L’ouverture d’une « salle de shoot », enfin

Ce vendredi 14 octobre, doit s’ouvrir à Paris la première « salle de shoot » de France. Le lieu, officiellement appelé « salle de consommation à moindre risque », a mis plusieurs années à voir le jour, entre opposition des riverains et de certains membres de la classe politique – les premiers y voyaient des risques en termes de sécurité du voisinage, les seconds garantissaient une hausse de la consommation de drogues et dénonçaient le laxisme d’une telle mesure (profitons-en pour noter que les hommes et femmes politiques de tous bords sont décidément bien prompts à utiliser cette notion, mais que rien n’est jamais trop laxiste quand il s’agit de leurs propres frasques…).

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(c) afp.com/Lionel Bonaventure

Qu’enfin cette salle ouvre est un soulagement. Parce que la mise en place de cette structure répond à des exigences d’humanisme certes (il fallait bien, à un moment ou à un autre, cesser de traiter les toxicomanes comme des rebuts de la société), mais aussi à des exigences de santé publique. Située près de l’hôpital Lariboisière, dans le 10ème arrondissement de Paris, la structure doit permettre aux usagers de  »
réaliser un parcours qui remet leur consommation dans de bonnes conditions sanitaires, avec des produits stériles » et de rencontrer des personnes qui pourront les aider, selon les dires de Jean-Pierre Couteron, psychologue clinicien, président de la Fédération Addictions (dans une interview au Monde du 11 octobre 2016). Un double objectif donc : à la fois permettre aux consommateurs de se procurer leur « dose » de façon plus salubre et limiter les risques (de contamination, notamment par le VIH, mais aussi d’overdose), tout en essayant de réinsérer des personnes qui souvent, sont en marge de la société – ce qui rend d’autant plus difficile un éventuel décrochage, puisque l’univers de l’usager est alors réduit à des questions tournant uniquement autour de son addiction : comment se procurer la drogue ? quand la consommer ? Permettre de reconnecter ces usagers avec d’autres membres de la société (personnel médical, anciens consommateurs, membres d’associations d’aide) est donc bienvenu en ce sens que cela leur ouvre des portes et leur donne d’éventuelles clés pour trouver une voie de sortie. Par ailleurs, l’argument des opposants selon lequel l’ouverture de ce type de salle rendrait son voisinage insalubre ou dangereux laisse perplexe. Certes, ces craintes peuvent paraître naturelles (à défaut d’être fondées sur des éléments rationnels). Mais, premièrement, il s’agit là d’une salle très encadrée, disposant d’un personnel spécialisé et proche d’une structure hospitalière. Deuxièmement, vaut-il mieux ouvrir ce type de bâtiments permettant de limiter les risques, quitte à déplaire à quelques riverains, ou est-il préférable de laisser les usagers livrés à eux-mêmes pratiquer leur consommation dans les espaces publics, comme les stations de métro ou la Gare du Nord ? Est-il vraiment plus salubre de laisser ces phénomènes se produire un peu n’importe où, avec ce que cela engendre de risques pour les passants (puisque ces zones sont fréquentées par les usagers, mais aussi par les dealers) et de conséquences sanitaires (seringues laissées à même le sol notamment) ?

