L’Amérique anti-Trump (et autres mouvements contestataires) peuvent-ils encore durer ?

Depuis l’élection de Donald Trump fin 2016 et son investiture en tant que Président des Etats-Unis le 20 janvier 2017, les mouvements « anti-Trump » ont connu une large couverture. La Women’s March par exemple – néanmoins organisée avant l’élection – a pris la tournure d’une vaste contestation contre les positions misogynes du nouveau président. L’action menée par des associations américaines (notamment l’American Civil Liberties Union – ACLU) contre les décrets anti-immigration a connu une large couverture. Même à l’étranger, les réactions ont été vives : une Marche des femmes a été organisée à Paris, par exemple. Pourtant, seulement trois mois après l’investiture de M. Trump, il semble que la protestation s’essouffle. La couverture moindre que lui accordent les médias en est un symptôme ; mais ce constat découle aussi de discussions entretenues avec des Américains de passage à Paris ainsi que des expatriés.

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(c) The Chicago Tribune

Situé en plein cœur du 2ème arrondissement, à deux pas de l’Opéra Garnier, le Harry’s New York Bar est une sorte d’enclave américaine où se donnent rendez-vous touristes et expatriés en mal du pays. On y rencontre touristes, curieux, et surtout un noyau d’expatriés. À chaque élection présidentielle américaine, le bar organise un faux vote – à l’automne 2016, c’est Hillary Clinton qui en était sortie gagnante. Mais aujourd’hui, l’établissement n’a plus grand-chose à voir avec la politique. Quelques mois après l’effervescence des élections, les clients sont désormais attablés ou assis au comptoir et discutent calmement, de tout, mais pas des élections. On pourrait presque croire que rien ne s’est passé sur la planète politique américaine l’année écoulée. C’est d’ailleurs ce que traduit le discours de certains consommateurs : pour Manon et Jean, québécois vivant à Détroit, « on a plutôt l’impression que le mouvement anti-Trump existait surtout avant son élection et que maintenant, ce sont les médias qui l’exagèrent. ». Pour ces expatriés qui vivent depuis plus de quinze ans aux Etats-Unis, l’ambiance n’a pas réellement changé : « Nos amis américains vont avec le flot depuis que Trump a été élu. Ils attendent de voir comment ça se passe. Dans l’ensemble, on dirait que le mouvement anti-Trump s’estompe. ». A croire ceux qui sirotent un verre dans ce QG d’Américains en déplacement ou expatriés à Paris, l’Amérique anti-Trump ne serait qu’une chimère en train de disparaître peu à peu à mesure que le Président des Etats-Unis rencontre des obstacles sur sa route.

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Le faux vote du Harry’s Bar – (c) F. Pouliquen/20 Minutes

À première vue, le discours est tout autre chez les Américains politisés. A les entendre, si Donald Trump a des difficultés à mettre en œuvre son programme, c’est précisément grâce aux actions des anti-Trump. C’est du moins la position défendue par Bob Vallier, secrétaire du parti Democrats Abroad France. Pour lui,  si les actions anti-Trump ne font pas énormément parler d’elles, c’est principalement parce qu’elles sont souterraines : en tant que parti opérant à l’étranger, Democrats Abroad est contraint de se plier à de nombreuses restrictions et ne peut pas, par exemple, organiser de manifestations. « Nous pouvons, en revanche, inciter nos membres à appeler les sénateurs et les députés aux Etats-Unis, ou faire pression d’une manière ou d’une autre. Les gens le font avec enthousiasme, parce que ce sont des actions qu’ils peuvent réaliser depuis leur bureau ou à la maison, facilement. »[1] explique ainsi Bob. Plutôt que par de vastes manifestations ou des actions coup-de-poing, l’Amérique anti-Trump expatriée s’organise donc en menant des pressions de long terme – malgré l’organisation ponctuelle de manifestations.

Les membres du parti admettent que cela peut donner l’impression que le mouvement se dévitalise :  « plutôt que s’estomper, je dirais que l’opposition anti-Trump se fatigue. C’est un travail permanent et nous savons qu’il est impossible de garder constamment le même niveau de motivation. ». Pour autant, les Democrats Abroad restent convaincus de la pérennité de leur résistance. Outre la récente victoire remportée avec l’impossibilité pour Donald Trump de faire passer sa loi sur le système de santé américain, une hausse de l’activité a été enregistrée depuis l’élection puis l’investiture du président Républicain : « récemment, les élections pour renouveler le comité exécutif ont eu lieu. Nous n’avions jamais eu autant de candidatures, et c’est une dynamique qu’on a observée dans tous les pays où nous sommes implantés ». Mais le secrétaire du parti lui-même l’admet : « Après l’élection, les gens étaient très en colère, ils voulaient à tout prix agir. Maintenant, ils sont plus réalistes quant à leur capacité de changer les choses. ». C’est déjà l’impression que donnaient les paroles recueillies auprès des clients du Harry’s Bar. Pourtant, les démocrates opposés à Trump continuent d’espérer, dans le 15ème, une remobilisation lors des prochaines actions du Président.

Sans tomber dans une analyse philosophique que d’autres ont déjà menée avec plus de brio (je pense à Étienne de la Boétie dans son Discours de la servitude volontaire), on peut aussi s’interroger sur la durabilité de tels mouvements à une époque où tout semble aller toujours plus vite et où les sources de préoccupation sont multiples. La Boétie parlait de la servitude volontaire comme d’une acceptation passive de l’autorité, un refus de se révolter par paresse, fatigue, ou encore à cause du sentiment que finalement, les dirigeants savent mieux. Il écrivait avant les révolutions de la fin du XVIIIème siècle ; pourtant, il semblerait que son discours s’applique encore aujourd’hui. Nous nous révoltons, puis nous oublions ou bien nous décidons de nous révolter contre quelque chose d’autre. Il ne s’agit pas ici de juger un comportement, de dire qu’il est bon ou mauvais. À chacun son idée sur le sujet. Mais cette attitude existe, et a tendance à tuer dans l’oeuf les soulèvements contestataires. La célérité à laquelle circule l’information n’aide pas non plus : un sujet étant vite chassé par un autre, les contestations sont couvertes pour un temps plus ou moins bref. Une fois leur « heure de gloire » passée, on peut avoir l’impression qu’elles n’existent plus – de sorte que les médias cessent de les couvrir, les gens cessent d’en parler sur les réseaux sociaux ou ailleurs, et un cercle vicieux se met en place. Deux changements d’état d’esprit devraient donc s’opérer, si on veut espérer que l’expression de contestations (ou d’approbations, ou tout autre mouvement qui ne soit pas forcément intrinsèquement contestataire d’un ordre établi !) puisse durer.

