

Mais une telle affirmation n’est plus valable aujourd’hui. D’abord parce que le problème est tel qu’il pose de réels problèmes en termes de santé publique : qui dit surcharge pondérale dit problèmes de santé, ceux-ci pouvant être particulièrement graves (maladies cardio-vasculaire, risque aggravé de développer un cancer ou encore diabète de types 2). Or, ces maladies – outre le fait qu’elles atteignent considérablement la qualité de vie des personnes touchées – sont très onéreuses pour les organismes d’assurance maladie, et sont parfois complètement invalidantes pour les malades. Donc, même le plus cynique des partisans d’un Etat aussi peu interventionniste que possible devrait saisir l’importance cruciale qu’il y a à intervenir pour enrayer la dynamique actuellement en cours. Ensuite parce que, si en effet en dernier ressort c’est bien le consommateur qui fait le choix de ce qu’il ingère, les actions de lobbying et de formatage sont aujourd’hui telles qu’il devient extrêmement difficile de faire le « bon » choix, tout simplement parce que les industriels de l’industrie agroalimentaire font tout pour délivrer une information parcellaire ou ambigüe, que leurs produits sont systématiquement mis en avant et que le matraquage publicitaire est tel qu’on en viendrait presque à oublier ce qui est sain ou ce qui ne l’est pas. Il suffit de se rendre dans une grande surface pour le voir par soi-même : des rayons et des rayons entiers de produits aux emballages colorés, aux typographies tape-à-l’oeil, bénéficiant bien souvent de prix attractifs, s’offrent au consommateur. A côté de cet étalage de produits tous plus attirants les uns que les autres, les quelques produits « bruts » (fruits et légumes frais, viande de qualité…) ou bio sont non seulement parfois bien difficile à repérer dans le magasin, mais semblent aussi terriblement fades. Question de marketing. Ce ne serait pas encore si catastrophique, si en plus de cela les produits les moins nutritifs ou intéressants en termes de santé n’étaient pas au passage ceux que les magasins mettent systématiquement en avant à l’aide de promotions par exemple : à titre d’exemple, au moment où cet article a été rédigé, la page d’accueil du site de courses en ligne de Monoprix annonçait « Livraison gratuite dès 2 produits Marie achetés », illustrant le propos d’une photographie de plats cuisinés de la marque du même nom. Or, il n’est plus besoin de faire état de la faible qualité nutritive des plats préparés (généralement trop gras, trop salés, ou contenant de nombreux sucres cachés, lorsque ce n’est pas les trois à la fois).

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(c) Florence Durand/SIPA

Ce formatage ne passe pas uniquement par une politique agressive des prix ou une communication extrêmement bien tournée : le lobbying des grandes entreprises agroalimentaires va jusque (et surtout !) au sein de la compétence de l’Etat. Ainsi, les comités mis en place par le Ministère de la Santé et qui devait étudier la pertinence d’un étiquetage plus clair et informatif pour le consommateur (en indiquant les ingrédients en plus gros, en instituant un système de « notation » par lettre ou par couleurs…) a vu son action être complètement paralysée par des conflits d’intérêts. Ainsi, le comité de pilotage était co-dirigé par le président du Fonds français pour l’alimentation et la santé… financé par l’industrie agro-alimentaire elle-même. Quant au comité scientifique, sur dix membres, six collaboraient avec les industriels. Et, bien sûr, la mise en place même de ces comités résultait d’une demande de l’industrie, puisque l’étude devait en principe être menée sous l’égide du Ministère de la Santé uniquement… Bref, les industriels de l’agroalimentaire, préoccupés plus par le formidable potentiel de consommation des Français que par leur état de santé (après tout, un consommateur en surpoids souffrant de diabète reste un consommateur, de quoi faire du chiffre, pensent-ils sûrement) font complètement barrage et bloquent les rares initiatives des gouvernements. Car ces derniers ont certes mis en place des dispositifs de prévention (tels le site mangerbouger.fr), leur action reste assez minime sur la question. Il est certain qu’en termes d’image politique, faire des réformes « coup de poing » pas toujours pertinentes est souvent plus efficace qu’engager des changements structurels difficiles qui demandent en outre une implication des citoyens… Pourtant, ne serait-ce qu’au regard des coûts de santé évoqués plus haut, les politiques auraient beaucoup à gagner à lancer ce type de mesures. Les Etats-Unis, qui eux aussi ont pris conscience du problème un peu trop tard, se mordent aujourd’hui les doigts de n’avoir pas fait le nécessaire auparavant.

Bref, il devient urgent d’enfin agir pour enrayer cette croissance infernale de l’obésité et plus largement de la surcharge pondérale. Des mesures pourtant simples permettraient d’y parvenir – mais il est vrai que le combat avec les divers lobbies et industries s’annoncerait alors corsé : mettre plus en avant les produits sains, réaliser de meilleures campagnes de prévention (car si mes souvenirs sont bons, en-dehors de quelques mots prononcés de temps à autres à l’école, aucune politique d’information n’était vraiment dirigée à l’égard des enfants, pourtant l’une des premières cibles des industriels), interdire l’utilisation de certains additifs suscitant une forme d’addiction dans les produits de consommation (comme l’ajout de certains sucres), enfin faire aboutir cette réforme de l’étiquetage nutritionnel… Il reste beaucoup à faire et, dans ce domaine, c’est littéralement vital.

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Le conflit policier, symptôme d’une violence générale

Dans la nuit de ces 17 et 18 octobre, quelques centaines de policiers ont perturbé la circulation sur les Champs-Élysées, à Paris, pour protester contre les violences qui leur sont faites (notamment à la suite de l’attaque de Viry-Châtillon qui a conduit à l’hospitalisation d’urgence d’un des agents visés). En effet, dans un contexte de tensions sociales vives, de troubles sécuritaires liés aux attentats et d’évènement réunissant massivement la foule, le gouvernement a recouru de façon accrue aux policiers, pour tenter d’enrayer les éventuels débordements, particulièrement les débordements violents.

