Élections américaines, pertinence de la démocratie et échec des médias

Mercredi 9 novembre au matin, en Europe, les citoyens se sont réveillés avec une surprise de taille – du moins pour bon nombre d’entre eux : le 45ème Président des Etats-Unis n’était pas Hillary Clinton, mais Donald Trump. Après les nombreuses frasques du candidats, les positions pour le moins extrêmes (et parfois contradictoires) avancées par celui-ci, les sondages penchant plutôt pour une victoire de son adversaire, la nouvelle avait de quoi faire un choc. Quelques jours plus tard, la stupéfaction est passée, il est à présent temps de se pencher sur les enseignements de l’issue pour le moins surprenante de ces élections – trop tôt pour parler d’une réaction à froid, mais certainement pas une réaction aussi « nerveuse » que celle du 9 novembre.

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(c) Reuters

La démocratie en question 

Nombreux ont été ceux qui ont signalé que ce résultat montre, s’il était besoin, que les sondages et les médias ne sont pas aussi fiables que l’on aimerait le croire. C’est un point que j’aborderai ici – mais il me semble encore plus essentiel de s’interroger sur la valeur de la démocratie, à la lumière de l’élection de Donald Trump. Loin de moi l’idée de remettre en cause ce résultat : il a été élu dans des conditions semble-t-il valides, du moins conformes au système électoral américain, et même si en termes de nombre de voix sa concurrente l’emportait, ce n’est pas l’indicateur sur lequel se base le système aux Etats-Unis. On peut toutefois s’interroger sur la pertinence d’un tel système. Pour rappel, aux Etats-Unis le vote aux élections présidentielles se déroule au scrutin universel, indirect, à un tour : les électeurs votent pour des grands électeurs qui, à leur tour, voteront pour le candidat qu’ils avaient annoncé soutenir. Ce qui signifie que le Président américain n’est pas directement élu par les citoyens, mais qu’il y a un intermédiaire entre ces derniers et lui. Cela peut poser problème en cas de revirement d’un grand électeur – ce qui n’arrive que très rarement ; surtout, on sait à quel point les apparences et la symbolique sont importantes en politique. De ce point de vue, que les Américains ne désignent pas directement celui qui les représentera peut être contestable – même si cela peut aussi être vu comme un « garde-fou ». Ensuite, que le scrutin soit à un tour favorise les risques d’élire des personnalités extrêmes (dans le bon ou le mauvais sens) : là où le scrutin à deux tours permettrait aux électeurs de prendre conscience de la portée de leur vote, le scrutin à un seul tour les met face aux conséquences de leur voix, sans possibilités de retour en arrière ou de modération de leur position. Ce qui est, dans les systèmes à deux tours, un « vote-sanction » appelé à faire réagir des dirigeants qu’on veut en fait reconduire, est dans le système à un tour un véritable coup de poker où l’élection effective du candidat-réaction est une hypothèse plus que probable. Plus généralement, l’élection américaine m’évoque les thèses de Rousseau et Tocqueville, qui déjà en leur temps estimaient qu’une démocratie qui ne prend pas le temps de former ses citoyens est un régime extrêmement dangereux conduisant immanquablement à conduire au pouvoir des personnalités tout aussi autoritaires, si ce n’est plus, que celles qui se seraient imposées par la force.

Cette dimension, on a eu tendance à l’occulter. Elle est pourtant fondamentale. Sans revendiquer une propagande de régime passant par l’école, comme dans les débuts de la IIIème République, il est important de souligner qu’une démocratie doit éduquer et informer ses citoyens pour être fonctionnelle. La démocratie repose sur le vote libre et éclairé des électeurs. Comment espérer que les électeurs soient clairement conscients de leur vote – et même choisissent en toute liberté – lorsque leur éducation civique est lacunaire et leur information, faible ? Certes aux Etats-Unis, la dimension patriotique est très forte. Mais ce n’est pas cela qui fait un citoyen avisé et éduqué – les taux importants d’abstention (46% pour cette élection) montrent que le système civique américain a été incapable de sensibiliser les électeurs à l’importance du vote. Par ailleurs, le fait qu’une majorité de l’électorat Trump fasse partie des classes défavorisées – qui par définition ont un accès moindre à la culture et à l’éducation – montre que de telles lacunes facilite le vote aux extrêmes (cela vaut aussi en France, d’ailleurs). Au-delà de ces questions qui se réfèrent à une sensibilisation et des acquis de longue date, l’information immédiate joue aussi un rôle essentiel. Il est impossible que quiconque fasse un choix libre et éclairé, lorsque les informations portées à sa connaissance circulent mal, qu’elles sont incomplètes, voire fausses. Ce qui nous amène au rôle joué par les médias dans cette élection. Indiscutablement, ceux-ci ont failli. Ce qui leur a fait défaut ces dernières semaines n’est pas nouveau ; mais l’élection américaine a mis ces problèmes en évidence de façon éclatante, provoquant des résultats inattendus. Il faut donc, pour éviter qu’une telle lacune des médias d’information se reproduise, s’y pencher sérieusement.