D’une part, il est temps de prendre conscience du poids de l’individu sur la politique et à l’international. Le temps est fini où seul les dirigeants et les collectifs massifs pouvaient influencer le cours des évènements : les technologies notamment, mais aussi la mise en réseau des individus et des pays, permettent à des personnes isolées ou à de petits groupes d’avoir un poids. L’interpellation des médias et leur intervention est devenue plus simple. La possibilité de se faire entendre n’a jamais été aussi palpable, pour tous les courants d’expression quels qu’ils soient. La conséquence est que toute forme d’expression risque d’être noyée dans le flot de paroles et d’informations dans lequel nous baignons. Il faut donc également cesser de consommer l’information comme nous consommerions de la nourriture de fast food. J’avais déjà écrit un billet sur un sujet proche ; mais il me semble que revaloriser un journalisme plus lent permettrait d’une part de renouveler la confiance dans les médias, d’autre part de produire un contenu innovant et qualitatif, et enfin de donner plus de couverture à des sujets potentiellement intéressants – coupant par ailleurs court aux accusations de type « les médias ne s’intéresse qu’à ce qui fait le buzz/fait faire de l’argent« . Peut-être y a-t-il ici une utopie ou une exagération du rôle du journalisme, mais j’ai le sentiment qu’expression des sociétés et refonte du métier vont main dans la main – ou du moins, qu’il s’agit de mouvements complémentaires.

[1] Toutes les citations de Bob Vallier ont été traduites de l’anglais (américain).

Après les primaires PS, les militants en quête de neuf

Le 29 janvier s’est tenu le second tour des primaires de la gauche, qui ont désigné comme vainqueur Benoît Hamon face à Manuel Valls. En dépit des prises de positions parfois radicalement différentes des deux candidats, deux mots d’ordre dominent aujourd’hui chez les militants : apaisement et nouveauté.  

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(c) AFP/Philippe Lopez

On aurait pu s’attendre, au vu des profondes divergences entre le camp vallsien et le camp de Benoît Hamon, à ce que leurs militants respectifs hésitent, au moins, à défendre l’autre à l’issue des primaires. Mais l’ambiance générale est toute autre. À la fédération du 11ème arrondissement de Paris par exemple, rue Alexandre Dumas, Aleksander Glogowski (community manager pour le PS et militant) est catégorique : « j’ai voté pour investir Mme El Khomri dans le 18ème, j’ai voté Peillon au 1er tour, donc je suis plutôt dans la ligne de Valls. Mais pour moi, la question ne se pose même pas, je soutiendrai Benoît Hamon ». Alors que du côté des Républicains, les militants des divers candidats et leurs soutiens se chamaillent encore, rue de Solférino il est hors de question de refuser de militer pour le vainqueur. Certains s’interrogent, c’est vrai, « mais on a eu très peu de claquements de porte ». Question de respect du vote, affirment les militants : selon eux « il y a eu un moment démocratique, les gens se sont exprimés, on ne va pas nier le fait majoritaire ». Quitte à serrer les dents.

Militer pour un candidat qui n’était pas forcément le sien, sur le principe pourquoi pas, donc. Mais comment faire pour toucher une base électorale plus large, et ce rapidement ? Dans un parti divisé en interne et qui semble avoir du mal à s’adapter aux nouvelles formes de communication, on tente de se renouveler. Pour les militants, la première leçon à retenir de ce scrutin est que « militer juste sur le Net ou juste dans la rue, ça ne marche pas. Il faut combiner les deux, sinon c’est inefficace et d’ailleurs l’action sur le terrain finit par nous manquer. Mais à part ça, on va faire comme avant. ». Comme avant… vraiment ? Car si les militants ne comptent pas abandonner le tractage ou l’affichage, comme en témoigne l’impressionnante pile de tracts rue Alexandre Dumas, un vent de nouveauté souffle tout de même sur les stratégies militantes du PS : Aleksander Glogowski souligne par exemple les stand-up organisés par Arnaud Montebourg et ses soutiens lors de la campagne ; et la section du Xème arrondissement de Paris a utilisé des méthodes pratiquées en Allemagne pour l’affichage, en se servant de banderoles par exemple.

Surtout, un poste de secrétaire fédéral chargé des nouvelles formes de militantisme a été créé au sein des fédérations PS, afin précisément de se tourner vers un militantisme innovant et peut être plus séducteur, car malgré les deux millions de votants aux primaires, le constat est sans appel : les militants sont moins nombreux, les électeurs aussi, et c’est un cercle vicieux. Dans le 11ème, ce poste est occupé par Philippe Allard. Pour lui, la réflexion doit s’articuler autour du renouvellement de la place du militant au sein du parti, « afin de mieux prendre en compte ses opinions », et l’ouverture sur la société pour relancer une dynamique d’adhésion, via les outils numériques par exemple. Les militants ont beau ne pas vouloir abandonner les méthodes « à l’ancienne », il n’en demeure pas moins que la piste technologique est inévitable : « cela permet aussi aux citoyens de participer à des sujets sans adhérer pour autant » ce qui d’une part a une vertu démocratique et d’autre part rendra le parti plus visible. Comme pour s’excuser de la généralité de ces propositions, les militants tempèrent cependant : « pour le moment, on attend de voir comment ça va se passer avec Benoit, la place qu’aura le parti dans sa campagne. C’est encore trop frais pour juger. » À environ deux mois du premier tour des présidentielles, il serait pourtant temps d’agir – d’autant que plutôt qu’entre Manuel Valls et B. Hamon, ce sont désormais des tensions avec Macron qui se font ressentir, le président de l’Assemblée nationale lui-même, Claude Bartolone, ayant avoué toujours hésiter entre soutenir le vainqueur de la primaire socialiste ou le dirigeant du mouvement En marche !.

Élections américaines, pertinence de la démocratie et échec des médias

Mercredi 9 novembre au matin, en Europe, les citoyens se sont réveillés avec une surprise de taille – du moins pour bon nombre d’entre eux : le 45ème Président des Etats-Unis n’était pas Hillary Clinton, mais Donald Trump. Après les nombreuses frasques du candidats, les positions pour le moins extrêmes (et parfois contradictoires) avancées par celui-ci, les sondages penchant plutôt pour une victoire de son adversaire, la nouvelle avait de quoi faire un choc. Quelques jours plus tard, la stupéfaction est passée, il est à présent temps de se pencher sur les enseignements de l’issue pour le moins surprenante de ces élections – trop tôt pour parler d’une réaction à froid, mais certainement pas une réaction aussi « nerveuse » que celle du 9 novembre.

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(c) Reuters

La démocratie en question 

Nombreux ont été ceux qui ont signalé que ce résultat montre, s’il était besoin, que les sondages et les médias ne sont pas aussi fiables que l’on aimerait le croire. C’est un point que j’aborderai ici – mais il me semble encore plus essentiel de s’interroger sur la valeur de la démocratie, à la lumière de l’élection de Donald Trump. Loin de moi l’idée de remettre en cause ce résultat : il a été élu dans des conditions semble-t-il valides, du moins conformes au système électoral américain, et même si en termes de nombre de voix sa concurrente l’emportait, ce n’est pas l’indicateur sur lequel se base le système aux Etats-Unis. On peut toutefois s’interroger sur la pertinence d’un tel système. Pour rappel, aux Etats-Unis le vote aux élections présidentielles se déroule au scrutin universel, indirect, à un tour : les électeurs votent pour des grands électeurs qui, à leur tour, voteront pour le candidat qu’ils avaient annoncé soutenir. Ce qui signifie que le Président américain n’est pas directement élu par les citoyens, mais qu’il y a un intermédiaire entre ces derniers et lui. Cela peut poser problème en cas de revirement d’un grand électeur – ce qui n’arrive que très rarement ; surtout, on sait à quel point les apparences et la symbolique sont importantes en politique. De ce point de vue, que les Américains ne désignent pas directement celui qui les représentera peut être contestable – même si cela peut aussi être vu comme un « garde-fou ». Ensuite, que le scrutin soit à un tour favorise les risques d’élire des personnalités extrêmes (dans le bon ou le mauvais sens) : là où le scrutin à deux tours permettrait aux électeurs de prendre conscience de la portée de leur vote, le scrutin à un seul tour les met face aux conséquences de leur voix, sans possibilités de retour en arrière ou de modération de leur position. Ce qui est, dans les systèmes à deux tours, un « vote-sanction » appelé à faire réagir des dirigeants qu’on veut en fait reconduire, est dans le système à un tour un véritable coup de poker où l’élection effective du candidat-réaction est une hypothèse plus que probable. Plus généralement, l’élection américaine m’évoque les thèses de Rousseau et Tocqueville, qui déjà en leur temps estimaient qu’une démocratie qui ne prend pas le temps de former ses citoyens est un régime extrêmement dangereux conduisant immanquablement à conduire au pouvoir des personnalités tout aussi autoritaires, si ce n’est plus, que celles qui se seraient imposées par la force.

