Viktor Orban, toujours plus loin

L’Union européenne, ce projet si cher à quelques pères fondateurs de la moitié du siècle dernier, n’a jamais été aussi avancée : d’une simple union économique puis douanière, elle est aujourd’hui devenue une union aux aspects très politiques réunissant 28 membres, une union monétaire, et une puissance économique sur la scène mondiale. Malheureusement, l’Union européenne est aussi, aujourd’hui, confrontée à de nombreux dangers ; et un nouveau s’est ajouté à la liste ce mardi 4 octobre, avec la déclaration de Viktor Orban – le premier ministre hongrois – annonçant le potentiel amendement de la Constitution du pays en vue d’interdire toute installation obligatoire de migrants sur le sol national.

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(c) Reuters/François Lenoir

A l’origine, les prétentions de l’Europe étaient « simplement » économiques – mais à mesure qu’elle s’est développée, elle a acquis des compétences bien plus étendues qui semblent, dernièrement, susciter des tensions croissantes. Il y a eu la crise économique de 2007-2008 ; il y a eu le référendum sur le Brexit, le 23 juin 2016 ; il y a, depuis quelques années, la montée des extrémismes et d’un sentiment de désaffection vis-à-vis du projet européen ; il y a surtout, et particulièrement depuis l’été 2015, ce qui a été appelé « la crise des migrants ». Celle-ci aurait été l’occasion de faire front commun face à la difficulté, de montrer une Union européenne unie et prête à laisser de côté les intérêts propres de chaque Etat pour surmonter, ensemble, la situation et trouver des solutions efficaces face à un afflux de migrants discontinu, ce qui aurait permis de souder une Union en difficulté, de rassurer les Etats membres, et d’apporter une réponse humainement acceptable à un phénomène qui, en définitive, traduit surtout une terrible misère – si terrible que les Etats ont longtemps décidé, chacun de leur côté, de faire comme si de rien n’était. Une belle occasion donc – et plus que ça, une nécessité humanitaire ! Et il a semblé, à l’origine, que les représentants des Etats membres et les instances dirigeantes de l’UE avaient pris conscience de cet impératif. Pour une fois, à l’été 2015, les décisions ont été prises relativement vite, et sur le papier, les Etats devaient s’unir pour répartir efficacement les différents arrivants selon les pays, selon des « quotas » établis grâce à divers critères. L’Allemagne, particulièrement, a adopté un rôle de moteur et s’est lancée dans une vaste politique d’accueil, qu’Angela Merkel – et c’est tout à son honneur ! – maintient aujourd’hui coûte que coûte, malgré la virulente opposition qu’elle reçoit.

Mais, hélas, comme souvent dans toute organisation de ce type, et toute supranationale soit l’UE, les logiques internationales ont vite repris le pas, mettant une fois de plus au premier plan les intérêts propres de chaque Etat. C’est ainsi que plusieurs d’entre eux – malgré l’adoption de la répartition par quota suite à un vote régulier ! – ont commencé à se faire entendre, qui en arguant des conditions économiques difficiles, qui en avançant que seuls les Etats d’arrivée des migrants devraient se charger de la question… Conclusion, la répartition par quotas n’a pas encore été mise en oeuvre et provoque des tensions toujours grandissantes entre ceux qui, en attendant, prennent les migrants en charge et ceux qui tentent d’éviter à tout prix que la mesure soit mise en place. Et, dans ce cadre, l’annonce de Viktor Orban est tout simplement inadmissible. A plusieurs titres. D’abord, on connaît les choix politiques douteux du premier ministre : il a fait inscrire la référence à Dieu dans la Constitution, a décoré des artistes racistes ou antisémites… Cette tendance se retrouve aussi en ce qui concerne le respect de l’Etat de droit : la détention provisoire illimitée a été consacrée sous son impulsion, il est à l’origine d’un amendement de la Constitution ayant retiré une grande partie de ses pouvoirs à la Cour constitutionnelle… Dans ce cadre, sa déclaration du mardi 4 octobre n’est pas tellement étonnante.