Une opacité regrettable 

La première chose qui vient à l’esprit, c’est un manque flagrant de transparence. Les médias ont, quel que soit leur bord, passé sous silence les informations qui leur étaient défavorables. Ainsi, les journaux pro Clinton ont-ils eu tendance, au plus fort de la controverse concernant ses courriels, à peu couvrir cette question et à dénoncer en retour les défauts de M. Trump – ou bien à traiter de cette affaire, mais en accusant untel ou untel d’avoir fomenté un complot pour influencer le résultat des élections. Les nombreuses casseroles trainées par l’ancienne secrétaire d’Etat auraient pourtant mérité qu’on s’y attache : son vote en faveur de l’invasion de l’Irak, l’affaire de Benghazi, celle des e-mails. Il ne s’agit pas ici de dire que ces affaires étaient plus ou moins graves que ce qui était reproché à M. Trump. A vrai dire, je suis même convaincue que malgré tout cela, le vote Clinton restait plus raisonnable. Mais, des évènements de cette ampleur, avec un tel impact sur la politique et la société américaine, auraient dû être traités plus largement par les médias. Hors campagne électorale, c’est ce qui se serait produit. Pourtant, se procurer des informations complètes sur cette question était extrêmement compliqué, les médias ayant préféré surfer sur la vague anti-Trump – sans réelle analyse d’ailleurs, les articles sur le sujet étant très souvent des éditoriaux ou des mises en garde. Autre point sur lequel il était difficile de s’informer : les programmes précis des candidats et leurs potentielles conséquences si l’un ou l’autre était élu. Bien sûr, les mesures phares ont été citées : pour Trump, construire un mur frontalier aux frais du Mexique par exemple ; pour Hillary Clinton, oeuvrer en faveur des droits des femmes notamment concernant l’avortement. Mais tout cela restait bien vague. Or, pour voter en pleine conscience, un électeur a un besoin crucial de connaître les aspects programmatiques de tel ou tel camp, vus et analysés par des spécialistes – car se contenter de ce qui est proposé sur le site du candidat est assez peu satisfaisant : les mesures sont toujours présentées comme si elles allaient de soi, ou bien sont exposées avec force détails qui découragent la lecture (je pense par exemple au livre-programme de Bruno Le Maire, pavé de 1012 pages très technique, qui demande pour le lire un certain courage). Plus la campagne avançait, plus les médias, aux Etats-Unis comme à l’étranger, se sont focalisés sur des aspects finalement mineurs : les piques lancées par l’un au cours d’un dîner, les attaques personnelles des uns et des autres, la personnalité fantasque de M. Trump, les cheveux de M. Trump, les femmes successives de M. Trump, et encore M. Trump.

Bien sûr, certaines choses méritaient d’être évoquées au sujet de Donald Trump ! Bien sûr, il est légitime que ses propos obscènes aient été relayés, dénoncés, et médiatisés ! Mais le candidat républicain a fait l’objet d’une couverture médiatique complètement disproportionnée par rapport à celle d’Hillary Clinton – qui, plus classique que son adversaire, détonait dès le départ moins dans le paysage politique et institutionnel. D’emblée, on ne voyait que Donald Trump : ses mimiques, son mode d’expression, ses déclarations farfelues, tout concourait à ce que l’attention se focalise sur lui. Il n’y avait aucun besoin d’en rajouter en lui consacrant Une après Une, chronique après chronique, en alimentant des scandales le concernant… bref en lui accordant une place médiatique considérable, qui loin de lui porter préjudice (à l’exception de l’épisode de la vidéo diffusée par le Washington Post) n’a eu aucun impact sur les intentions de vote à son égard, voire les a renforcées. Cette présence constante dans les médias lui a permis, pendant de longs mois, de ne pas avoir à investir dans sa campagne : le phénomène Trump était auto-suffisant. Cela relève pourtant de l’évidence : à toujours évoquer une personnalité dans les médias, que ce soit en bien ou en mal, on finit par acclimater les consommateurs de ce média à la personne en question, qui apparaît donc moins scandaleuse, moins étrangère, moins dangereuse aussi. Mais évoquer Trump en permanence avait un avantage considérable : son nom permettait d’ameuter une audience importante – pour le dire autrement, parler du candidat républicain et de ses outrances, c’était l’assurance de faire du buzz. Et dans un monde médiatique de plus en plus concurrentiel et dirigé par le business, où les entreprises de médias peinent souvent à garder la tête hors de l’eau, pouvoir générer de l’audience facilement était une aubaine. L’appât du gain a été plus fort que les considérations rationnelles – mais n’est-ce pas finalement la suite logique de l’intégration des médias à un système où, précisément, le gain est l’objectif ultime ?