Cette dimension, on a eu tendance à l’occulter. Elle est pourtant fondamentale. Sans revendiquer une propagande de régime passant par l’école, comme dans les débuts de la IIIème République, il est important de souligner qu’une démocratie doit éduquer et informer ses citoyens pour être fonctionnelle. La démocratie repose sur le vote libre et éclairé des électeurs. Comment espérer que les électeurs soient clairement conscients de leur vote – et même choisissent en toute liberté – lorsque leur éducation civique est lacunaire et leur information, faible ? Certes aux Etats-Unis, la dimension patriotique est très forte. Mais ce n’est pas cela qui fait un citoyen avisé et éduqué – les taux importants d’abstention (46% pour cette élection) montrent que le système civique américain a été incapable de sensibiliser les électeurs à l’importance du vote. Par ailleurs, le fait qu’une majorité de l’électorat Trump fasse partie des classes défavorisées – qui par définition ont un accès moindre à la culture et à l’éducation – montre que de telles lacunes facilite le vote aux extrêmes (cela vaut aussi en France, d’ailleurs). Au-delà de ces questions qui se réfèrent à une sensibilisation et des acquis de longue date, l’information immédiate joue aussi un rôle essentiel. Il est impossible que quiconque fasse un choix libre et éclairé, lorsque les informations portées à sa connaissance circulent mal, qu’elles sont incomplètes, voire fausses. Ce qui nous amène au rôle joué par les médias dans cette élection. Indiscutablement, ceux-ci ont failli. Ce qui leur a fait défaut ces dernières semaines n’est pas nouveau ; mais l’élection américaine a mis ces problèmes en évidence de façon éclatante, provoquant des résultats inattendus. Il faut donc, pour éviter qu’une telle lacune des médias d’information se reproduise, s’y pencher sérieusement.

Une opacité regrettable 

La première chose qui vient à l’esprit, c’est un manque flagrant de transparence. Les médias ont, quel que soit leur bord, passé sous silence les informations qui leur étaient défavorables. Ainsi, les journaux pro Clinton ont-ils eu tendance, au plus fort de la controverse concernant ses courriels, à peu couvrir cette question et à dénoncer en retour les défauts de M. Trump – ou bien à traiter de cette affaire, mais en accusant untel ou untel d’avoir fomenté un complot pour influencer le résultat des élections. Les nombreuses casseroles trainées par l’ancienne secrétaire d’Etat auraient pourtant mérité qu’on s’y attache : son vote en faveur de l’invasion de l’Irak, l’affaire de Benghazi, celle des e-mails. Il ne s’agit pas ici de dire que ces affaires étaient plus ou moins graves que ce qui était reproché à M. Trump. A vrai dire, je suis même convaincue que malgré tout cela, le vote Clinton restait plus raisonnable. Mais, des évènements de cette ampleur, avec un tel impact sur la politique et la société américaine, auraient dû être traités plus largement par les médias. Hors campagne électorale, c’est ce qui se serait produit. Pourtant, se procurer des informations complètes sur cette question était extrêmement compliqué, les médias ayant préféré surfer sur la vague anti-Trump – sans réelle analyse d’ailleurs, les articles sur le sujet étant très souvent des éditoriaux ou des mises en garde. Autre point sur lequel il était difficile de s’informer : les programmes précis des candidats et leurs potentielles conséquences si l’un ou l’autre était élu. Bien sûr, les mesures phares ont été citées : pour Trump, construire un mur frontalier aux frais du Mexique par exemple ; pour Hillary Clinton, oeuvrer en faveur des droits des femmes notamment concernant l’avortement. Mais tout cela restait bien vague. Or, pour voter en pleine conscience, un électeur a un besoin crucial de connaître les aspects programmatiques de tel ou tel camp, vus et analysés par des spécialistes – car se contenter de ce qui est proposé sur le site du candidat est assez peu satisfaisant : les mesures sont toujours présentées comme si elles allaient de soi, ou bien sont exposées avec force détails qui découragent la lecture (je pense par exemple au livre-programme de Bruno Le Maire, pavé de 1012 pages très technique, qui demande pour le lire un certain courage). Plus la campagne avançait, plus les médias, aux Etats-Unis comme à l’étranger, se sont focalisés sur des aspects finalement mineurs : les piques lancées par l’un au cours d’un dîner, les attaques personnelles des uns et des autres, la personnalité fantasque de M. Trump, les cheveux de M. Trump, les femmes successives de M. Trump, et encore M. Trump.

Bien sûr, certaines choses méritaient d’être évoquées au sujet de Donald Trump ! Bien sûr, il est légitime que ses propos obscènes aient été relayés, dénoncés, et médiatisés ! Mais le candidat républicain a fait l’objet d’une couverture médiatique complètement disproportionnée par rapport à celle d’Hillary Clinton – qui, plus classique que son adversaire, détonait dès le départ moins dans le paysage politique et institutionnel. D’emblée, on ne voyait que Donald Trump : ses mimiques, son mode d’expression, ses déclarations farfelues, tout concourait à ce que l’attention se focalise sur lui. Il n’y avait aucun besoin d’en rajouter en lui consacrant Une après Une, chronique après chronique, en alimentant des scandales le concernant… bref en lui accordant une place médiatique considérable, qui loin de lui porter préjudice (à l’exception de l’épisode de la vidéo diffusée par le Washington Post) n’a eu aucun impact sur les intentions de vote à son égard, voire les a renforcées. Cette présence constante dans les médias lui a permis, pendant de longs mois, de ne pas avoir à investir dans sa campagne : le phénomène Trump était auto-suffisant. Cela relève pourtant de l’évidence : à toujours évoquer une personnalité dans les médias, que ce soit en bien ou en mal, on finit par acclimater les consommateurs de ce média à la personne en question, qui apparaît donc moins scandaleuse, moins étrangère, moins dangereuse aussi. Mais évoquer Trump en permanence avait un avantage considérable : son nom permettait d’ameuter une audience importante – pour le dire autrement, parler du candidat républicain et de ses outrances, c’était l’assurance de faire du buzz. Et dans un monde médiatique de plus en plus concurrentiel et dirigé par le business, où les entreprises de médias peinent souvent à garder la tête hors de l’eau, pouvoir générer de l’audience facilement était une aubaine. L’appât du gain a été plus fort que les considérations rationnelles – mais n’est-ce pas finalement la suite logique de l’intégration des médias à un système où, précisément, le gain est l’objectif ultime ?

