« Surprise », la France est en surpoids !

C’est du moins le constat présenté par une étude publiée ce mardi 25 octobre dans une revue scientifique, le Bulletin épidémiologique hebdomadaire. En réalité, pas vraiment de surprise ici : cela fait déjà plusieurs années que des chiffres sont régulièrement avancés, tous plus alarmants les uns que les autres. Dans son livre « Changer d’alimentation », Henri Joyeux avançait ainsi que 11% des Français étaient atteints d’obésité – et il ne s’agissait que d’une affirmation parmi toutes les autres sur le sujet. Mais l’étude publiée ce mardi est spécialement marquante : d’abord par la taille de l’échantillon suivi (110.000 volontaires, les données de 29.000 d’entre eux ayant été minutieusement examinées) ; ensuite par les méthodes employées, puisque les enquêtes avaient lieu dans des centres d’examen de santé professionnels, et pas sur les simples déclarations du panel.

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(c) Jeff Haynes/AFP

Et cette étude livre un résultat affolant : 1 Français sur 2 serait en surpoids, et environ 16% souffriraient d’obésité. Malheureusement sans surprises, cette surcharge pondérale touche plus majoritairement les classes les plus pauvres – qui ne disposent pas toujours des ressources (financières, temporelles…) nécessaires pour se tourner vers une alimentation saine et variée ou des activités sportives. Par ailleurs, les préoccupations des classes aisées sont plus susceptibles de s’orienter vers un mode de vie laissant la place à du temps pour prendre soin de soi, et sont aussi plus facilement au fait des dangers d’une alimentation trop riche, par exemple. La nouvelle était hier matin présentée comme un choc – dès hier soir, elle avait été reléguée en bas de la « Une » des journaux d’information en ligne, quand elle n’en avait pas carrément disparu. Comme d’habitude, on s’émeut de ce constat effarant et puis, l’attention se tourne vers autre chose. Certes, la période est riche en évènements politiques et économiques qui ont tendance à monopoliser l’attention : les prochaines élections américaines, l’échec des négociations pour le CETA, ou le démantèlement de la « jungle » de Calais, pour n’en citer que quelques-uns. Pourtant, il serait largement temps de se concentrer sur le problème du surpoids qui tend à se généraliser. On pourrait affirmer que l’Etat n’a pas à se mêler du tour de taille de ses citoyens, et que c’est à ces derniers qu’il revient de faire des choix pertinents quant à leur mode de vie et à leur santé.

Mais une telle affirmation n’est plus valable aujourd’hui. D’abord parce que le problème est tel qu’il pose de réels problèmes en termes de santé publique : qui dit surcharge pondérale dit problèmes de santé, ceux-ci pouvant être particulièrement graves (maladies cardio-vasculaire, risque aggravé de développer un cancer ou encore diabète de types 2). Or, ces maladies – outre le fait qu’elles atteignent considérablement la qualité de vie des personnes touchées – sont très onéreuses pour les organismes d’assurance maladie, et sont parfois complètement invalidantes pour les malades. Donc, même le plus cynique des partisans d’un Etat aussi peu interventionniste que possible devrait saisir l’importance cruciale qu’il y a à intervenir pour enrayer la dynamique actuellement en cours. Ensuite parce que, si en effet en dernier ressort c’est bien le consommateur qui fait le choix de ce qu’il ingère, les actions de lobbying et de formatage sont aujourd’hui telles qu’il devient extrêmement difficile de faire le « bon » choix, tout simplement parce que les industriels de l’industrie agroalimentaire font tout pour délivrer une information parcellaire ou ambigüe, que leurs produits sont systématiquement mis en avant et que le matraquage publicitaire est tel qu’on en viendrait presque à oublier ce qui est sain ou ce qui ne l’est pas. Il suffit de se rendre dans une grande surface pour le voir par soi-même : des rayons et des rayons entiers de produits aux emballages colorés, aux typographies tape-à-l’oeil, bénéficiant bien souvent de prix attractifs, s’offrent au consommateur. A côté de cet étalage de produits tous plus attirants les uns que les autres, les quelques produits « bruts » (fruits et légumes frais, viande de qualité…) ou bio sont non seulement parfois bien difficile à repérer dans le magasin, mais semblent aussi terriblement fades. Question de marketing. Ce ne serait pas encore si catastrophique, si en plus de cela les produits les moins nutritifs ou intéressants en termes de santé n’étaient pas au passage ceux que les magasins mettent systématiquement en avant à l’aide de promotions par exemple : à titre d’exemple, au moment où cet article a été rédigé, la page d’accueil du site de courses en ligne de Monoprix annonçait « Livraison gratuite dès 2 produits Marie achetés », illustrant le propos d’une photographie de plats cuisinés de la marque du même nom. Or, il n’est plus besoin de faire état de la faible qualité nutritive des plats préparés (généralement trop gras, trop salés, ou contenant de nombreux sucres cachés, lorsque ce n’est pas les trois à la fois).

