Information et réseaux sociaux, une relation difficile

Dans son édition du 8 septembre 2016, le Courrier international faisait sa « Une » sur la façon dont « les réseaux sociaux brouillent l’information« . Le Monde publie quant à lui ce mardi 13 septembre une tribune intitulée « Il est temps de contrôler Facebook !« . Le point commun entre ces deux articles ? La prise de conscience que la place croissante prise par les réseaux sociaux dans la vie de ses usagers en fait de puissants vecteurs d’information, parfois (souvent ?) au détriment de la qualité et de l’exactitude du contenu partagé.

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(c) Highways Agency

Il est depuis longtemps révolu, le temps où la presse papier puis, dans une certaine mesure, la radio et la télévision étaient les seuls canaux par où circulait l’information, et où les consommateurs d’actualités consacraient un moment défini de leur journée à consulter celles-ci. À l’heure de la mondialisation, tout s’accélère et la consommation devient frénétique – y compris pour les nouvelles. Et l’avènement des réseaux sociaux n’a fait qu’accroître cette tendance, en permettant de partager encore plus vite, encore plus massivement, et souvent gratuitement, du contenu informationnel.

Il y a là, en théorie, une opportunité incroyable pour la circulation de l’information, et par extension pour la démocratie. On sait qu’une démocratie est supposée garantir la liberté d’expression, donc d’information, et qu’à l’inverse les régimes autoritaires tendent à contrôler étroitement celle-ci. Mais en pratique, plusieurs problèmes apparaissent. En l’absence totale de régulation des nouveaux vecteurs informatifs que sont Facebook, Twitter, et autres Snapchat, on assiste à des dérives qui finissent par atteindre tout le secteur de l’information : fausses nouvelles (les fameuses intox – si répandues que certains médias ont mis en place des rubriques permettant de démêler le vrai du faux, à l’instar des Décodeurs au Monde), articles divulguant sciemment une information parcellaire, propos haineux… En outre, tout usager pouvant, l’espace d’un instant, être porteur d’une information (il suffit d’un tweet par exemple), on assiste à un déferlement monumental et discontinu de nouvelles, sans qu’il soit possible au premier coup d’oeil de savoir si elles sont exactes ou non. Pour faire face à cet afflux d’actualités, les médias traditionnels (chaînes de télévision, journaux dits de qualité) se servent aussi des réseaux sociaux et lancent des canaux diffusant un flux ininterrompu de contenu. Seulement, devant la nécessité de faire vite pour satisfaire une clientèle boulimique d’information – et contraints par la logique du chiffre qui atteint les grands groupes médias dès lors qu’ils sont repris par de riches businessmen, comme Bolloré -, les journalistes gagnent du temps où ils le peuvent : sont touchés en premier lieu l’écriture, mais aussi la vérification des nouvelles, le recoupement des sources. Conclusion, on assiste à une uniformisation à la baisse de la qualité et de la fiabilité de l’information. Les intox se multiplient (il y a quelques jours encore, un scandale a éclaté sur Twitter lié à des propos de Bruno Le Maire… qu’il n’avait en fait pas tenus), dégradant encore un peu plus la confiance des citoyens dans les médias traditionnels, paradoxalement délaissés au profit des sources d’information pourtant moins sûres que sont les réseaux sociaux.

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(c) AFP.com/Hocine Zaourar

Deuxième difficulté, les réseaux sociaux sont très opaques sur la façon dont ils fonctionnent et diffusent leur contenu en général, ce qui ne fait que rendre plus difficile un semblant de régulation. Et les algorithmes utilisés contribuent à une diffusion fragmentaire de l’information, en fonction des goûts de l’usager qui n’a donc accès qu’à la partie de l’actualité qui correspond à son opinion. Or, la diffusion des nouvelles ne permet de construire une société démocratique et citoyenne qu’à condition d’être complète et de permettre à son récepteur de faire ses choix en pleine conscience, en connaissance de cause et après avoir pesé le pour et le contre. Et puis, n’avoir accès qu’à une partie de l’information, celle qui correspond à nos idées pré-établies, peut s’avérer dangereux dans un contexte de montée des populismes, d’excitation des radicalismes et plus largement de vives tensions sociales. Comment le fait de renforcer sans limites son opinion sans jamais entendre les arguments de la partie adverse pourrait-il être positif, alors que plusieurs « camps » semblent déjà au bord du conflit sur la plupart des sujets d’actualité sensibles ?