La déontologie au placard

Ce qui nous amène à une autre lacune des médias au cours de la campagne présidentielle : leur manque d’éthique et de déontologie. En principe, un journaliste peut refuser d’écrire sur un sujet s’il estime que ce serait moralement ou professionnellement contraire à son éthique. Un journaliste est aussi tenu de systématiquement vérifier ses sources et la véracité des informations qu’il diffuse. S’il n’est pas tenu d’être objectif ou parfaitement neutre (et heureusement, car sur des domaines tels que la politique, cela serait parfois bien difficile), la moindre des choses est de faire comprendre clairement aux destinataires de l’information que la façon dont elle sera présentée est potentiellement biaisée. Enfin, un journaliste est supposé placer la recherche de la vérité et le bon exercice de sa profession au-delà de considérations de gain (que celui-ci soit financier, social, ou quoi que ce soit d’autre). Mais sur tous ces éléments, le journalisme a failli durant la campagne : particulièrement concernant le dernier point, sur lequel je ne reviendrai pas, et sur le sourçage des informations. Réseaux sociaux et exigence de rapidité aidant, il devient difficile pour les journalistes de concilier obligations déontologiques et obligations pratiques. Lorsque les enjeux sont aussi forts que cette année, cela devrait pourtant être le b.a-ba du métier. Or, si des informations fausses n’ont pas nécessairement été relayées par les grands médias, cette campagne a eu son lot d’approximations et d’informations tronquées ou sorties de leur contexte pour les rendre plutôt favorables à l’un ou l’autre des candidats. Lorsque l’information était beaucoup plus verrouillée, ce type de comportements pouvait passer inaperçu. Mais aujourd’hui, même s’il reste plus facile aux professionnels qu’aux autres d’accéder à l’information, les citoyens lambda peuvent eux aussi se la procurer, et de plus en plus aisément : des organisations comme Wikileaks participent de ce mouvement. Chacun peut donc constater les manquements et les omissions des médias, ce qui a pour conséquence d’alimenter la méfiance envers ceux-ci – et ce d’autant plus que dans l’élection américaine de 2016, Donald Trump a largement encouragé ce sentiment. Le défaut d’information a alors rencontré un mouvement de rejet de celle-ci, que de nombreux électeurs considéraient comme peu fiable, renforçant l’ignorance globale sur la politique américaine.

Un dernier point mérite d’être évoqué : la déconnexion flagrante des médias traditionnels avec ceux dont ils parlaient. En méprisant Trump, les journalistes ont méprisé leurs électeurs – ou plus exactement, ils ont donné cette impression. Ce qui revient finalement au même du point de vue des intéressés. Ils ont donné à voir une information biaisée en fonction de leurs convictions politiques, tronquée selon ce qui les arrangeait ; mais aussi selon qu’ils espéraient voir advenir. Les journalistes ont éludé une réalité dont ils espéraient qu’elle n’existait pas ; plutôt que d’écrire du point de vue des électeurs de Trump, ils ont écrit en les observant de loin. Dans l’ensemble, et même si le salaire d’un journaliste n’est pas mirobolant, ceux-ci font partie d’une élite au moins culturelle et intellectuelle. Une élite constamment conspuée par Trump puis ses électeurs. Cette déconnexion est un véritable problème : en se rapprochant trop des cercles des élites, les médias rompent le lien avec leurs lecteurs et ne sont plus à même de cerner les évolutions de celui-ci. Dès lors, l’information qu’ils délivrent est amputée d’éléments essentiels, ce qui perpétue le cercle vicieux de désinformation, de rupture entre les médias et les citoyens, et on en revient alors au premier point : les électeurs ne peuvent plus voter en conscience et de façon éclairée, et la démocratie se met elle-même en péril. Je devrais parler également des relations entre les médias et les réseaux sociaux, qui ont joué un rôle évident dans la polarisation du débat et l’abaissement de celui-ci au niveau individuel plutôt que programmatique et conceptuel, en marginalisant l’information complète. Mais j’ai déjà parlé de cela dans un autre billet (autrement moins long) que je vous laisse découvrir.

Évidemment, dégager tous ces enseignements ne sert à rien si l’on n’en tire pas les conséquences et si l’on ne s’en sert pas pour travailler sur ce qui a si cruellement manqué lors de cette élection. D’abord, renouer avec la déontologie journalistique apparaît plus que jamais essentiel : cesser de se baser sur des informations à l’exactitude douteuse et revenir à une information que l’on a soi-même recueillie si possible, pour fournir les renseignements les plus justes possibles aux lecteurs. Ensuite, s’affranchir des liens avec le monde du business et de la politique, pour écrire en toute indépendance et dans l’unique recherche de la vérité. Enfin, en revenant à un travail de terrain, renouer avec ceux dont il est question dans les médias et les destinataires de l’information, pour avoir conscience des enjeux que ces gens voient dans telle ou telle actualité. Toutes ces propositions sont bien sûres coûteuses, et exigent donc de trouver des financements – précisément alors que les médias traditionnels connaissent ces dernières années une crise d’ampleur majeure. L’idéal serait de se tourner vers des fonds publics : après tout, on pourrait en théorie imaginer que les gouvernements démocratiques ont intérêt à préserver la bonne marche du métier, si importante à l’exercice plein et entier d’une démocratie efficace. Mais les dirigeants y ont-ils vraiment intérêt ? Les financements des médias publics sans cesse rabotés laissent songeur à ce sujet…

Le dénouement du duel Trump/Clinton

Demain, mardi 8 novembre, – et mercredi 9 novembre au matin, décalage horaire oblige – le monde sera suspendu aux élections américaines. Celles-ci marqueront enfin le terme d’une campagne présidentielle extrêmement longue et éprouvante, tant pour les candidats que pour le public, à qui le sort n’a épargné aucun retournement de situation ni aucun rebondissement – parfois si farfelus qu’on les aurait cru sortis de l’imaginaire débordant d’un scénariste fou ; mais non, il s’agissait bien de la réalité. Elles marqueront aussi l’issue du duel entre deux candidats que tout semble opposer, le très spécial Donald Trump et la si classique Hillary Clinton.

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(c) Jim Lo Scalzo/EPA

Il semblerait que, selon le résultat du vote, soit rien ne changera, soit nous aurons l’impression qu’un cataclysme s’abat sur nous. Qu’un candidat aussi fantasque que Donald Trump, qui jusqu’il y a quelque mois faisait encore rire (jaune) plutôt que pleurer, soit élu président des Etats-Unis aurait un retentissement bien au-delà des frontières américaines et serait certainement lourd de conséquences mondiales, en termes économiques aussi bien que politiques. Au contraire, si Hillary Clinton l’emportait, on peut penser que la politique menée par les Etats-Unis resterait globalement la même : politics as usual. Certains signaleraient sûrement l’avancée majeure marquée par la présence d’une femme à la présidence des Etats-Unis – mais il n’est même pas certain que cette dimension ferait tant de remous, dans la mesure où Mme Clinton est une figure présente depuis si longtemps sur la scène politique américaine, et où son accession à la présidence semble depuis peu quasi-inéluctable que ça ne serait pas tellement surprenant. Surtout, malgré la mise en avant de cet argument dans sa campagne, l’ancienne secrétaire d’Etat a toujours laissé assez partagées les militantes pour les droits des femmes, qui sont assez nombreuses à estimer que son arrivée au pouvoir ne serait pas forcément un immense progrès pour leur cause – et estiment surtout que son féminisme est opportuniste. Bref : selon l’issue de l’élection présidentielle de demain, nous aurons droit à un torrent de réactions contradictoires et virulentes, ou à un souffle de soulagement rehaussé d’accusations de complot (on se souvient que lors du deuxième débat de cet automne, Trump a laissé planer le doute quant à son acceptation ou non des résultats en cas d’échec pour lui).