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(c) AFP/Thomas Samson

Or, précisément, ce déploiement a conduit à de nouvelles violences : devant le centre Pierre Mendès-France de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, rue de Tolbiac, lorsque celui-ci était occupé dans le cadre des mobilisations contre la « loi travail » ; récemment à l’encontre d’un chargé de travaux dirigés de la même université… À ces bavures policières s’ajoutent une sévère haine « anti-flics ». Si la colère contre la police peut se comprendre lorsqu’elle fait écho à des évènements intolérables de violence contre des manifestants par exemple, cette haine-là est bien plus irrationnelle, et souvent n’est pas défendable ; ce d’autant plus qu’elle est injustifiée (comment expliquer valablement les récents tags extrêmement violents à Tolbiac (« un bon flic est un flic mort »), ou encore l’attaque au cocktail Molotov la semaine dernière ?). Cependant, il ne s’agit pas ici de prendre parti « pour » ou « contre » tel ou tel « camp » – une opinion globale est de toute façon bien difficile à dégager tant les circonstances varient d’un cas à l’autre, et font pencher la balance alternativement d’un côté à son opposé. En revanche, la montée en puissance de ces deux phénomènes (d’un côté, l’augmentation des dérapages policiers ou du moins la conscience accrue de leur existence ; de l’autre, le débordement indéniable d’une haine anti-policiers de plus en plus difficile à contenir) fait apparaître un point flagrant : le développement de la violence et sa propagation rapide à toi les niveaux de la vie en société. Depuis longtemps, la violence fait partie de notre quotidien : qu’elle soit économique (c’est lié à la compétition accrue dans le cadre de la compétition, entre autres), verbale (dans les chansons, les essais polémiques, l’arène politique), ou encore visuelle (avec la diffusion d’images de conflits par exemple, facilitée par ailleurs par les technologies de communication).

Mais jusque-là, la violence physique émanant d’acteurs privés (les débordements étudiants, les casseurs dans les manifestations ou les individus isolés, pour n’en citer que quelques-uns) restaient relativement peu répandues, ce qui s’exprimait d’ailleurs par la terminologie de « pics de violence », traduisant l’exception lorsqu’on se trouvait face à de telles éruptions qui demeuraient ponctuelles. Aujourd’hui, ce qui est nouveau, c’est cette généralisation du phénomène ; symptôme, particulièrement lorsqu’elle se tourne contre les policiers, de la remise en cause du monopole de la violence légitime dévolu à l’Etat. Pour beaucoup, il devient en effet de plus en plus difficile d’accepter que ce dernier se prévale d’un tel pouvoir lorsqu’il n’est plus à même d’assurer la sécurité physique et sociale de ses citoyens, mission qui était pourtant la source de son pouvoir. Plus largement, ces manifestations constantes de violence, tant du fait des particuliers que des agents de la force publique, traduisent l’accumulation de tensions liées à un contexte délétère de plus en plus global et qui, forcément, finit par faire rejaillir des comportements  d’expression « primaires » puisque les autres formes d’expression ne sont plus écoutées ni même entendues, particulièrement des pouvoirs publics, dans la cacophonie générale qui prévaut dernièrement. Force est de constater que ce mode d’expression fonctionne plus ou moins, puisqu’à chaque épisode, chacun (médias, parties prenantes, responsables politiques) y va de son commentaire, qui défendant corps et âme les policiers, qui prenant la défense de leurs opposants – le tout avec souvent bien peu de nuances. Chacun y va de sa solution également, la plupart suggérant une modification des effectifs, qu’il faudrait augmenter selon certains. Comme si le problème n’était pas bien plus large qu’une simple question numérique. Certes, augmenter les effectifs pourrait soulager des forces policières soumises à une pression constante et extrême. Mais affirmer cela comme unique solution, c’est d’une part accréditer que ces tensions justifient les bavures ; d’autre part c’est nier que le problème est bien plus vaste, qu’il ne s’inscrit pas uniquement dans une opposition entre policiers et « antis » mais plus largement dans un espace de tensions englobant des groupes variés dont la géométrie change en fonction des revendications en cause.

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(c) AP/François Mori

Dire cela, ou prendre parti pour tel ou tel camp, c’est aussi refuser de prendre en compte un tableau d’ensemble plus vastes, dont les récentes violences, quel que soit leur auteur, ne sont que le symptôme ; la simple expression d’une ambiance morose bien plus profonde. Certes, des réformes de la police s’imposent pour limiter autant que faire se peut le risque de bavures (en gérant mieux la répartition des tâches, en augmentant les effectifs, en favorisant les opérations de formation et de prévention…) ou les épisodes violents à l’encontre des policiers. Cela ne peut pas passer par la sanction plus sévère (cela ne ferait qu’augmenter la colère latente), mais encore une fois par le dialogue et la prévention. Mais cela ne suffit pas. Il faut voir plus loin, afin de restaurer un climat plus propice à l’échange. Pour cela, arrêter de jouer sur la peur et les tensions, cesser le tout-sécuritaire, rétablir un dialogue salutaire, prendre en compte les revendications avant qu’elles ne dégénèrent, bref réinstaller un climat sain, seraient déjà de bonnes pistes. Il est certes impossible de rétablir un climat paisible et serein au vu du contexte et des évènements récents. Mais parvenir à une ambiance plus pacifiée et dynamique permettrait, mieux que toutes autres mesures, d’apaiser un climat social au bord de l’explosion tant il est tendu – et, incidemment, de régler le problème des relations avec les forces de l’ordre, parmi tant d’autres questions.

Touche pas à mon poste, creuser encore après avoir touché le fond

La télévision française s’illustre depuis quelque temps par la médiocrité globale des programmes diffusés – à quelques exceptions près. La multiplication des émissions de téléréalité aux concepts toujours plus vaseux, la vulgarisation des images proposées, ont largement participé à faire du paysage télévisuel une sorte de bouillie à vocation publicitaire plus que culturelle, et qui semble vouloir ramollir les téléspectateurs plutôt que stimuler leur réflexion.

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Dans cette optique, le très célèbre talk-show « Touche pas à mon poste », présenté par le délicieux Cyril Hanouna, est sans doute l’un des programmes illustrant le mieux cette abêtisation des émissions diffusées. Chaque soir, et ce depuis plusieurs années, Hanouna et sa clique prononcent ineptie sur ineptie, dans une ambiance hystérique, le tout sous couvert de proposer des chroniques sur l’actualité télévisuelle du moment (eh oui, cette dernière n’est dans l’ensemble pas assez moyenne, il fallait qu’en plus quelqu’un ait la lumineuse idée d’y apposer des commentaires encore plus moyens !). On pourra m’opposer que l’émission d’Hanouna a beau être un exemple délirant d’imbécillité produite en continu, elle a du succès. Et c’est vrai : chaque soir, l’animateur réunit environ 1 million de personnes, à peu près 6% de part d’audience. A cela, je répondrais qu’il est donc d’autant plus grave de laisser celui-ci s’étaler de la sorte tous les soirs. On ne peut pas se plaindre d’une part que la plupart des citoyens se désintéresse des sujets « importants » et d’autre part laisser ce type d’émissions se propager. On me dira, « liberté d’expression ». Oui. Mais comme toute liberté, celle-ci est limitée par la liberté d’autrui (et l’article 4 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, texte on ne peut plus fondateur en France, l’affirme nettement : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits »).