Les politiques également ont fait entendre leur voix, mettant tout en oeuvre pour ralentir le processus. Le projet avait pourtant commencé à être évoqué dès la fin décembre 2009, après la mise en place d’une salle de consommation à moindre risque le temps de la Journée mondiale des hépatites, le 19 mai 2009. Mais, après un rapport favorable rendu à la Ministre de la santé de l’époque (Roselyne Bachelot), des voix dissidentes se sont élevées. François Fillon, alors Premier Ministre, avait ainsi affiché nettement son opposition en estimant que ces salles n’étaient « ni utiles, ni souhaitables« . Une position aussi nuancée, ouverte au débat, et si finement argumentée ne pouvait bien sûr que faire avancer les choses… Eh oui, car pour M. Fillon, la priorité devait être de « réduire la consommation de drogues (…) non de l’accompagner, voire de l’organiser« . On touche là le coeur du problème : pour nombre d’opposants politiques, ouvrir ce genre de lieux allait faciliter la consommation de drogues, il s’agissait d’un blanc-seing donné aux usagers, et on assisterait à une hausse foudroyante du nombre de toxicomanes. Oui, mais en fait… non. Si au lieu de bondir sur l’occasion pour créer un débat émotionnel plutôt que rationnel, ces voix s’étaient penchées sur les études existantes, nombre d’entre elles auraient peut-être constaté que dans tous les lieux où se sont ouvertes des « salles de shoot », la consommation n’a pas augmenté : en fait, le plus souvent, elle a diminué. Par ailleurs, le nombre de contaminations a chuté, tout comme la délinquance. Et qu’on ne parle pas de « faciliter » la consommation ! Certes, la salle de Lariboisière bénéficiera d’une sorte de « suspension » de la pénalisation – mais ça paraît être le bon sens même : ouvrir une salle sans lui attribuer de levée de la pénalisation offrirait tout simplement aux forces de l’ordre l’occasion d’arrêter « en masse » les usagers qui s’y trouvent, et dans ce cadre on voit mal comment l’objectif de salubrité et de réinsertion serait atteint. Quant au fait de se procurer leur drogue, cela ne sera pas plus aisé pour les usagers : ils doivent en effet se rendre dans la salle en ayant déjà leur dose – celle-ci ne leur est pas fournie par la structure. Et la critique liée à l’accompagnement ? Oui, indéniablement, il s’agit là d’accompagner les toxicomanes et d’encadrer leurs pratiques. Ce n’est pas un mal pour autant… Puisqu’une fois encore, c’est ce cadre et cet accompagnement même qui permettront d’atteindre les objectifs fixés… et, par voie de conséquences, de réduire la consommation globale (l’objectif premier de M. Fillon, rappelons-le. Paradoxe ?).

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Une salle d’injection en Suisse – (c) Reuters/Denis Balibouse

L’opposition est en fait surtout liée à la levée partielle d’un tabou : la pénalisation de la consommation ne sera plus appliquée en tous lieux et en toutes circonstances. On peut comprendre qu’une règle qui a tant de force dans le droit français ne puisse être touchée sans agiter un minimum les consciences. D’autant plus qu’il s’agit là d’un problème crucial : la question est liée à des problématiques de santé certes, mais aussi éthiques et finalement, à des représentations très fortement ancrées en chacun. Ainsi, selon que l’on voit le toxicomane comme un malade ou comme un dissident en marge de la société, on aura un point de vue tout à fait différent sur la question ; et remettre en cause les représentations que l’on a d’autrui est un exercice très difficile. Mais la pénalisation de la consommation personnelle de drogues a maintes fois prouvé son inefficacité. Faut-il rappeler le cas des Pays-Bas, ou encore celui moins connu du Portugal ? Dans ce dernier pays, qui a décriminalisé en 2001 la consommation personnelle de drogues (mais pas le trafic), le nombre d’héroïnomanes a ainsi chuté de 60% en 10 ans, tandis que le nombre de décès liés à l’usage de drogues a été divisé par 6 et le nombre de contaminations aux VIH par ce biais, a été divisé par 4. En considérant le consommateur de drogues comme un malade (voire une victime, entre autres des trafiquants) plutôt qu’un criminel, la législation portugaise est ainsi parvenue à réduire considérablement le problème. De même, partout où des salles de consommation à moindre risque ont été ouvertes, des baisses de la consommation ont été observées. La France accusait d’ailleurs, jusqu’à maintenant, un sérieux retard dans ce domaine : la salle parisienne est à la centième de ce type à ouvrir, et la première a vu le jour en Suisse dès 1986. Bref, il était plus que temps d’agir. La problématique, plus large, de la dépénalisation pose certes là encore des questions d’éthique et implique d’être minutieusement étudiée et encadrée. Mais il faut garder à l’esprit que dépénaliser – en encadrant rigoureusement les modalités, encore une fois -, c’est aussi permettre que la consommation ne se fasse plus de façon occulte, donc d’encadrer ce « commerce », de protéger les usagers mais aussi de faciliter la prévention et la protection de ceux qui pourraient être attirés par l’usage de drogues.

Si nous sommes encore loin d’une dépénalisation – qui n’était de toute façon pas l’objet de ce billet – on ne peut que se féliciter de l’ouverture d’une « salle de shoot » en France, qui devrait permettre d’apporter une première solution aux multiples problèmes soulevés par la consommation de drogues telle qu’elle se pratique aujourd’hui. En espérant, à l’avenir, un changement des mentalités sur ce point – qui ne pourra qu’être aidé par, espérons-le, un bilan positif.

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