Mais ce n’est pas en cela (pas uniquement, en tout cas) que cette élection et son résultat sont majeurs. L’état d’esprit qui l’entoure est aussi capital : on a l’impression que, après les vivats qui ont fait suite aux élections successives de Barack Obama, cette échéance électorale ne provoquera que dépit et, au mieux, désintérêt, quel que soit son résultat. Hillary Clinton est loin de remporter une franche adhésion de la part d’une large majorité de la population, aux Etats-Unis comme ailleurs. Trop froide, trop élitiste, trop modérée pour de nombreux électeurs ; menteuse, « vicieuse » et corrompue pour ceux qui sont adeptes du discours Trump. Les témoignages de nombreux citoyens américains rappellent que pour une part des électeurs d’Hillary Clinton, le vote est ici devenu un vote par défaut – au point que le New York Times a dû publier un article à ce sujet pour convaincre les moins enthousiastes. Si elle est élue, cela ne provoquera certainement pas autant de joie que les dernières échéances présidentielles américaines. A l’inverse, si Trump est élu, ses supporteurs de la première heure ne manqueront pas d’étaler leur contentement et de le crier haut et fort. Mais même du côté du candidat républicain, certains votent par dépit ou afin de « bousculer » les élites (comme ces électeurs qui ont voté Brexit au Royaume-Uni, persuadés que leur vote contestataire se perdrait dans une masse de « in », et que le Brexit ne passerait jamais… raté). Surtout, à l’échelle planétaire, incrédulité et stupéfaction seront probablement les réactions les plus répandues, plutôt que des débordements de joie. On voit mal comment la planète entière pourrait se réjouir de l’élection de celui qui semblait être un simple mauvais clown avant que sa dangerosité et sa mégalomanie galopante ne se révèlent dans toute leur splendeur. Malgré cela, le peu d’enthousiasme que suscite la figure d’Hillary Clinton transforme cette élection en un genre de combat entre le pire et le moins bien, entre le désespérant et le décevant.

Deuxième facteur qui rend essentielle cette élection : elle s’est construite sur du vide. Certes, la candidate Démocrate a fait preuve de compétences et a montré sa connaissance approfondie de nombreux sujets, particulièrement en matière de politique extérieure. Mais à quoi bon, lorsque le candidat opposé et ses adeptes refusent d’entendre le moindre argument fondé et voient une preuve de conspiration ou une marque de l’establishment dans tout ce qui s’oppose à eux ? Si encore le candidat Républicain avait étayé cette opposition farouche, systématique et violente par des éléments solides et des contre-propositions intéressantes… Mais non : Donald Trump a, pendant tout le temps de la campagne (c’est-à-dire depuis plus d’un an depuis qu’il s’est déclaré candidat tout de même !) brassé du vent et a préféré faire de l’insulte et de l’invective son modus operandi pour conquérir le coeur des foules. Malheureusement, la tendance ne touche pas que les Etats-Unis, loin de là : le deuxième débat des candidats à la primaire de la droite, jeudi 3 novembre dernier, était un modèle du genre  – même si on était, et c’est rassurant, encore loin de ce que les électeurs américains ont pu suivre cette année. Des débats de poissonniers, des invectives et des piques personnelles à foison, mais de réelles propositions, bien peu. Le plus alarmant, dans l’élection américaine, est que ce vide quasi-total et cette incompétence éclatante étaient précisément un argument de campagne pour Donald Trump ! Cela démontrait, selon lui, qu’il ne faisait pas partie de l’élite politique classique. Pour ses électeurs, cela avait quelque chose de rafraîchissant. Or, que les politiques soient, dans de nombreuses démocraties occidentales, installés au pouvoir depuis bien trop longtemps et se succèdent sans qu’on puisse vraiment faire de différence, cela ne fait aucun doute. De là à franchir le Rubicon et à mettre à la tête des Etats-Unis un entrepreneur fou, il y a un fossé tout de même assez large.

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(c) AP

Surtout, cette élection a donné le sentiment que personne n’en prenait, au fond, les enjeux au sérieux. Évidemment, de nombreux médias se sont relayés pour appeler à voter pour Hillary Clinton (ou plus exactement, à voter contre Donald Trump) : le New York Times ou le pourtant très conservateur Washington Post, par exemple. Des personnalités et des associations se sont mobilisées pour rappeler l’importance du vote et faire prendre conscience des dangers présentés par M. Trump : Bryan Cranson, ancien acteur de la série à succès Breaking Bad ; Robert de Niro, du Parrain et de Taxi Driver… Sur Internet, dans les médias traditionnels, un nombre incalculables de personnes plus diverses les unes que les autres ont élevé la voix pour dénoncer le candidat républicain et sa façon de faire de la politique. Mais combien sont-ils à avoir pris le problème à la source ? On l’a touché du doigt lorsque la candidate Démocrate a désigné les partisans de son adversaire comme des gens « pitoyables : racistes, sexistes, homophobes, xénophobes, islamophobes ; à vous de choisir« . Ce propos n’est pas excusable, en plus d’être une grave erreur de stratégie en pleine campagne. Mais il a un mérite : il montre qu’à n’avoir pas considéré avec assez de sérieux le candidat Républicain, on a fini par voir de la même manière ses électeurs. Or, c’est précisément l’enjeu de cette élection. Des candidats fantasques à des élections nationales, il y en a déjà eu et il y en aura probablement encore. Mais des candidats qui érigent à ce point en drapeau leur méconnaissance des dossiers importants, qui font preuve d’un comportement aussi peu « politique », qui insultent et dégradent des pans entiers de la population, et qui malgré tout suscitent l’adhésion de nombreux votants : le phénomène est inédit. Mettre en évidence les failles de Donald Trump était certes important, nécessaire même – ne serait-ce qu’en vertu d’un devoir d’information des citoyens. Il n’en est pas moins regrettable que cette dimension ait été si privilégiée qu’elle a occulté une réflexion sur les raisons de l’attrait pour M. Trump. Des raisons générales ont été mises en avant : désaffection pour la politique classique ; inégalités et misère croissantes ; sentiment d’abandon de la part des élites. En revanche, rien de concret n’a été proposé pour permettre un changement de fond de la situation. Rien n’a été fait pour aller chercher ces électeurs déçus des gouvernements précédents – bien au contraire, ils ont été de plus en plus moqués, méprisés, vus comme des fous.