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(c) Florence Durand/SIPA

Ce formatage ne passe pas uniquement par une politique agressive des prix ou une communication extrêmement bien tournée : le lobbying des grandes entreprises agroalimentaires va jusque (et surtout !) au sein de la compétence de l’Etat. Ainsi, les comités mis en place par le Ministère de la Santé et qui devait étudier la pertinence d’un étiquetage plus clair et informatif pour le consommateur (en indiquant les ingrédients en plus gros, en instituant un système de « notation » par lettre ou par couleurs…) a vu son action être complètement paralysée par des conflits d’intérêts. Ainsi, le comité de pilotage était co-dirigé par le président du Fonds français pour l’alimentation et la santé… financé par l’industrie agro-alimentaire elle-même. Quant au comité scientifique, sur dix membres, six collaboraient avec les industriels. Et, bien sûr, la mise en place même de ces comités résultait d’une demande de l’industrie, puisque l’étude devait en principe être menée sous l’égide du Ministère de la Santé uniquement… Bref, les industriels de l’agroalimentaire, préoccupés plus par le formidable potentiel de consommation des Français que par leur état de santé (après tout, un consommateur en surpoids souffrant de diabète reste un consommateur, de quoi faire du chiffre, pensent-ils sûrement) font complètement barrage et bloquent les rares initiatives des gouvernements. Car ces derniers ont certes mis en place des dispositifs de prévention (tels le site mangerbouger.fr), leur action reste assez minime sur la question. Il est certain qu’en termes d’image politique, faire des réformes « coup de poing » pas toujours pertinentes est souvent plus efficace qu’engager des changements structurels difficiles qui demandent en outre une implication des citoyens… Pourtant, ne serait-ce qu’au regard des coûts de santé évoqués plus haut, les politiques auraient beaucoup à gagner à lancer ce type de mesures. Les Etats-Unis, qui eux aussi ont pris conscience du problème un peu trop tard, se mordent aujourd’hui les doigts de n’avoir pas fait le nécessaire auparavant.

Bref, il devient urgent d’enfin agir pour enrayer cette croissance infernale de l’obésité et plus largement de la surcharge pondérale. Des mesures pourtant simples permettraient d’y parvenir – mais il est vrai que le combat avec les divers lobbies et industries s’annoncerait alors corsé : mettre plus en avant les produits sains, réaliser de meilleures campagnes de prévention (car si mes souvenirs sont bons, en-dehors de quelques mots prononcés de temps à autres à l’école, aucune politique d’information n’était vraiment dirigée à l’égard des enfants, pourtant l’une des premières cibles des industriels), interdire l’utilisation de certains additifs suscitant une forme d’addiction dans les produits de consommation (comme l’ajout de certains sucres), enfin faire aboutir cette réforme de l’étiquetage nutritionnel… Il reste beaucoup à faire et, dans ce domaine, c’est littéralement vital.

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