 

Surtout, la liberté d’expression ne peut absolument pas servir à justifier des infractions à la loi pénale. Or, ce vendredi 14 octobre, la Hanouna-team a décidé que le spectacle désespérant qu’elle livrait tous les soirs ne suffisait pas – non, tout cela manquait un peu de piquant. A l’occasion de son « marathon du direct » de 35h, l’animateur a donc convié sur le plateau une jeune femme pour reconstituer la scène de l’agression de Kim Kardashian lors de la Fashion Week parisienne. La scène est extrêmement dérangeante dès le départ : Hanouna propose à son chroniqueur participant au jeu de rôle d’embrasser l’invitée, sans même demander à celle-ci son avis – et en insistant après qu’elle ait dit son refus. Et là, sous les yeux de centaines de milliers de téléspectateurs, le chroniqueur a jugé bon d’embrasser la poitrine de la jeune femme après que celle-ci ait clairement refusé. Rires gras sur le plateau. Eh oui, nous en sommes au point où lorsqu’une personne se fait agresser sexuellement, en direct, sur un plateau télévisé, les témoins de la scène trouvent cela comique. Car oui, juridiquement, embrasser la poitrine de l’intéressée après qu’elle ait exprimé son absence de consentement est constitutif du délit d’agression sexuelle – que le Code pénal définit comme « toute atteinte sexuelle commise avec violence, contrainte, menace ou surprise » (art 222-22). Manifestement, Cyril Hanouna lui-même a pris conscience du problème posé par la situation puisqu’il a interpellé son chroniqueur : « C’est déplacé… Franchement ça ne se fait pas du tout, excusez-le. Vous êtes un goujat de première. Excusez-vous ! ». Comme si le souci principal était la « goujaterie » du chroniqueur. Comme s’il suffisait de s’excuser pour effacer ce geste bien plus que « déplacé ».

Le problème, c’est qu’aujourd’hui ce type d’actes est tellement banalisé que le chroniqueur qui s’en est rendu responsable n’a même pas vu ce qu’il avait fait de mal ; le problème, c’est qu’aujourd’hui la femme a été tellement reléguée au second rang (particulièrement à la télévision où son apparence physique importe généralement plus aux téléspectateurs que ses propos !) et les violences sexuelles tellement banalisées, que de nombreux téléspectateurs ont trouvé la scène comique. Le problème enfin, c’est que la culture du viol est tellement ancrée dans notre société que de nombreux commentaires sur les sites diffusant l’extrait de l’émission, affirment que ce n’est pas bien méchant, un bisou sur la poitrine ; qu’en même temps, lorsqu’on s’expose dans une tenue pareille, c’est un peu malvenu de se plaindre ensuite d’attirer les convoitises ; ou encore que, de toute façon, elle n’a pas eu l’air spécialement dérangée (son malaise crève l’écran mais à part ça, rien de grave). Bref, en substance : c’est de la faute de la jeune femme si cette séquence a eu lieu, c’est elle qui devrait avoir honte de se promener dans une telle tenue, et de toute façon le chroniqueur ne pensait pas à mal, il ne faut pas lui en vouloir.

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Mais la question, ce n’est pas la tenue de la jeune femme ; ce n’est pas que le chroniqueur pensait ou non à mal ; la question, la vraie question, c’est qu’elle avait clairement exprimé son absence de consentement, et que cela n’a pas été pris en compte. Ce « non » a été disqualifié par le chroniqueur (au point qu’il affirme « elle a dit oui elle a dit oui » alors qu’elle venait de lui opposer son refus de l’embrasser). Est-ce que la parole des femmes a à ce point peu de valeur ? La question n’est pas non plus, donc, qu’il s’agisse « juste d’un bisou » – le vrai souci est que, sur le principe, le refus opposé par une femme (ou un homme !) à un contact tactile ou à tout rapport plus ou moins intime ne devrait jamais avoir à être justifié, jamais être remis en cause, encore moins outrepassé.

Voilà entre autres ce que je reproche à « Touche pas à mon poste ! », bien plus que sa bêtise. Regarder une émission un peu (très) légère est un plaisir coupable que bon nombre de personnes s’accordent, et il n’y a en soi pas de mal à cela. Mais Cyril Hanouna sait l’audience qu’il récolte. Il sait l’influence qu’il peut avoir, notamment auprès des plus jeunes. Il devrait prendre acte de cette influence pour faire un peu attention à ce qui se déroule sur son plateau, au lieu de formuler des excuses a posteriori. Il ne devrait même pas avoir à se justifier de tel ou tel événement qui se serait produit au cours de son émission, tout simplement parce qu’il devrait sélectionner ou former son équipe afin d’être certains que jamais de telles scènes ne puissent se produire. Plus largement d’ailleurs, on pourrait rêver d’une société où cela ne se produirait de toute façon pas parce que tout le monde aurait conscience que, tout simplement, ces choses-là sont graves, illégales, et sont un manque de respect absolu de l’être humain que l’on a en face de soi.

Le degré de stupidité d’une émission n’étant malheureusement pas répréhensible pénalement, TPMP a jusqu’aujourd’hui connu de beaux jours. Il en va différemment des agressions sexuelles. A l’heure où ces lignes sont écrites, plus de 250 signalements avaient été faits auprès du CSA pour agression sexuelle. Ce n’est pas cela qui fera disparaître la culture du viol de notre société, mais si cela peut faire disparaître cette émission inepte et rappeler que non, on ne dispose pas librement du corps d’autrui, même pour un « simple baiser », ce sera déjà une bonne chose.

A ceux qui souhaiteraient se faire une idée, la vidéo est disponible ici, et est très dérangeante.

L’ouverture d’une « salle de shoot », enfin

Ce vendredi 14 octobre, doit s’ouvrir à Paris la première « salle de shoot » de France. Le lieu, officiellement appelé « salle de consommation à moindre risque », a mis plusieurs années à voir le jour, entre opposition des riverains et de certains membres de la classe politique – les premiers y voyaient des risques en termes de sécurité du voisinage, les seconds garantissaient une hausse de la consommation de drogues et dénonçaient le laxisme d’une telle mesure (profitons-en pour noter que les hommes et femmes politiques de tous bords sont décidément bien prompts à utiliser cette notion, mais que rien n’est jamais trop laxiste quand il s’agit de leurs propres frasques…).