Il faudrait alors considérer que la moitié des citoyens américains sont fous, idiots ou pitoyables ? Une telle affirmation ne peut évidemment pas être faite. Un débat concernant l’électorat Trump, ses motivations et ce qui pourrait le faire changer de cap aurait pourtant été bénéfique, car le phénomène Trump est malheureusement le parallèle de ce que vit, en décalé, l’Europe : rarement les populistes ont semblé avoir autant de succès sur le Vieux Continent, et une réflexion de ce type concernant les Etats-Unis aurait permis d’y voir plus clair sur notre propre terrain. A défaut, nous voilà contraints d’attendre avec appréhension les résultats de demain – en sachant que nous ne pourrons pas retarder éternellement cette discussion.

« Surprise », la France est en surpoids !

C’est du moins le constat présenté par une étude publiée ce mardi 25 octobre dans une revue scientifique, le Bulletin épidémiologique hebdomadaire. En réalité, pas vraiment de surprise ici : cela fait déjà plusieurs années que des chiffres sont régulièrement avancés, tous plus alarmants les uns que les autres. Dans son livre « Changer d’alimentation », Henri Joyeux avançait ainsi que 11% des Français étaient atteints d’obésité – et il ne s’agissait que d’une affirmation parmi toutes les autres sur le sujet. Mais l’étude publiée ce mardi est spécialement marquante : d’abord par la taille de l’échantillon suivi (110.000 volontaires, les données de 29.000 d’entre eux ayant été minutieusement examinées) ; ensuite par les méthodes employées, puisque les enquêtes avaient lieu dans des centres d’examen de santé professionnels, et pas sur les simples déclarations du panel.

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(c) Jeff Haynes/AFP

Et cette étude livre un résultat affolant : 1 Français sur 2 serait en surpoids, et environ 16% souffriraient d’obésité. Malheureusement sans surprises, cette surcharge pondérale touche plus majoritairement les classes les plus pauvres – qui ne disposent pas toujours des ressources (financières, temporelles…) nécessaires pour se tourner vers une alimentation saine et variée ou des activités sportives. Par ailleurs, les préoccupations des classes aisées sont plus susceptibles de s’orienter vers un mode de vie laissant la place à du temps pour prendre soin de soi, et sont aussi plus facilement au fait des dangers d’une alimentation trop riche, par exemple. La nouvelle était hier matin présentée comme un choc – dès hier soir, elle avait été reléguée en bas de la « Une » des journaux d’information en ligne, quand elle n’en avait pas carrément disparu. Comme d’habitude, on s’émeut de ce constat effarant et puis, l’attention se tourne vers autre chose. Certes, la période est riche en évènements politiques et économiques qui ont tendance à monopoliser l’attention : les prochaines élections américaines, l’échec des négociations pour le CETA, ou le démantèlement de la « jungle » de Calais, pour n’en citer que quelques-uns. Pourtant, il serait largement temps de se concentrer sur le problème du surpoids qui tend à se généraliser. On pourrait affirmer que l’Etat n’a pas à se mêler du tour de taille de ses citoyens, et que c’est à ces derniers qu’il revient de faire des choix pertinents quant à leur mode de vie et à leur santé.

Mais une telle affirmation n’est plus valable aujourd’hui. D’abord parce que le problème est tel qu’il pose de réels problèmes en termes de santé publique : qui dit surcharge pondérale dit problèmes de santé, ceux-ci pouvant être particulièrement graves (maladies cardio-vasculaire, risque aggravé de développer un cancer ou encore diabète de types 2). Or, ces maladies – outre le fait qu’elles atteignent considérablement la qualité de vie des personnes touchées – sont très onéreuses pour les organismes d’assurance maladie, et sont parfois complètement invalidantes pour les malades. Donc, même le plus cynique des partisans d’un Etat aussi peu interventionniste que possible devrait saisir l’importance cruciale qu’il y a à intervenir pour enrayer la dynamique actuellement en cours. Ensuite parce que, si en effet en dernier ressort c’est bien le consommateur qui fait le choix de ce qu’il ingère, les actions de lobbying et de formatage sont aujourd’hui telles qu’il devient extrêmement difficile de faire le « bon » choix, tout simplement parce que les industriels de l’industrie agroalimentaire font tout pour délivrer une information parcellaire ou ambigüe, que leurs produits sont systématiquement mis en avant et que le matraquage publicitaire est tel qu’on en viendrait presque à oublier ce qui est sain ou ce qui ne l’est pas. Il suffit de se rendre dans une grande surface pour le voir par soi-même : des rayons et des rayons entiers de produits aux emballages colorés, aux typographies tape-à-l’oeil, bénéficiant bien souvent de prix attractifs, s’offrent au consommateur. A côté de cet étalage de produits tous plus attirants les uns que les autres, les quelques produits « bruts » (fruits et légumes frais, viande de qualité…) ou bio sont non seulement parfois bien difficile à repérer dans le magasin, mais semblent aussi terriblement fades. Question de marketing. Ce ne serait pas encore si catastrophique, si en plus de cela les produits les moins nutritifs ou intéressants en termes de santé n’étaient pas au passage ceux que les magasins mettent systématiquement en avant à l’aide de promotions par exemple : à titre d’exemple, au moment où cet article a été rédigé, la page d’accueil du site de courses en ligne de Monoprix annonçait « Livraison gratuite dès 2 produits Marie achetés », illustrant le propos d’une photographie de plats cuisinés de la marque du même nom. Or, il n’est plus besoin de faire état de la faible qualité nutritive des plats préparés (généralement trop gras, trop salés, ou contenant de nombreux sucres cachés, lorsque ce n’est pas les trois à la fois).

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(c) Florence Durand/SIPA

Ce formatage ne passe pas uniquement par une politique agressive des prix ou une communication extrêmement bien tournée : le lobbying des grandes entreprises agroalimentaires va jusque (et surtout !) au sein de la compétence de l’Etat. Ainsi, les comités mis en place par le Ministère de la Santé et qui devait étudier la pertinence d’un étiquetage plus clair et informatif pour le consommateur (en indiquant les ingrédients en plus gros, en instituant un système de « notation » par lettre ou par couleurs…) a vu son action être complètement paralysée par des conflits d’intérêts. Ainsi, le comité de pilotage était co-dirigé par le président du Fonds français pour l’alimentation et la santé… financé par l’industrie agro-alimentaire elle-même. Quant au comité scientifique, sur dix membres, six collaboraient avec les industriels. Et, bien sûr, la mise en place même de ces comités résultait d’une demande de l’industrie, puisque l’étude devait en principe être menée sous l’égide du Ministère de la Santé uniquement… Bref, les industriels de l’agroalimentaire, préoccupés plus par le formidable potentiel de consommation des Français que par leur état de santé (après tout, un consommateur en surpoids souffrant de diabète reste un consommateur, de quoi faire du chiffre, pensent-ils sûrement) font complètement barrage et bloquent les rares initiatives des gouvernements. Car ces derniers ont certes mis en place des dispositifs de prévention (tels le site mangerbouger.fr), leur action reste assez minime sur la question. Il est certain qu’en termes d’image politique, faire des réformes « coup de poing » pas toujours pertinentes est souvent plus efficace qu’engager des changements structurels difficiles qui demandent en outre une implication des citoyens… Pourtant, ne serait-ce qu’au regard des coûts de santé évoqués plus haut, les politiques auraient beaucoup à gagner à lancer ce type de mesures. Les Etats-Unis, qui eux aussi ont pris conscience du problème un peu trop tard, se mordent aujourd’hui les doigts de n’avoir pas fait le nécessaire auparavant.