La déontologie au placard

Ce qui nous amène à une autre lacune des médias au cours de la campagne présidentielle : leur manque d’éthique et de déontologie. En principe, un journaliste peut refuser d’écrire sur un sujet s’il estime que ce serait moralement ou professionnellement contraire à son éthique. Un journaliste est aussi tenu de systématiquement vérifier ses sources et la véracité des informations qu’il diffuse. S’il n’est pas tenu d’être objectif ou parfaitement neutre (et heureusement, car sur des domaines tels que la politique, cela serait parfois bien difficile), la moindre des choses est de faire comprendre clairement aux destinataires de l’information que la façon dont elle sera présentée est potentiellement biaisée. Enfin, un journaliste est supposé placer la recherche de la vérité et le bon exercice de sa profession au-delà de considérations de gain (que celui-ci soit financier, social, ou quoi que ce soit d’autre). Mais sur tous ces éléments, le journalisme a failli durant la campagne : particulièrement concernant le dernier point, sur lequel je ne reviendrai pas, et sur le sourçage des informations. Réseaux sociaux et exigence de rapidité aidant, il devient difficile pour les journalistes de concilier obligations déontologiques et obligations pratiques. Lorsque les enjeux sont aussi forts que cette année, cela devrait pourtant être le b.a-ba du métier. Or, si des informations fausses n’ont pas nécessairement été relayées par les grands médias, cette campagne a eu son lot d’approximations et d’informations tronquées ou sorties de leur contexte pour les rendre plutôt favorables à l’un ou l’autre des candidats. Lorsque l’information était beaucoup plus verrouillée, ce type de comportements pouvait passer inaperçu. Mais aujourd’hui, même s’il reste plus facile aux professionnels qu’aux autres d’accéder à l’information, les citoyens lambda peuvent eux aussi se la procurer, et de plus en plus aisément : des organisations comme Wikileaks participent de ce mouvement. Chacun peut donc constater les manquements et les omissions des médias, ce qui a pour conséquence d’alimenter la méfiance envers ceux-ci – et ce d’autant plus que dans l’élection américaine de 2016, Donald Trump a largement encouragé ce sentiment. Le défaut d’information a alors rencontré un mouvement de rejet de celle-ci, que de nombreux électeurs considéraient comme peu fiable, renforçant l’ignorance globale sur la politique américaine.

Un dernier point mérite d’être évoqué : la déconnexion flagrante des médias traditionnels avec ceux dont ils parlaient. En méprisant Trump, les journalistes ont méprisé leurs électeurs – ou plus exactement, ils ont donné cette impression. Ce qui revient finalement au même du point de vue des intéressés. Ils ont donné à voir une information biaisée en fonction de leurs convictions politiques, tronquée selon ce qui les arrangeait ; mais aussi selon qu’ils espéraient voir advenir. Les journalistes ont éludé une réalité dont ils espéraient qu’elle n’existait pas ; plutôt que d’écrire du point de vue des électeurs de Trump, ils ont écrit en les observant de loin. Dans l’ensemble, et même si le salaire d’un journaliste n’est pas mirobolant, ceux-ci font partie d’une élite au moins culturelle et intellectuelle. Une élite constamment conspuée par Trump puis ses électeurs. Cette déconnexion est un véritable problème : en se rapprochant trop des cercles des élites, les médias rompent le lien avec leurs lecteurs et ne sont plus à même de cerner les évolutions de celui-ci. Dès lors, l’information qu’ils délivrent est amputée d’éléments essentiels, ce qui perpétue le cercle vicieux de désinformation, de rupture entre les médias et les citoyens, et on en revient alors au premier point : les électeurs ne peuvent plus voter en conscience et de façon éclairée, et la démocratie se met elle-même en péril. Je devrais parler également des relations entre les médias et les réseaux sociaux, qui ont joué un rôle évident dans la polarisation du débat et l’abaissement de celui-ci au niveau individuel plutôt que programmatique et conceptuel, en marginalisant l’information complète. Mais j’ai déjà parlé de cela dans un autre billet (autrement moins long) que je vous laisse découvrir.

Évidemment, dégager tous ces enseignements ne sert à rien si l’on n’en tire pas les conséquences et si l’on ne s’en sert pas pour travailler sur ce qui a si cruellement manqué lors de cette élection. D’abord, renouer avec la déontologie journalistique apparaît plus que jamais essentiel : cesser de se baser sur des informations à l’exactitude douteuse et revenir à une information que l’on a soi-même recueillie si possible, pour fournir les renseignements les plus justes possibles aux lecteurs. Ensuite, s’affranchir des liens avec le monde du business et de la politique, pour écrire en toute indépendance et dans l’unique recherche de la vérité. Enfin, en revenant à un travail de terrain, renouer avec ceux dont il est question dans les médias et les destinataires de l’information, pour avoir conscience des enjeux que ces gens voient dans telle ou telle actualité. Toutes ces propositions sont bien sûres coûteuses, et exigent donc de trouver des financements – précisément alors que les médias traditionnels connaissent ces dernières années une crise d’ampleur majeure. L’idéal serait de se tourner vers des fonds publics : après tout, on pourrait en théorie imaginer que les gouvernements démocratiques ont intérêt à préserver la bonne marche du métier, si importante à l’exercice plein et entier d’une démocratie efficace. Mais les dirigeants y ont-ils vraiment intérêt ? Les financements des médias publics sans cesse rabotés laissent songeur à ce sujet…

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