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(c) afp.com/Lionel Bonaventure

Qu’enfin cette salle ouvre est un soulagement. Parce que la mise en place de cette structure répond à des exigences d’humanisme certes (il fallait bien, à un moment ou à un autre, cesser de traiter les toxicomanes comme des rebuts de la société), mais aussi à des exigences de santé publique. Située près de l’hôpital Lariboisière, dans le 10ème arrondissement de Paris, la structure doit permettre aux usagers de  »
réaliser un parcours qui remet leur consommation dans de bonnes conditions sanitaires, avec des produits stériles » et de rencontrer des personnes qui pourront les aider, selon les dires de Jean-Pierre Couteron, psychologue clinicien, président de la Fédération Addictions (dans une interview au Monde du 11 octobre 2016). Un double objectif donc : à la fois permettre aux consommateurs de se procurer leur « dose » de façon plus salubre et limiter les risques (de contamination, notamment par le VIH, mais aussi d’overdose), tout en essayant de réinsérer des personnes qui souvent, sont en marge de la société – ce qui rend d’autant plus difficile un éventuel décrochage, puisque l’univers de l’usager est alors réduit à des questions tournant uniquement autour de son addiction : comment se procurer la drogue ? quand la consommer ? Permettre de reconnecter ces usagers avec d’autres membres de la société (personnel médical, anciens consommateurs, membres d’associations d’aide) est donc bienvenu en ce sens que cela leur ouvre des portes et leur donne d’éventuelles clés pour trouver une voie de sortie. Par ailleurs, l’argument des opposants selon lequel l’ouverture de ce type de salle rendrait son voisinage insalubre ou dangereux laisse perplexe. Certes, ces craintes peuvent paraître naturelles (à défaut d’être fondées sur des éléments rationnels). Mais, premièrement, il s’agit là d’une salle très encadrée, disposant d’un personnel spécialisé et proche d’une structure hospitalière. Deuxièmement, vaut-il mieux ouvrir ce type de bâtiments permettant de limiter les risques, quitte à déplaire à quelques riverains, ou est-il préférable de laisser les usagers livrés à eux-mêmes pratiquer leur consommation dans les espaces publics, comme les stations de métro ou la Gare du Nord ? Est-il vraiment plus salubre de laisser ces phénomènes se produire un peu n’importe où, avec ce que cela engendre de risques pour les passants (puisque ces zones sont fréquentées par les usagers, mais aussi par les dealers) et de conséquences sanitaires (seringues laissées à même le sol notamment) ?

Les politiques également ont fait entendre leur voix, mettant tout en oeuvre pour ralentir le processus. Le projet avait pourtant commencé à être évoqué dès la fin décembre 2009, après la mise en place d’une salle de consommation à moindre risque le temps de la Journée mondiale des hépatites, le 19 mai 2009. Mais, après un rapport favorable rendu à la Ministre de la santé de l’époque (Roselyne Bachelot), des voix dissidentes se sont élevées. François Fillon, alors Premier Ministre, avait ainsi affiché nettement son opposition en estimant que ces salles n’étaient « ni utiles, ni souhaitables« . Une position aussi nuancée, ouverte au débat, et si finement argumentée ne pouvait bien sûr que faire avancer les choses… Eh oui, car pour M. Fillon, la priorité devait être de « réduire la consommation de drogues (…) non de l’accompagner, voire de l’organiser« . On touche là le coeur du problème : pour nombre d’opposants politiques, ouvrir ce genre de lieux allait faciliter la consommation de drogues, il s’agissait d’un blanc-seing donné aux usagers, et on assisterait à une hausse foudroyante du nombre de toxicomanes. Oui, mais en fait… non. Si au lieu de bondir sur l’occasion pour créer un débat émotionnel plutôt que rationnel, ces voix s’étaient penchées sur les études existantes, nombre d’entre elles auraient peut-être constaté que dans tous les lieux où se sont ouvertes des « salles de shoot », la consommation n’a pas augmenté : en fait, le plus souvent, elle a diminué. Par ailleurs, le nombre de contaminations a chuté, tout comme la délinquance. Et qu’on ne parle pas de « faciliter » la consommation ! Certes, la salle de Lariboisière bénéficiera d’une sorte de « suspension » de la pénalisation – mais ça paraît être le bon sens même : ouvrir une salle sans lui attribuer de levée de la pénalisation offrirait tout simplement aux forces de l’ordre l’occasion d’arrêter « en masse » les usagers qui s’y trouvent, et dans ce cadre on voit mal comment l’objectif de salubrité et de réinsertion serait atteint. Quant au fait de se procurer leur drogue, cela ne sera pas plus aisé pour les usagers : ils doivent en effet se rendre dans la salle en ayant déjà leur dose – celle-ci ne leur est pas fournie par la structure. Et la critique liée à l’accompagnement ? Oui, indéniablement, il s’agit là d’accompagner les toxicomanes et d’encadrer leurs pratiques. Ce n’est pas un mal pour autant… Puisqu’une fois encore, c’est ce cadre et cet accompagnement même qui permettront d’atteindre les objectifs fixés… et, par voie de conséquences, de réduire la consommation globale (l’objectif premier de M. Fillon, rappelons-le. Paradoxe ?).

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Une salle d’injection en Suisse – (c) Reuters/Denis Balibouse

