Les jeunes, désintéressés de la politique ?

Les jeunes ne votent plus, les jeunes ne s’informent plus, les jeunes ne savent pas ce qui se passent dans la vie politique de leur pays. Voilà le triste constat que dressent fréquemment médias, hommes et femmes politiques, et que l’on entend parfois au quotidien. C’est aussi en partie ce qui a été dit par l’un des intervenants de la société civile dans « L’Emission Politique » de ce jeudi 06 octobre, le YouTuber Jhon Rachid.

Ce constat est en partie justifié : 66% d’abstention chez les 18-24 ans au premier tout des élections législatives 2012, quand la moyenne était de 43%. Une mobilisation et un engagement politique de plus en plus ténus : on aurait bien du mal, aujourd’hui, à faire mai 68 ! La faute, selon certains analystes, à une « génération Internet » bien trop nombriliste et impatiente pour songer à l’action commune, trop désabusée pour tenter de faire bouger les choses. Voire, selon d’autres, une génération tout simplement « flemmarde », que l’émergence de l’Internet et la montée en puissance des services auraient rendue incapable d’agir par elle-même. C’est, en filigrane, ce qui ressort des discours des politiciens selon qui « les jeunes n’ont qu’à se bouger » ou qui exhortent ceux-ci : « Bougez-vous ! Engagez-vous ! » (oui, M. Juppé, c’est entre autres à vous que je pense, vous qui avez rétorqué à votre interlocuteur que si le paysage politique ne changeait pas, ou si peu, depuis toutes ces années, c’était peu ou prou la faute des plus jeunes qui ne font rien pour tenter de faire bouger les lignes).

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(c) Luc Lavigne

Ce constat doit pourtant être remis en cause. Comme toute généralité, il est fort pratique à invoquer pour expliquer une situation ou lui trouver un responsable – ici, ce fameux « jeune », donc, sorte d’allégorie de la fainéantise, de l’incapacité et de l’ingratitude. Mais comme toute généralité également, c’est un constat trompeur, qui ne recouvre pas l’intégralité d’une réalité bien plus complexe. Dans la mesure où je rentre moi-même dans cette catégorie si souvent invoquée à droite, à gauche, au centre, et dans la bouche d’à peu près tout le monde (sauf les « jeunes » eux-mêmes), je pense être légitime à exprimer mon opinion sur ce point. D’abord, il n’est pas vrai que « les jeunes » ne votent pas. Certaines parties des « jeunes », sans doute, mais certainement pas l’entièreté de la dernière génération en âge de voter. Lorsque je regarde autour de moi, je connais bien peu de personnes qui nient en bloc leur droit de vote et ne l’utilisent pas. Il y a fort à parier que, comme pour la population dans son ensemble, l’abstention chez les jeunes varie fortement selon les quartiers, les élections, les classes étudiées. Ensuite, il est encore moins juste d’affirmer que « les jeunes » ne s’intéressent pas à la politique. Dans les pays occidentaux, le politique est un des champs de la vie en société qui rythme le plus le quotidien, dont parlent le plus les journaux, et qui fait toutes les semaines (si ce n’est tous les jours !) les gros titres de l’actualité. Or, les « jeunes » sont d’énormes consommateurs d’actualités : diffusion accélérée de l’information et réseaux sociaux aidant, nous sommes en permanence abondés d’informations « fraîches », et donc d’informations politiques… L’importance croissante de l’actualité dans notre quotidien entraîne nécessairement une consommation accrue de nouvelles politiques, et ce d’autant plus dans un contexte aussi particulier que celui que nous vivons, fait d’incertitudes, de scandales, et depuis quelques mois, d’échéances électorales qui approchent à grands pas. Loin d’être désintéressés, la plupart des jeunes sont boulimiques d’informations politiques – parfois même sans le vouloir, puisqu’il n’est même plus nécessaire de rechercher une information dans un domaine particulier pour y accéder : ce n’est pas le consommateur qui part à la recherche de l’information, c’est l’information qui tente d’attirer l’attention du consommateur – et particulièrement du « jeune », ce marché aux potentialités gigantesques.