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Viktor Orban lors du référendum de ce dimanche 2 octobre – (c) afp.com/Attila Kisbenedek

Ensuite – et c’est lié au premier point – Viktor Orban semble faire fi des des évènements juridiques qui ont lieu dans son pays. Ainsi, il avait organisé le 2 octobre 2016 un référendum afin que la population donne ou non son accord à la politique de répartition. Or, si à plus de 95% des votants, les Hongrois ont marqué leur opposition à celle-ci, ils ont été moins de 50% à se mobiliser, de sorte que le référendum a été invalidé – ce qui devrait amener le premier ministre à un peu plus de prudence… Ce référendum prenait d’ailleurs plutôt une forme de plébiscite, et son caractère démocratique me laisse un peu dubitative, au vu de la formulation des questions, caractérisées par un manque de neutralité assez indécent. Les citoyens hongrois devaient ainsi répondre par « oui » ou « non » à « Voulez-vous que l’Union européenne décrète une relocalisation obligatoire de citoyens non hongrois en Hongrie sans l’approbation du Parlement hongrois ?« . Premièrement, les faits présentés ne sont pas parfaitement justes : certes, le Parlement hongrois n’a pas directement approuvé la solution. Mais celle-ci a été prise en vertu des procédures très codifiées en vigueur à Bruxelles, et qui garantissent un minimum de légitimité aux décisions prises, notamment en imposant qu’elles soient approuvées par un minimum d’Etats (55%) représentant, au moins, 65% de la population européenne. Donc, présenter les choses de façon à ce qu’on pense que la décision a été prise de façon complètement déconnectée et sans aucun appui démocratique ou populaire semble assez peu honnête. D’autant que c’est là le principe même de la démocratie : ce n’est peut-être pas le système le plus satisfaisant, mais ses règles veulent que la majorité l’emporte, alors même que certains seraient en désaccord – discuter de la pertinence de la démocratie est un débat très intéressant, mais ce n’était ni le lieu ni le moment, ni l’enjeu. Deuxièmement – et la critique peut être faite à tout référendum -, la question n’appelait qu’une réponse fermée, excluant toute nuance. De sorte qu’il suffisait de la poser de façon à laisser entendre qu’il y avait, par la répartition des quotas, une violation totale de la souveraineté hongroise et des volontés populaires, pour s’assurer une réponse positive. Passons.

Le troisième point, qui rend encore inacceptable l’annonce récente d’Orban, c’est qu’elle montre à quel point celui-ci non seulement passe outre les normes juridiques de son propre pays, mais balaie également les efforts fournis depuis plusieurs mois par les dirigeants européens pour maintenir tant bien que mal l’unité et la cohésion. Certes la Hongrie est un « petit pays », certes son économie n’est pas aussi florissante que celle de certains de ses voisins, et certes ce n’est pas un pays d’arrivée pour les migrants. Mais l’Italie, la Grèce, même si elles sont des portes d’entrée pour les migrants et réfugiés, ne sont pas exactement des économies qui battent leur plein actuellement ; l’Allemagne a beau avoir une économie solide, elle n’est pas une terre d’arrivée non plus ; quant à la France, si sa situation est meilleure que celle des pays évoqués plus haut, elle a encore de grosses failles économiques à combler, et voit beaucoup moins de migrants arriver par ses terres que l’Italie ou l’Espagne par exemple. Face à un tel désastre humanitaire, refuser de participer à l’effort collectif, c’est faire preuve d’une irresponsabilité et, en fait, d’une inhumanité sans nom. Et c’est d’autant plus grave qu’aujourd’hui, l’Europe est profondément désunie – attiser les conflits, relancer les sujets de tension, c’est provoquer un peu plus de fractures au sein de la construction européenne, alors que celle-ci est indispensable pour faire face aux mutations mondiales contemporaines. Soyons réalistes : elle a beau rencontrer de graves difficultés, l’Union européenne reste plus puissante en tant qu’Union que chacun de ses membres pris individuellement.

Malgré tout, essayons de ne pas être trop pessimistes : ce n’est pas la première fois que l’Union européenne traverse des périodes troublées, et sûrement pas la dernière. La communauté européenne a déjà survécu à plusieurs difficultés et bouleversements sur la scène mondiale : le blocage institutionnel à la fin des années 1960 par exemple, lorsque la France a refusé de siéger plusieurs mois à l’initiative de de Gaulle ; ou encore la chute du bloc de l’Est, qui a radicalement changé les équilibres internationaux. Ce qu’on appelle aujourd’hui des « crises » est de toute façon inhérent au projet européen : plus les pays faisant partie de l’Union sont nombreux, plus il y a de cultures différentes en jeu, d’intérêts divergents voire complètement opposés, et plus il faudra recourir à des compromis plus ou moins satisfaisants pour les acteurs en présence ; et, les relations internationales étant tributaires de rapports de force susceptibles d’évoluer, le projet d’intégration européenne est en fait une lutte permanente entre ces acteurs, ce qui génère nécessairement des frictions. Celles-ci sont surmontables, à condition de faire preuve (on en revient toujours au même point !) de responsabilité et de privilégier l’intérêt général au détriment des intérêts individuels. Espérons que M. Orban entendra rapidement raison et cessera ses dangereuses provocations au plus vite.

 

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