L’opposition est en fait surtout liée à la levée partielle d’un tabou : la pénalisation de la consommation ne sera plus appliquée en tous lieux et en toutes circonstances. On peut comprendre qu’une règle qui a tant de force dans le droit français ne puisse être touchée sans agiter un minimum les consciences. D’autant plus qu’il s’agit là d’un problème crucial : la question est liée à des problématiques de santé certes, mais aussi éthiques et finalement, à des représentations très fortement ancrées en chacun. Ainsi, selon que l’on voit le toxicomane comme un malade ou comme un dissident en marge de la société, on aura un point de vue tout à fait différent sur la question ; et remettre en cause les représentations que l’on a d’autrui est un exercice très difficile. Mais la pénalisation de la consommation personnelle de drogues a maintes fois prouvé son inefficacité. Faut-il rappeler le cas des Pays-Bas, ou encore celui moins connu du Portugal ? Dans ce dernier pays, qui a décriminalisé en 2001 la consommation personnelle de drogues (mais pas le trafic), le nombre d’héroïnomanes a ainsi chuté de 60% en 10 ans, tandis que le nombre de décès liés à l’usage de drogues a été divisé par 6 et le nombre de contaminations aux VIH par ce biais, a été divisé par 4. En considérant le consommateur de drogues comme un malade (voire une victime, entre autres des trafiquants) plutôt qu’un criminel, la législation portugaise est ainsi parvenue à réduire considérablement le problème. De même, partout où des salles de consommation à moindre risque ont été ouvertes, des baisses de la consommation ont été observées. La France accusait d’ailleurs, jusqu’à maintenant, un sérieux retard dans ce domaine : la salle parisienne est à la centième de ce type à ouvrir, et la première a vu le jour en Suisse dès 1986. Bref, il était plus que temps d’agir. La problématique, plus large, de la dépénalisation pose certes là encore des questions d’éthique et implique d’être minutieusement étudiée et encadrée. Mais il faut garder à l’esprit que dépénaliser – en encadrant rigoureusement les modalités, encore une fois -, c’est aussi permettre que la consommation ne se fasse plus de façon occulte, donc d’encadrer ce « commerce », de protéger les usagers mais aussi de faciliter la prévention et la protection de ceux qui pourraient être attirés par l’usage de drogues.

Si nous sommes encore loin d’une dépénalisation – qui n’était de toute façon pas l’objet de ce billet – on ne peut que se féliciter de l’ouverture d’une « salle de shoot » en France, qui devrait permettre d’apporter une première solution aux multiples problèmes soulevés par la consommation de drogues telle qu’elle se pratique aujourd’hui. En espérant, à l’avenir, un changement des mentalités sur ce point – qui ne pourra qu’être aidé par, espérons-le, un bilan positif.

Les jeunes, désintéressés de la politique ?

Les jeunes ne votent plus, les jeunes ne s’informent plus, les jeunes ne savent pas ce qui se passent dans la vie politique de leur pays. Voilà le triste constat que dressent fréquemment médias, hommes et femmes politiques, et que l’on entend parfois au quotidien. C’est aussi en partie ce qui a été dit par l’un des intervenants de la société civile dans « L’Emission Politique » de ce jeudi 06 octobre, le YouTuber Jhon Rachid.

Ce constat est en partie justifié : 66% d’abstention chez les 18-24 ans au premier tout des élections législatives 2012, quand la moyenne était de 43%. Une mobilisation et un engagement politique de plus en plus ténus : on aurait bien du mal, aujourd’hui, à faire mai 68 ! La faute, selon certains analystes, à une « génération Internet » bien trop nombriliste et impatiente pour songer à l’action commune, trop désabusée pour tenter de faire bouger les choses. Voire, selon d’autres, une génération tout simplement « flemmarde », que l’émergence de l’Internet et la montée en puissance des services auraient rendue incapable d’agir par elle-même. C’est, en filigrane, ce qui ressort des discours des politiciens selon qui « les jeunes n’ont qu’à se bouger » ou qui exhortent ceux-ci : « Bougez-vous ! Engagez-vous ! » (oui, M. Juppé, c’est entre autres à vous que je pense, vous qui avez rétorqué à votre interlocuteur que si le paysage politique ne changeait pas, ou si peu, depuis toutes ces années, c’était peu ou prou la faute des plus jeunes qui ne font rien pour tenter de faire bouger les lignes).

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(c) Luc Lavigne

Ce constat doit pourtant être remis en cause. Comme toute généralité, il est fort pratique à invoquer pour expliquer une situation ou lui trouver un responsable – ici, ce fameux « jeune », donc, sorte d’allégorie de la fainéantise, de l’incapacité et de l’ingratitude. Mais comme toute généralité également, c’est un constat trompeur, qui ne recouvre pas l’intégralité d’une réalité bien plus complexe. Dans la mesure où je rentre moi-même dans cette catégorie si souvent invoquée à droite, à gauche, au centre, et dans la bouche d’à peu près tout le monde (sauf les « jeunes » eux-mêmes), je pense être légitime à exprimer mon opinion sur ce point. D’abord, il n’est pas vrai que « les jeunes » ne votent pas. Certaines parties des « jeunes », sans doute, mais certainement pas l’entièreté de la dernière génération en âge de voter. Lorsque je regarde autour de moi, je connais bien peu de personnes qui nient en bloc leur droit de vote et ne l’utilisent pas. Il y a fort à parier que, comme pour la population dans son ensemble, l’abstention chez les jeunes varie fortement selon les quartiers, les élections, les classes étudiées. Ensuite, il est encore moins juste d’affirmer que « les jeunes » ne s’intéressent pas à la politique. Dans les pays occidentaux, le politique est un des champs de la vie en société qui rythme le plus le quotidien, dont parlent le plus les journaux, et qui fait toutes les semaines (si ce n’est tous les jours !) les gros titres de l’actualité. Or, les « jeunes » sont d’énormes consommateurs d’actualités : diffusion accélérée de l’information et réseaux sociaux aidant, nous sommes en permanence abondés d’informations « fraîches », et donc d’informations politiques… L’importance croissante de l’actualité dans notre quotidien entraîne nécessairement une consommation accrue de nouvelles politiques, et ce d’autant plus dans un contexte aussi particulier que celui que nous vivons, fait d’incertitudes, de scandales, et depuis quelques mois, d’échéances électorales qui approchent à grands pas. Loin d’être désintéressés, la plupart des jeunes sont boulimiques d’informations politiques – parfois même sans le vouloir, puisqu’il n’est même plus nécessaire de rechercher une information dans un domaine particulier pour y accéder : ce n’est pas le consommateur qui part à la recherche de l’information, c’est l’information qui tente d’attirer l’attention du consommateur – et particulièrement du « jeune », ce marché aux potentialités gigantesques.