Bref, il devient urgent d’enfin agir pour enrayer cette croissance infernale de l’obésité et plus largement de la surcharge pondérale. Des mesures pourtant simples permettraient d’y parvenir – mais il est vrai que le combat avec les divers lobbies et industries s’annoncerait alors corsé : mettre plus en avant les produits sains, réaliser de meilleures campagnes de prévention (car si mes souvenirs sont bons, en-dehors de quelques mots prononcés de temps à autres à l’école, aucune politique d’information n’était vraiment dirigée à l’égard des enfants, pourtant l’une des premières cibles des industriels), interdire l’utilisation de certains additifs suscitant une forme d’addiction dans les produits de consommation (comme l’ajout de certains sucres), enfin faire aboutir cette réforme de l’étiquetage nutritionnel… Il reste beaucoup à faire et, dans ce domaine, c’est littéralement vital.

Le conflit policier, symptôme d’une violence générale

Dans la nuit de ces 17 et 18 octobre, quelques centaines de policiers ont perturbé la circulation sur les Champs-Élysées, à Paris, pour protester contre les violences qui leur sont faites (notamment à la suite de l’attaque de Viry-Châtillon qui a conduit à l’hospitalisation d’urgence d’un des agents visés). En effet, dans un contexte de tensions sociales vives, de troubles sécuritaires liés aux attentats et d’évènement réunissant massivement la foule, le gouvernement a recouru de façon accrue aux policiers, pour tenter d’enrayer les éventuels débordements, particulièrement les débordements violents.

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(c) AFP/Thomas Samson

Or, précisément, ce déploiement a conduit à de nouvelles violences : devant le centre Pierre Mendès-France de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, rue de Tolbiac, lorsque celui-ci était occupé dans le cadre des mobilisations contre la « loi travail » ; récemment à l’encontre d’un chargé de travaux dirigés de la même université… À ces bavures policières s’ajoutent une sévère haine « anti-flics ». Si la colère contre la police peut se comprendre lorsqu’elle fait écho à des évènements intolérables de violence contre des manifestants par exemple, cette haine-là est bien plus irrationnelle, et souvent n’est pas défendable ; ce d’autant plus qu’elle est injustifiée (comment expliquer valablement les récents tags extrêmement violents à Tolbiac (« un bon flic est un flic mort »), ou encore l’attaque au cocktail Molotov la semaine dernière ?). Cependant, il ne s’agit pas ici de prendre parti « pour » ou « contre » tel ou tel « camp » – une opinion globale est de toute façon bien difficile à dégager tant les circonstances varient d’un cas à l’autre, et font pencher la balance alternativement d’un côté à son opposé. En revanche, la montée en puissance de ces deux phénomènes (d’un côté, l’augmentation des dérapages policiers ou du moins la conscience accrue de leur existence ; de l’autre, le débordement indéniable d’une haine anti-policiers de plus en plus difficile à contenir) fait apparaître un point flagrant : le développement de la violence et sa propagation rapide à toi les niveaux de la vie en société. Depuis longtemps, la violence fait partie de notre quotidien : qu’elle soit économique (c’est lié à la compétition accrue dans le cadre de la compétition, entre autres), verbale (dans les chansons, les essais polémiques, l’arène politique), ou encore visuelle (avec la diffusion d’images de conflits par exemple, facilitée par ailleurs par les technologies de communication).

Mais jusque-là, la violence physique émanant d’acteurs privés (les débordements étudiants, les casseurs dans les manifestations ou les individus isolés, pour n’en citer que quelques-uns) restaient relativement peu répandues, ce qui s’exprimait d’ailleurs par la terminologie de « pics de violence », traduisant l’exception lorsqu’on se trouvait face à de telles éruptions qui demeuraient ponctuelles. Aujourd’hui, ce qui est nouveau, c’est cette généralisation du phénomène ; symptôme, particulièrement lorsqu’elle se tourne contre les policiers, de la remise en cause du monopole de la violence légitime dévolu à l’Etat. Pour beaucoup, il devient en effet de plus en plus difficile d’accepter que ce dernier se prévale d’un tel pouvoir lorsqu’il n’est plus à même d’assurer la sécurité physique et sociale de ses citoyens, mission qui était pourtant la source de son pouvoir. Plus largement, ces manifestations constantes de violence, tant du fait des particuliers que des agents de la force publique, traduisent l’accumulation de tensions liées à un contexte délétère de plus en plus global et qui, forcément, finit par faire rejaillir des comportements  d’expression « primaires » puisque les autres formes d’expression ne sont plus écoutées ni même entendues, particulièrement des pouvoirs publics, dans la cacophonie générale qui prévaut dernièrement. Force est de constater que ce mode d’expression fonctionne plus ou moins, puisqu’à chaque épisode, chacun (médias, parties prenantes, responsables politiques) y va de son commentaire, qui défendant corps et âme les policiers, qui prenant la défense de leurs opposants – le tout avec souvent bien peu de nuances. Chacun y va de sa solution également, la plupart suggérant une modification des effectifs, qu’il faudrait augmenter selon certains. Comme si le problème n’était pas bien plus large qu’une simple question numérique. Certes, augmenter les effectifs pourrait soulager des forces policières soumises à une pression constante et extrême. Mais affirmer cela comme unique solution, c’est d’une part accréditer que ces tensions justifient les bavures ; d’autre part c’est nier que le problème est bien plus vaste, qu’il ne s’inscrit pas uniquement dans une opposition entre policiers et « antis » mais plus largement dans un espace de tensions englobant des groupes variés dont la géométrie change en fonction des revendications en cause.

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(c) AP/François Mori

Dire cela, ou prendre parti pour tel ou tel camp, c’est aussi refuser de prendre en compte un tableau d’ensemble plus vastes, dont les récentes violences, quel que soit leur auteur, ne sont que le symptôme ; la simple expression d’une ambiance morose bien plus profonde. Certes, des réformes de la police s’imposent pour limiter autant que faire se peut le risque de bavures (en gérant mieux la répartition des tâches, en augmentant les effectifs, en favorisant les opérations de formation et de prévention…) ou les épisodes violents à l’encontre des policiers. Cela ne peut pas passer par la sanction plus sévère (cela ne ferait qu’augmenter la colère latente), mais encore une fois par le dialogue et la prévention. Mais cela ne suffit pas. Il faut voir plus loin, afin de restaurer un climat plus propice à l’échange. Pour cela, arrêter de jouer sur la peur et les tensions, cesser le tout-sécuritaire, rétablir un dialogue salutaire, prendre en compte les revendications avant qu’elles ne dégénèrent, bref réinstaller un climat sain, seraient déjà de bonnes pistes. Il est certes impossible de rétablir un climat paisible et serein au vu du contexte et des évènements récents. Mais parvenir à une ambiance plus pacifiée et dynamique permettrait, mieux que toutes autres mesures, d’apaiser un climat social au bord de l’explosion tant il est tendu – et, incidemment, de régler le problème des relations avec les forces de l’ordre, parmi tant d’autres questions.