Voilà pour la véracité de ce constat, donc. Et les causes ? Car certes, toute généralité est plus ou moins mensongère mais, il faut bien l’admettre, les généralités ont souvent des raisons d’exister, et les chiffres avancés plus haut tendent à montrer qu’en effet, une partie des jeunes délaisse la politique. Mais lorsqu’on met les professionnels de la politique face à ce constat, la plupart ont tôt fait de battre en retraite ou de désigner les « jeunes » comme responsables de leur propre malheur : encore une fois, manque d’engagement, manque de volonté… Mais à qui la faute ? Voir les mêmes têtes se succéder depuis des années (40 ans de politique pour Alain Juppé ! 30 pour Nicolas Sarkozy ou François Hollande !), entendre les scandales se succéder (et ces derniers mois, on a été servis, entre les Panama Papers, Bygmalion, les kits de campagne surfacturés du FN…), les mêmes idées qui émergent, cela ne donne pas spécialement envie de s’engager sur le terrain politique. Un terrain qui semble sclérosé, incapable de se réformer, dans un système que les hommes et femmes politiques actuels tentent désespérément de maintenir en dépit des révolutions qu’a connu le monde depuis une vingtaine d’années. D’autres terrains semblent tellement plus efficaces ! Les ONG, l’action individuelle sur Internet, les associations… sont devenus autant de moyens de s’engager politiquement, sans pour autant passer par la case des institutions officielles et tout ce qu’elle implique de luttes intestines et de contraintes – formelles, sociologiques…

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Par ailleurs, les hommes et femmes politiques ont beau jeu de reprocher aux jeunes leur manque d’engagement quand ils ne font rien – ou si peu – pour encourager celui-ci. Puisque cet article m’a été inspiré par l’échange entre Alain Juppé et Jhon Rachid jeudi dernier, prenons l’exemple des « Jeunes Avec Juppé » : cette organisation donne moins la possibilité à ceux qui y participent d’exprimer leurs positions et d’être à l’initiative, que de fournir au candidat des « petites mains » et un fan-club bien pratique pour montrer à quel point il est fédérateur… Par ailleurs, quand des jeunes parviennent à s’imposer sur la scène politique traditionnelle, on ne peut pas vraiment dire qu’ils soient accueillis à bras ouverts par les dirigeants en place : le parti Podemos, en Espagne, a ainsi subi les moqueries des autres députés (notamment sur leur apparence, c’est dire l’élévation du débat !) lors de leur entrée au Parlement espagnol, et ont été taxés d’incompétence et de négligence avant même d’avoir pu essayer de faire leurs preuves ; en France, Emmanuel Macron – dont on est par ailleurs libre d’apprécier ou non le positionnement – était très apprécié des autres politiques jusqu’à ce que son influence grandisse. Dès ce moment, sa jeunesse jusque-là si louable est devenu un gage d’inexpérience, et son ambition qu’on encensait est devenue le symptôme d’une prétention et d’une arrogance semble-t-il intolérables.

Désengagés et blasés d’un côté, mais de l’autre trop inexpérimentés – trop « jeunes » ? – pour que leurs voix comptent vraiment, voilà les « jeunes » dépeints aujourd’hui par la classe politique. Ceux qui la composent devraient néanmoins garder à l’esprit que c’est cette génération qui est vouée à devenir, d’ici peu, le cœur de l’électorat, que c’est elle qui prendra la relève, mais encore que face aux piètres modèles que représentent les politiciens aujourd’hui, il ne faut pas s’étonner que cette nouvelle génération cherche à situer le débat sur un autre terrain que le terrain politique pur et dur.

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2 réflexions sur “Les jeunes, désintéressés de la politique ?

  1. Juste pour vous dire que, ayant passé ma vie à m’impliquer dans le syndicalisme et l’engagement citoyen ou politique (de base), j’en suis venu ces dernières années à me résigner à l’idée d’apostasier cet engagement et par finir dans l’abstention, tant je suis autant déçu des divers atermoiements des gouvernements Hollande que des procès souvent plus bassement politiciens que politiquement justifiés que l’altère-gauche (sic) a faits à Hollande dès l’été 2012…

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    1. Le fait que des gens comme vous, qui très tôt se sont engagés sur le terrain, s’interrogent à présent sur le sens d’un tel engagement, montre à quel point la déconfiture est grande pour les citoyens. Et encore une fois, plutôt que de rechercher les causes dans le comportement de telle ou telle catégorie de personnes, les représentants politiques feraient bien de s’interroger sur leur propre responsabilité dans un tel désaveu…

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