Voilà pour la véracité de ce constat, donc. Et les causes ? Car certes, toute généralité est plus ou moins mensongère mais, il faut bien l’admettre, les généralités ont souvent des raisons d’exister, et les chiffres avancés plus haut tendent à montrer qu’en effet, une partie des jeunes délaisse la politique. Mais lorsqu’on met les professionnels de la politique face à ce constat, la plupart ont tôt fait de battre en retraite ou de désigner les « jeunes » comme responsables de leur propre malheur : encore une fois, manque d’engagement, manque de volonté… Mais à qui la faute ? Voir les mêmes têtes se succéder depuis des années (40 ans de politique pour Alain Juppé ! 30 pour Nicolas Sarkozy ou François Hollande !), entendre les scandales se succéder (et ces derniers mois, on a été servis, entre les Panama Papers, Bygmalion, les kits de campagne surfacturés du FN…), les mêmes idées qui émergent, cela ne donne pas spécialement envie de s’engager sur le terrain politique. Un terrain qui semble sclérosé, incapable de se réformer, dans un système que les hommes et femmes politiques actuels tentent désespérément de maintenir en dépit des révolutions qu’a connu le monde depuis une vingtaine d’années. D’autres terrains semblent tellement plus efficaces ! Les ONG, l’action individuelle sur Internet, les associations… sont devenus autant de moyens de s’engager politiquement, sans pour autant passer par la case des institutions officielles et tout ce qu’elle implique de luttes intestines et de contraintes – formelles, sociologiques…

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Par ailleurs, les hommes et femmes politiques ont beau jeu de reprocher aux jeunes leur manque d’engagement quand ils ne font rien – ou si peu – pour encourager celui-ci. Puisque cet article m’a été inspiré par l’échange entre Alain Juppé et Jhon Rachid jeudi dernier, prenons l’exemple des « Jeunes Avec Juppé » : cette organisation donne moins la possibilité à ceux qui y participent d’exprimer leurs positions et d’être à l’initiative, que de fournir au candidat des « petites mains » et un fan-club bien pratique pour montrer à quel point il est fédérateur… Par ailleurs, quand des jeunes parviennent à s’imposer sur la scène politique traditionnelle, on ne peut pas vraiment dire qu’ils soient accueillis à bras ouverts par les dirigeants en place : le parti Podemos, en Espagne, a ainsi subi les moqueries des autres députés (notamment sur leur apparence, c’est dire l’élévation du débat !) lors de leur entrée au Parlement espagnol, et ont été taxés d’incompétence et de négligence avant même d’avoir pu essayer de faire leurs preuves ; en France, Emmanuel Macron – dont on est par ailleurs libre d’apprécier ou non le positionnement – était très apprécié des autres politiques jusqu’à ce que son influence grandisse. Dès ce moment, sa jeunesse jusque-là si louable est devenu un gage d’inexpérience, et son ambition qu’on encensait est devenue le symptôme d’une prétention et d’une arrogance semble-t-il intolérables.

Désengagés et blasés d’un côté, mais de l’autre trop inexpérimentés – trop « jeunes » ? – pour que leurs voix comptent vraiment, voilà les « jeunes » dépeints aujourd’hui par la classe politique. Ceux qui la composent devraient néanmoins garder à l’esprit que c’est cette génération qui est vouée à devenir, d’ici peu, le cœur de l’électorat, que c’est elle qui prendra la relève, mais encore que face aux piètres modèles que représentent les politiciens aujourd’hui, il ne faut pas s’étonner que cette nouvelle génération cherche à situer le débat sur un autre terrain que le terrain politique pur et dur.

Viktor Orban, toujours plus loin

L’Union européenne, ce projet si cher à quelques pères fondateurs de la moitié du siècle dernier, n’a jamais été aussi avancée : d’une simple union économique puis douanière, elle est aujourd’hui devenue une union aux aspects très politiques réunissant 28 membres, une union monétaire, et une puissance économique sur la scène mondiale. Malheureusement, l’Union européenne est aussi, aujourd’hui, confrontée à de nombreux dangers ; et un nouveau s’est ajouté à la liste ce mardi 4 octobre, avec la déclaration de Viktor Orban – le premier ministre hongrois – annonçant le potentiel amendement de la Constitution du pays en vue d’interdire toute installation obligatoire de migrants sur le sol national.

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(c) Reuters/François Lenoir

A l’origine, les prétentions de l’Europe étaient « simplement » économiques – mais à mesure qu’elle s’est développée, elle a acquis des compétences bien plus étendues qui semblent, dernièrement, susciter des tensions croissantes. Il y a eu la crise économique de 2007-2008 ; il y a eu le référendum sur le Brexit, le 23 juin 2016 ; il y a, depuis quelques années, la montée des extrémismes et d’un sentiment de désaffection vis-à-vis du projet européen ; il y a surtout, et particulièrement depuis l’été 2015, ce qui a été appelé « la crise des migrants ». Celle-ci aurait été l’occasion de faire front commun face à la difficulté, de montrer une Union européenne unie et prête à laisser de côté les intérêts propres de chaque Etat pour surmonter, ensemble, la situation et trouver des solutions efficaces face à un afflux de migrants discontinu, ce qui aurait permis de souder une Union en difficulté, de rassurer les Etats membres, et d’apporter une réponse humainement acceptable à un phénomène qui, en définitive, traduit surtout une terrible misère – si terrible que les Etats ont longtemps décidé, chacun de leur côté, de faire comme si de rien n’était. Une belle occasion donc – et plus que ça, une nécessité humanitaire ! Et il a semblé, à l’origine, que les représentants des Etats membres et les instances dirigeantes de l’UE avaient pris conscience de cet impératif. Pour une fois, à l’été 2015, les décisions ont été prises relativement vite, et sur le papier, les Etats devaient s’unir pour répartir efficacement les différents arrivants selon les pays, selon des « quotas » établis grâce à divers critères. L’Allemagne, particulièrement, a adopté un rôle de moteur et s’est lancée dans une vaste politique d’accueil, qu’Angela Merkel – et c’est tout à son honneur ! – maintient aujourd’hui coûte que coûte, malgré la virulente opposition qu’elle reçoit.

Mais, hélas, comme souvent dans toute organisation de ce type, et toute supranationale soit l’UE, les logiques internationales ont vite repris le pas, mettant une fois de plus au premier plan les intérêts propres de chaque Etat. C’est ainsi que plusieurs d’entre eux – malgré l’adoption de la répartition par quota suite à un vote régulier ! – ont commencé à se faire entendre, qui en arguant des conditions économiques difficiles, qui en avançant que seuls les Etats d’arrivée des migrants devraient se charger de la question… Conclusion, la répartition par quotas n’a pas encore été mise en oeuvre et provoque des tensions toujours grandissantes entre ceux qui, en attendant, prennent les migrants en charge et ceux qui tentent d’éviter à tout prix que la mesure soit mise en place. Et, dans ce cadre, l’annonce de Viktor Orban est tout simplement inadmissible. A plusieurs titres. D’abord, on connaît les choix politiques douteux du premier ministre : il a fait inscrire la référence à Dieu dans la Constitution, a décoré des artistes racistes ou antisémites… Cette tendance se retrouve aussi en ce qui concerne le respect de l’Etat de droit : la détention provisoire illimitée a été consacrée sous son impulsion, il est à l’origine d’un amendement de la Constitution ayant retiré une grande partie de ses pouvoirs à la Cour constitutionnelle… Dans ce cadre, sa déclaration du mardi 4 octobre n’est pas tellement étonnante.