Touche pas à mon poste, creuser encore après avoir touché le fond

La télévision française s’illustre depuis quelque temps par la médiocrité globale des programmes diffusés – à quelques exceptions près. La multiplication des émissions de téléréalité aux concepts toujours plus vaseux, la vulgarisation des images proposées, ont largement participé à faire du paysage télévisuel une sorte de bouillie à vocation publicitaire plus que culturelle, et qui semble vouloir ramollir les téléspectateurs plutôt que stimuler leur réflexion.

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Dans cette optique, le très célèbre talk-show « Touche pas à mon poste », présenté par le délicieux Cyril Hanouna, est sans doute l’un des programmes illustrant le mieux cette abêtisation des émissions diffusées. Chaque soir, et ce depuis plusieurs années, Hanouna et sa clique prononcent ineptie sur ineptie, dans une ambiance hystérique, le tout sous couvert de proposer des chroniques sur l’actualité télévisuelle du moment (eh oui, cette dernière n’est dans l’ensemble pas assez moyenne, il fallait qu’en plus quelqu’un ait la lumineuse idée d’y apposer des commentaires encore plus moyens !). On pourra m’opposer que l’émission d’Hanouna a beau être un exemple délirant d’imbécillité produite en continu, elle a du succès. Et c’est vrai : chaque soir, l’animateur réunit environ 1 million de personnes, à peu près 6% de part d’audience. A cela, je répondrais qu’il est donc d’autant plus grave de laisser celui-ci s’étaler de la sorte tous les soirs. On ne peut pas se plaindre d’une part que la plupart des citoyens se désintéresse des sujets « importants » et d’autre part laisser ce type d’émissions se propager. On me dira, « liberté d’expression ». Oui. Mais comme toute liberté, celle-ci est limitée par la liberté d’autrui (et l’article 4 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, texte on ne peut plus fondateur en France, l’affirme nettement : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits »).

 

Surtout, la liberté d’expression ne peut absolument pas servir à justifier des infractions à la loi pénale. Or, ce vendredi 14 octobre, la Hanouna-team a décidé que le spectacle désespérant qu’elle livrait tous les soirs ne suffisait pas – non, tout cela manquait un peu de piquant. A l’occasion de son « marathon du direct » de 35h, l’animateur a donc convié sur le plateau une jeune femme pour reconstituer la scène de l’agression de Kim Kardashian lors de la Fashion Week parisienne. La scène est extrêmement dérangeante dès le départ : Hanouna propose à son chroniqueur participant au jeu de rôle d’embrasser l’invitée, sans même demander à celle-ci son avis – et en insistant après qu’elle ait dit son refus. Et là, sous les yeux de centaines de milliers de téléspectateurs, le chroniqueur a jugé bon d’embrasser la poitrine de la jeune femme après que celle-ci ait clairement refusé. Rires gras sur le plateau. Eh oui, nous en sommes au point où lorsqu’une personne se fait agresser sexuellement, en direct, sur un plateau télévisé, les témoins de la scène trouvent cela comique. Car oui, juridiquement, embrasser la poitrine de l’intéressée après qu’elle ait exprimé son absence de consentement est constitutif du délit d’agression sexuelle – que le Code pénal définit comme « toute atteinte sexuelle commise avec violence, contrainte, menace ou surprise » (art 222-22). Manifestement, Cyril Hanouna lui-même a pris conscience du problème posé par la situation puisqu’il a interpellé son chroniqueur : « C’est déplacé… Franchement ça ne se fait pas du tout, excusez-le. Vous êtes un goujat de première. Excusez-vous ! ». Comme si le souci principal était la « goujaterie » du chroniqueur. Comme s’il suffisait de s’excuser pour effacer ce geste bien plus que « déplacé ».

Le problème, c’est qu’aujourd’hui ce type d’actes est tellement banalisé que le chroniqueur qui s’en est rendu responsable n’a même pas vu ce qu’il avait fait de mal ; le problème, c’est qu’aujourd’hui la femme a été tellement reléguée au second rang (particulièrement à la télévision où son apparence physique importe généralement plus aux téléspectateurs que ses propos !) et les violences sexuelles tellement banalisées, que de nombreux téléspectateurs ont trouvé la scène comique. Le problème enfin, c’est que la culture du viol est tellement ancrée dans notre société que de nombreux commentaires sur les sites diffusant l’extrait de l’émission, affirment que ce n’est pas bien méchant, un bisou sur la poitrine ; qu’en même temps, lorsqu’on s’expose dans une tenue pareille, c’est un peu malvenu de se plaindre ensuite d’attirer les convoitises ; ou encore que, de toute façon, elle n’a pas eu l’air spécialement dérangée (son malaise crève l’écran mais à part ça, rien de grave). Bref, en substance : c’est de la faute de la jeune femme si cette séquence a eu lieu, c’est elle qui devrait avoir honte de se promener dans une telle tenue, et de toute façon le chroniqueur ne pensait pas à mal, il ne faut pas lui en vouloir.

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Mais la question, ce n’est pas la tenue de la jeune femme ; ce n’est pas que le chroniqueur pensait ou non à mal ; la question, la vraie question, c’est qu’elle avait clairement exprimé son absence de consentement, et que cela n’a pas été pris en compte. Ce « non » a été disqualifié par le chroniqueur (au point qu’il affirme « elle a dit oui elle a dit oui » alors qu’elle venait de lui opposer son refus de l’embrasser). Est-ce que la parole des femmes a à ce point peu de valeur ? La question n’est pas non plus, donc, qu’il s’agisse « juste d’un bisou » – le vrai souci est que, sur le principe, le refus opposé par une femme (ou un homme !) à un contact tactile ou à tout rapport plus ou moins intime ne devrait jamais avoir à être justifié, jamais être remis en cause, encore moins outrepassé.

Voilà entre autres ce que je reproche à « Touche pas à mon poste ! », bien plus que sa bêtise. Regarder une émission un peu (très) légère est un plaisir coupable que bon nombre de personnes s’accordent, et il n’y a en soi pas de mal à cela. Mais Cyril Hanouna sait l’audience qu’il récolte. Il sait l’influence qu’il peut avoir, notamment auprès des plus jeunes. Il devrait prendre acte de cette influence pour faire un peu attention à ce qui se déroule sur son plateau, au lieu de formuler des excuses a posteriori. Il ne devrait même pas avoir à se justifier de tel ou tel événement qui se serait produit au cours de son émission, tout simplement parce qu’il devrait sélectionner ou former son équipe afin d’être certains que jamais de telles scènes ne puissent se produire. Plus largement d’ailleurs, on pourrait rêver d’une société où cela ne se produirait de toute façon pas parce que tout le monde aurait conscience que, tout simplement, ces choses-là sont graves, illégales, et sont un manque de respect absolu de l’être humain que l’on a en face de soi.

Le degré de stupidité d’une émission n’étant malheureusement pas répréhensible pénalement, TPMP a jusqu’aujourd’hui connu de beaux jours. Il en va différemment des agressions sexuelles. A l’heure où ces lignes sont écrites, plus de 250 signalements avaient été faits auprès du CSA pour agression sexuelle. Ce n’est pas cela qui fera disparaître la culture du viol de notre société, mais si cela peut faire disparaître cette émission inepte et rappeler que non, on ne dispose pas librement du corps d’autrui, même pour un « simple baiser », ce sera déjà une bonne chose.

A ceux qui souhaiteraient se faire une idée, la vidéo est disponible ici, et est très dérangeante.