Le conflit policier, symptôme d’une violence générale

Dans la nuit de ces 17 et 18 octobre, quelques centaines de policiers ont perturbé la circulation sur les Champs-Élysées, à Paris, pour protester contre les violences qui leur sont faites (notamment à la suite de l’attaque de Viry-Châtillon qui a conduit à l’hospitalisation d’urgence d’un des agents visés). En effet, dans un contexte de tensions sociales vives, de troubles sécuritaires liés aux attentats et d’évènement réunissant massivement la foule, le gouvernement a recouru de façon accrue aux policiers, pour tenter d’enrayer les éventuels débordements, particulièrement les débordements violents.

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(c) AFP/Thomas Samson

Or, précisément, ce déploiement a conduit à de nouvelles violences : devant le centre Pierre Mendès-France de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, rue de Tolbiac, lorsque celui-ci était occupé dans le cadre des mobilisations contre la « loi travail » ; récemment à l’encontre d’un chargé de travaux dirigés de la même université… À ces bavures policières s’ajoutent une sévère haine « anti-flics ». Si la colère contre la police peut se comprendre lorsqu’elle fait écho à des évènements intolérables de violence contre des manifestants par exemple, cette haine-là est bien plus irrationnelle, et souvent n’est pas défendable ; ce d’autant plus qu’elle est injustifiée (comment expliquer valablement les récents tags extrêmement violents à Tolbiac (« un bon flic est un flic mort »), ou encore l’attaque au cocktail Molotov la semaine dernière ?). Cependant, il ne s’agit pas ici de prendre parti « pour » ou « contre » tel ou tel « camp » – une opinion globale est de toute façon bien difficile à dégager tant les circonstances varient d’un cas à l’autre, et font pencher la balance alternativement d’un côté à son opposé. En revanche, la montée en puissance de ces deux phénomènes (d’un côté, l’augmentation des dérapages policiers ou du moins la conscience accrue de leur existence ; de l’autre, le débordement indéniable d’une haine anti-policiers de plus en plus difficile à contenir) fait apparaître un point flagrant : le développement de la violence et sa propagation rapide à toi les niveaux de la vie en société. Depuis longtemps, la violence fait partie de notre quotidien : qu’elle soit économique (c’est lié à la compétition accrue dans le cadre de la compétition, entre autres), verbale (dans les chansons, les essais polémiques, l’arène politique), ou encore visuelle (avec la diffusion d’images de conflits par exemple, facilitée par ailleurs par les technologies de communication).

Mais jusque-là, la violence physique émanant d’acteurs privés (les débordements étudiants, les casseurs dans les manifestations ou les individus isolés, pour n’en citer que quelques-uns) restaient relativement peu répandues, ce qui s’exprimait d’ailleurs par la terminologie de « pics de violence », traduisant l’exception lorsqu’on se trouvait face à de telles éruptions qui demeuraient ponctuelles. Aujourd’hui, ce qui est nouveau, c’est cette généralisation du phénomène ; symptôme, particulièrement lorsqu’elle se tourne contre les policiers, de la remise en cause du monopole de la violence légitime dévolu à l’Etat. Pour beaucoup, il devient en effet de plus en plus difficile d’accepter que ce dernier se prévale d’un tel pouvoir lorsqu’il n’est plus à même d’assurer la sécurité physique et sociale de ses citoyens, mission qui était pourtant la source de son pouvoir. Plus largement, ces manifestations constantes de violence, tant du fait des particuliers que des agents de la force publique, traduisent l’accumulation de tensions liées à un contexte délétère de plus en plus global et qui, forcément, finit par faire rejaillir des comportements  d’expression « primaires » puisque les autres formes d’expression ne sont plus écoutées ni même entendues, particulièrement des pouvoirs publics, dans la cacophonie générale qui prévaut dernièrement. Force est de constater que ce mode d’expression fonctionne plus ou moins, puisqu’à chaque épisode, chacun (médias, parties prenantes, responsables politiques) y va de son commentaire, qui défendant corps et âme les policiers, qui prenant la défense de leurs opposants – le tout avec souvent bien peu de nuances. Chacun y va de sa solution également, la plupart suggérant une modification des effectifs, qu’il faudrait augmenter selon certains. Comme si le problème n’était pas bien plus large qu’une simple question numérique. Certes, augmenter les effectifs pourrait soulager des forces policières soumises à une pression constante et extrême. Mais affirmer cela comme unique solution, c’est d’une part accréditer que ces tensions justifient les bavures ; d’autre part c’est nier que le problème est bien plus vaste, qu’il ne s’inscrit pas uniquement dans une opposition entre policiers et « antis » mais plus largement dans un espace de tensions englobant des groupes variés dont la géométrie change en fonction des revendications en cause.

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(c) AP/François Mori

Dire cela, ou prendre parti pour tel ou tel camp, c’est aussi refuser de prendre en compte un tableau d’ensemble plus vastes, dont les récentes violences, quel que soit leur auteur, ne sont que le symptôme ; la simple expression d’une ambiance morose bien plus profonde. Certes, des réformes de la police s’imposent pour limiter autant que faire se peut le risque de bavures (en gérant mieux la répartition des tâches, en augmentant les effectifs, en favorisant les opérations de formation et de prévention…) ou les épisodes violents à l’encontre des policiers. Cela ne peut pas passer par la sanction plus sévère (cela ne ferait qu’augmenter la colère latente), mais encore une fois par le dialogue et la prévention. Mais cela ne suffit pas. Il faut voir plus loin, afin de restaurer un climat plus propice à l’échange. Pour cela, arrêter de jouer sur la peur et les tensions, cesser le tout-sécuritaire, rétablir un dialogue salutaire, prendre en compte les revendications avant qu’elles ne dégénèrent, bref réinstaller un climat sain, seraient déjà de bonnes pistes. Il est certes impossible de rétablir un climat paisible et serein au vu du contexte et des évènements récents. Mais parvenir à une ambiance plus pacifiée et dynamique permettrait, mieux que toutes autres mesures, d’apaiser un climat social au bord de l’explosion tant il est tendu – et, incidemment, de régler le problème des relations avec les forces de l’ordre, parmi tant d’autres questions.

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