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Viktor Orban lors du référendum de ce dimanche 2 octobre – (c) afp.com/Attila Kisbenedek

Ensuite – et c’est lié au premier point – Viktor Orban semble faire fi des des évènements juridiques qui ont lieu dans son pays. Ainsi, il avait organisé le 2 octobre 2016 un référendum afin que la population donne ou non son accord à la politique de répartition. Or, si à plus de 95% des votants, les Hongrois ont marqué leur opposition à celle-ci, ils ont été moins de 50% à se mobiliser, de sorte que le référendum a été invalidé – ce qui devrait amener le premier ministre à un peu plus de prudence… Ce référendum prenait d’ailleurs plutôt une forme de plébiscite, et son caractère démocratique me laisse un peu dubitative, au vu de la formulation des questions, caractérisées par un manque de neutralité assez indécent. Les citoyens hongrois devaient ainsi répondre par « oui » ou « non » à « Voulez-vous que l’Union européenne décrète une relocalisation obligatoire de citoyens non hongrois en Hongrie sans l’approbation du Parlement hongrois ?« . Premièrement, les faits présentés ne sont pas parfaitement justes : certes, le Parlement hongrois n’a pas directement approuvé la solution. Mais celle-ci a été prise en vertu des procédures très codifiées en vigueur à Bruxelles, et qui garantissent un minimum de légitimité aux décisions prises, notamment en imposant qu’elles soient approuvées par un minimum d’Etats (55%) représentant, au moins, 65% de la population européenne. Donc, présenter les choses de façon à ce qu’on pense que la décision a été prise de façon complètement déconnectée et sans aucun appui démocratique ou populaire semble assez peu honnête. D’autant que c’est là le principe même de la démocratie : ce n’est peut-être pas le système le plus satisfaisant, mais ses règles veulent que la majorité l’emporte, alors même que certains seraient en désaccord – discuter de la pertinence de la démocratie est un débat très intéressant, mais ce n’était ni le lieu ni le moment, ni l’enjeu. Deuxièmement – et la critique peut être faite à tout référendum -, la question n’appelait qu’une réponse fermée, excluant toute nuance. De sorte qu’il suffisait de la poser de façon à laisser entendre qu’il y avait, par la répartition des quotas, une violation totale de la souveraineté hongroise et des volontés populaires, pour s’assurer une réponse positive. Passons.

Le troisième point, qui rend encore inacceptable l’annonce récente d’Orban, c’est qu’elle montre à quel point celui-ci non seulement passe outre les normes juridiques de son propre pays, mais balaie également les efforts fournis depuis plusieurs mois par les dirigeants européens pour maintenir tant bien que mal l’unité et la cohésion. Certes la Hongrie est un « petit pays », certes son économie n’est pas aussi florissante que celle de certains de ses voisins, et certes ce n’est pas un pays d’arrivée pour les migrants. Mais l’Italie, la Grèce, même si elles sont des portes d’entrée pour les migrants et réfugiés, ne sont pas exactement des économies qui battent leur plein actuellement ; l’Allemagne a beau avoir une économie solide, elle n’est pas une terre d’arrivée non plus ; quant à la France, si sa situation est meilleure que celle des pays évoqués plus haut, elle a encore de grosses failles économiques à combler, et voit beaucoup moins de migrants arriver par ses terres que l’Italie ou l’Espagne par exemple. Face à un tel désastre humanitaire, refuser de participer à l’effort collectif, c’est faire preuve d’une irresponsabilité et, en fait, d’une inhumanité sans nom. Et c’est d’autant plus grave qu’aujourd’hui, l’Europe est profondément désunie – attiser les conflits, relancer les sujets de tension, c’est provoquer un peu plus de fractures au sein de la construction européenne, alors que celle-ci est indispensable pour faire face aux mutations mondiales contemporaines. Soyons réalistes : elle a beau rencontrer de graves difficultés, l’Union européenne reste plus puissante en tant qu’Union que chacun de ses membres pris individuellement.

Malgré tout, essayons de ne pas être trop pessimistes : ce n’est pas la première fois que l’Union européenne traverse des périodes troublées, et sûrement pas la dernière. La communauté européenne a déjà survécu à plusieurs difficultés et bouleversements sur la scène mondiale : le blocage institutionnel à la fin des années 1960 par exemple, lorsque la France a refusé de siéger plusieurs mois à l’initiative de de Gaulle ; ou encore la chute du bloc de l’Est, qui a radicalement changé les équilibres internationaux. Ce qu’on appelle aujourd’hui des « crises » est de toute façon inhérent au projet européen : plus les pays faisant partie de l’Union sont nombreux, plus il y a de cultures différentes en jeu, d’intérêts divergents voire complètement opposés, et plus il faudra recourir à des compromis plus ou moins satisfaisants pour les acteurs en présence ; et, les relations internationales étant tributaires de rapports de force susceptibles d’évoluer, le projet d’intégration européenne est en fait une lutte permanente entre ces acteurs, ce qui génère nécessairement des frictions. Celles-ci sont surmontables, à condition de faire preuve (on en revient toujours au même point !) de responsabilité et de privilégier l’intérêt général au détriment des intérêts individuels. Espérons que M. Orban entendra rapidement raison et cessera ses dangereuses provocations au plus vite.

 

Pour une extension du délit d’entrave à l’IVG

On pensait le droit des femmes de recourir à l’avortement bien implanté, après les combats difficiles menés au XXème siècle par de nombreuses femmes et médecins et les débats plus ou moins nauséabonds que la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse a pu susciter (on pense notamment au Manifeste des 343, ou encore aux réactions des députés face à Simone Veil, qui osaient lui affirmer que légaliser l’avortement relevait de la consécration de l’euthanasie légale). On pensait que la femme avait enfin, dans les faits, le droit de disposer librement de son corps, comme l’article 16-1 du Code civil le garantit d’ailleurs à toute personne physique en disposant que « Chacun a droit au respect de son corps » (pour une fois que la législation est limpide, profitons-en !). Mais force est de constater qu’aujourd’hui, ce droit à l’IVG est battu en brèche, et pas uniquement en France : aux Etats-Unis, les mouvements « pro-life » gagnent en influence, à tel point que dans certains Etats seuls quelques centres proposent de pratiquer l’IVG, et sont pris d’assaut quotidiennement par des manifestants souhaitant dissuader les femmes qui s’y rendent de recourir à l’avortement ; en Pologne, une proposition de loi souhaite interdire totalement l’IVG – qui n’est déjà autorisé qu’en cas de viol, de graves pathologies du foetus ou de risques graves pour la santé de la mère ; et puis en France, on a le fameux mouvement des « survivants », qui clame qu’un « bébé sur 5 » est tué du fait des IVG pratiquées – ou encore les propositions sulfureuses de Marion Maréchal-Le Pen, qui suggère de supprimer les plannings familiaux.

