Touche pas à mon poste, creuser encore après avoir touché le fond

La télévision française s’illustre depuis quelque temps par la médiocrité globale des programmes diffusés – à quelques exceptions près. La multiplication des émissions de téléréalité aux concepts toujours plus vaseux, la vulgarisation des images proposées, ont largement participé à faire du paysage télévisuel une sorte de bouillie à vocation publicitaire plus que culturelle, et qui semble vouloir ramollir les téléspectateurs plutôt que stimuler leur réflexion.

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Dans cette optique, le très célèbre talk-show « Touche pas à mon poste », présenté par le délicieux Cyril Hanouna, est sans doute l’un des programmes illustrant le mieux cette abêtisation des émissions diffusées. Chaque soir, et ce depuis plusieurs années, Hanouna et sa clique prononcent ineptie sur ineptie, dans une ambiance hystérique, le tout sous couvert de proposer des chroniques sur l’actualité télévisuelle du moment (eh oui, cette dernière n’est dans l’ensemble pas assez moyenne, il fallait qu’en plus quelqu’un ait la lumineuse idée d’y apposer des commentaires encore plus moyens !). On pourra m’opposer que l’émission d’Hanouna a beau être un exemple délirant d’imbécillité produite en continu, elle a du succès. Et c’est vrai : chaque soir, l’animateur réunit environ 1 million de personnes, à peu près 6% de part d’audience. A cela, je répondrais qu’il est donc d’autant plus grave de laisser celui-ci s’étaler de la sorte tous les soirs. On ne peut pas se plaindre d’une part que la plupart des citoyens se désintéresse des sujets « importants » et d’autre part laisser ce type d’émissions se propager. On me dira, « liberté d’expression ». Oui. Mais comme toute liberté, celle-ci est limitée par la liberté d’autrui (et l’article 4 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, texte on ne peut plus fondateur en France, l’affirme nettement : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits »).

 

Surtout, la liberté d’expression ne peut absolument pas servir à justifier des infractions à la loi pénale. Or, ce vendredi 14 octobre, la Hanouna-team a décidé que le spectacle désespérant qu’elle livrait tous les soirs ne suffisait pas – non, tout cela manquait un peu de piquant. A l’occasion de son « marathon du direct » de 35h, l’animateur a donc convié sur le plateau une jeune femme pour reconstituer la scène de l’agression de Kim Kardashian lors de la Fashion Week parisienne. La scène est extrêmement dérangeante dès le départ : Hanouna propose à son chroniqueur participant au jeu de rôle d’embrasser l’invitée, sans même demander à celle-ci son avis – et en insistant après qu’elle ait dit son refus. Et là, sous les yeux de centaines de milliers de téléspectateurs, le chroniqueur a jugé bon d’embrasser la poitrine de la jeune femme après que celle-ci ait clairement refusé. Rires gras sur le plateau. Eh oui, nous en sommes au point où lorsqu’une personne se fait agresser sexuellement, en direct, sur un plateau télévisé, les témoins de la scène trouvent cela comique. Car oui, juridiquement, embrasser la poitrine de l’intéressée après qu’elle ait exprimé son absence de consentement est constitutif du délit d’agression sexuelle – que le Code pénal définit comme « toute atteinte sexuelle commise avec violence, contrainte, menace ou surprise » (art 222-22). Manifestement, Cyril Hanouna lui-même a pris conscience du problème posé par la situation puisqu’il a interpellé son chroniqueur : « C’est déplacé… Franchement ça ne se fait pas du tout, excusez-le. Vous êtes un goujat de première. Excusez-vous ! ». Comme si le souci principal était la « goujaterie » du chroniqueur. Comme s’il suffisait de s’excuser pour effacer ce geste bien plus que « déplacé ».

Le problème, c’est qu’aujourd’hui ce type d’actes est tellement banalisé que le chroniqueur qui s’en est rendu responsable n’a même pas vu ce qu’il avait fait de mal ; le problème, c’est qu’aujourd’hui la femme a été tellement reléguée au second rang (particulièrement à la télévision où son apparence physique importe généralement plus aux téléspectateurs que ses propos !) et les violences sexuelles tellement banalisées, que de nombreux téléspectateurs ont trouvé la scène comique. Le problème enfin, c’est que la culture du viol est tellement ancrée dans notre société que de nombreux commentaires sur les sites diffusant l’extrait de l’émission, affirment que ce n’est pas bien méchant, un bisou sur la poitrine ; qu’en même temps, lorsqu’on s’expose dans une tenue pareille, c’est un peu malvenu de se plaindre ensuite d’attirer les convoitises ; ou encore que, de toute façon, elle n’a pas eu l’air spécialement dérangée (son malaise crève l’écran mais à part ça, rien de grave). Bref, en substance : c’est de la faute de la jeune femme si cette séquence a eu lieu, c’est elle qui devrait avoir honte de se promener dans une telle tenue, et de toute façon le chroniqueur ne pensait pas à mal, il ne faut pas lui en vouloir.

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Mais la question, ce n’est pas la tenue de la jeune femme ; ce n’est pas que le chroniqueur pensait ou non à mal ; la question, la vraie question, c’est qu’elle avait clairement exprimé son absence de consentement, et que cela n’a pas été pris en compte. Ce « non » a été disqualifié par le chroniqueur (au point qu’il affirme « elle a dit oui elle a dit oui » alors qu’elle venait de lui opposer son refus de l’embrasser). Est-ce que la parole des femmes a à ce point peu de valeur ? La question n’est pas non plus, donc, qu’il s’agisse « juste d’un bisou » – le vrai souci est que, sur le principe, le refus opposé par une femme (ou un homme !) à un contact tactile ou à tout rapport plus ou moins intime ne devrait jamais avoir à être justifié, jamais être remis en cause, encore moins outrepassé.

Voilà entre autres ce que je reproche à « Touche pas à mon poste ! », bien plus que sa bêtise. Regarder une émission un peu (très) légère est un plaisir coupable que bon nombre de personnes s’accordent, et il n’y a en soi pas de mal à cela. Mais Cyril Hanouna sait l’audience qu’il récolte. Il sait l’influence qu’il peut avoir, notamment auprès des plus jeunes. Il devrait prendre acte de cette influence pour faire un peu attention à ce qui se déroule sur son plateau, au lieu de formuler des excuses a posteriori. Il ne devrait même pas avoir à se justifier de tel ou tel événement qui se serait produit au cours de son émission, tout simplement parce qu’il devrait sélectionner ou former son équipe afin d’être certains que jamais de telles scènes ne puissent se produire. Plus largement d’ailleurs, on pourrait rêver d’une société où cela ne se produirait de toute façon pas parce que tout le monde aurait conscience que, tout simplement, ces choses-là sont graves, illégales, et sont un manque de respect absolu de l’être humain que l’on a en face de soi.

Le degré de stupidité d’une émission n’étant malheureusement pas répréhensible pénalement, TPMP a jusqu’aujourd’hui connu de beaux jours. Il en va différemment des agressions sexuelles. A l’heure où ces lignes sont écrites, plus de 250 signalements avaient été faits auprès du CSA pour agression sexuelle. Ce n’est pas cela qui fera disparaître la culture du viol de notre société, mais si cela peut faire disparaître cette émission inepte et rappeler que non, on ne dispose pas librement du corps d’autrui, même pour un « simple baiser », ce sera déjà une bonne chose.

A ceux qui souhaiteraient se faire une idée, la vidéo est disponible ici, et est très dérangeante.

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