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(c) David Thierry

Dans ce contexte, la récente décision du gouvernement d’initier un projet de loi visant à étendre le délit d’entrave à l’IVG est plus que bienvenue. Ce projet a pour but d’empêcher, ou du moins de sanctionner, la diffusion de contenu Internet « trompant délibérément les internautes en se faisant passer pour des sites officiels ou neutres, et cherchant à dissuader les femmes de recourir à l’IVG« . Ces pratiques sont, malheureusement, encore monnaie courante. Le scandale cette semaine d’un fascicule distribué par la fondation Lejeune dans des lycées catholiques privés en offre encore un bel exemple. Sur la couverture, un foetus déclare « Je vous signale que d’ici j’entends tout – Donc arrêtez de dire que je ne suis pas vivant !« . Et dans ses pages, le manuel affirme ainsi que 9 millions d’avortements auraient été pratiqués depuis 1975, ce qui représente « 9 millions d’enfants uniques, irremplaçables ». Ou encore, qu’en cas de viol « la mère doit bien être accompagnée (…) mais tuer l’enfant n’annule pas le drame. Cela l’aggrave au contraire. Le criminel doit être puni, mais pourquoi l’enfant, lui, subirait-il la peine de mort que ne subira pas le criminel ?« . De tels propos mériteraient bien qu’on les commente un peu, mais ce n’est pas ici le sujet – cela montre seulement à quel point, encore aujourd’hui, les femmes recourant à l’avortement peuvent être stigmatisées, culpabilisées, et donc à quel point l’élargissement du délit d’entrave à l’avortement est nécessaire. Car si la propagande menée par la Fondation Lejeune est flagrante, aujourd’hui ce genre de dissuasion passe surtout par Internet, et de façon bien plus insidieuse. Or, le texte qui réprime actuellement ce délit, l’article L2223-3 du Code de la santé publique, n’est pas adapté à ce genre de situations puisqu’il dispose seulement que « Est puni de deux ans d’emprisonnement et de 30000 euros d’amende le fait d’empêcher ou de tenter d’empêcher une interruption de grossesse ou les actes préalables (…) en exerçant des pressions morales et psychologiques, des menaces ou tout acte d’intimidation » à l’encontre des intéressées, de leur personnel médical ou de leur entourage. Or précisément, il ne s’agit pas ici réellement de pressions ou de menaces, mais de diffusion d’informations erronées ou subjectives, destinées à culpabiliser la femme avant qu’elle ne recoure à la procédure et à la faire changer d’avis, mais en prenant des allures objectives et scientifiques.

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(c) AFP/Stéphane de Sakutin – Laurence Rossignol, Ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des Femmes, à l’origine du projet de loi visant à étendre le délit d’entrave à l’IVG

Il ne s’agit pas ici de savoir si l’on est pour ou contre l’IVG. Chacun a son opinion, quels que soient les arguments qui la fondent. Mais en droit – puisque l’on est encore dans un Etat de droit -, si chacun dispose de la liberté d’opinion et de la liberté d’expression, chaque femme dispose également du droit de procéder à une IVG, pour peu que les conditions légales (délai, notamment) soient remplies. Le problème avec les sites visés par le projet de loi n’est donc pas tant qu’ils expriment une opinion anti-IVG. C’est plutôt que, précisément, ils dissimulent cette opinion et procèdent plutôt à une propagande visant à dissuader les femmes de recourir à l’avortement, sous couvert de leur délivrer une information prétendument scientifique. Il est facile de biaiser un discours en lui donnant toutes les apparences de l’objectivité : citer des études (plus ou moins reconnues au sein de la communauté scientifique), agréger des informations qui vont dans le sens des idées que l’on souhaite propager sans leur opposer de contrepoids, voire parfois, pourquoi pas, inventer des informations. Or, n’en déplaise aux anti-IVG, pour certaines femmes l’avortement est la seule porte de sortie dans une situation de grossesse les mettant en difficulté, en danger, ou en détresse psychologique et/ou matérielle. Et même sans toutes ces justifications, dès lors que l’IVG est reconnue comme un droit et qu’on admet qu’une femme peut disposer de son corps (même si certains semblent avoir du mal avec ce concept), elle ne devrait de toute façon pas avoir à se justifier, et dès lors qu’elle respecte les libertés des autres, elle devrait pouvoir recourir à l’IVG sans que l’on mette des discours culpabilisants et des obstacles en travers de son chemin, alors que la décision de recourir à l’avortement et la procédure sont déjà un traumatisme en elles-mêmes.

De son côté, l’Etat ne prend pas position avec ce projet de loi, contrairement à ce qu’ont pu prétendre certains. Il est simplement de son ressort d’assurer le respect des lois, notamment par l’instauration de mesures de sanctions pour ceux qui les violeraient. Ce qui implique, lorsque certains cherchent à empêcher le libre exercice du droit des femmes de recourir à l’IVG, de créer des infractions correspondantes. En étendant le délit d’entrave à l’IVG à la vile propagande qui ne dit pas son nom qui fleurit sur Internet, l’Etat permettrait simplement d’assurer aux femmes l’exercice effectif des droits reconnus en 1975, qui impliquent qu’elles puissent faire un choix en toute liberté. On sait bien que la période n’est pas au progressisme social, et que beaucoup de mouvements de la société civile remettent en cause des droits et libertés qui pourtant ne les atteignent même pas personnellement (personne ne force les femmes qui ne le désirent pas à recourir à l’IVG !). Mais un tel détricotage est un véritable retour en arrière et on ne voit pas très bien ce qu’il apporterait de positif. La petite musique du « c’était mieux avant » est parfois justifiée. Mais en matière de droits des femmes, il reste tant à faire et la période récente a consenti tant de nouveaux droits aux femmes que prétendre que « c’était mieux avant » que ces droits ne soient consacrés, cela frise l’indécence.