Et, puisqu’à l’heure de l ‘économie globalisée et accélérée il faut bien parler porte-monnaie, la diffusion de l’actualité telle que pratiquée à l’heure actuelle par la majeure partie des réseaux pose problème en termes de rémunération et de droits d’auteur. Oui, l’accès gratuit aux nouvelles est une avancée majeure pour la démocratisation de l’information. Mais, d’une part, cet éventuel progrès est annihilé par le « profilage » des contenus qui empêche de toute façon une diffusion démocratisée ; d’autre part, ce mode de diffusion accentue les difficultés auxquelles sont confrontés aujourd’hui les médias traditionnels, qui risquent tout bonnement, à terme, de péricliter. Pourquoi vouloir souscrire à la version payante de tel média lorsque son contenu sera repris par d’autres puis diffusé gratuitement sur les réseaux ? Cette diffusion se faisant généralement sans  citer les sources d’origine, cela aggrave en plus la méfiance des consommateurs envers les informateurs professionnels.

Si donc l’avènement des réseaux sociaux est, sur le papier, une chance inouïe pour l’information et ses producteurs, l’usage qui en a été fait jusque-là, couplé au manque de transparence des entreprises qui les gèrent et à l’absence quasi-totale de cadres a jusqu’à maintenant plutôt desservi le secteur du journalisme qu’autre chose. il est aujourd’hui grand temps d’y remédier et de saisir – enfin ! – l’opportunité représentée par Facebook et consorts. Mais ce qu’il y a de positif, c’est que chaque acteur concerné peut agir à son échelle !

D’abord les médias traditionnels et les journalistes, en renouant avec une éthique consistant à vérifier systématiquement l’information et la divulguer uniquement sur la base de sources fiables, ce qui permettrait de produire un contenu traçable et de qualité. Ignacio Ramonet en parle très bien dans l’excellent L’Explosion du journalisme (que j’évoque ici et que vous pouvez vous procurer ). Il s’agit de rompre avec la logique du quantitatif et de retourner vers un contenu qualitatif. Ensuite, les réseaux sociaux, en admettant enfin leur rôle majeur dans la sélection, l’édition, et la diffusion de l’information, ce qui les conduirait à se responsabiliser et adapter en conséquence leurs modes de fonctionnement et leurs algorithmes, afin d’éviter la propagation d’intox et d’offrir aux usagers un accès complet à l’information, et non plus personnalisé en fonction de leurs goûts supposés. Enfin, les « clients » d’actualités eux-mêmes ont un rôle à jouer, en rationalisant leur rapport à l’information et en étant plus sélectifs dans leur consommation. Car finalement, être informé quasiment minute par minute n’a pas tellement d’intérêt (au vu de la pauvreté des nouvelles divulguées en continu) et est surtout chronophage. Mieux vaudrait privilégier un contenu de fond, ayant une qualité certaine, certes plus long à produire et donc disponible en moindre quantité, mais finalement plus informatif que des brèves qui ne font que reprendre jusqu’à plus soif les mêmes nouvelles, sans les analyser ni même simplement expliquer le contexte ou les tenants et aboutissants. Ce serait d’ailleurs le moyen d’initier un cercle vertueux : si les usagers ne consomment plus de « junk news » et deviennent plus pointilleux quant à l’information qu’ils choisissent de consulter, c’est ce type de contenu qui sera produit en priorité et que diffuseront en majorité les médias (donc les réseaux sociaux !), rétablissant alors la confiance entre consommateurs et journalistes.

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Et si on parlait baccalauréat ?

Hier, des milliers d’étudiants ont obtenu leurs résultats du baccalauréat. Pour ceux qui ont été admis, cela marque la fin du cycle secondaire et, éventuellement, l’entrée dans les études supérieures. Parmi les jeunes interrogés par les médias, on ne voit d’ailleurs presque que ceux-là : ceux qui ont passé un baccalauréat général ou technologique (S, ES, ou L ; STG, STI2D…) et s’apprêtent désormais à intégrer une école, une classe prépa, une université.

Mais comme d’habitude, quasiment pas un mot en revanche de ceux qui ont échoué, ni de ceux qui ont choisi une autre voie que la filière générale ou technologique ; rien non plus sur les nombreux autres parcours possibles et qui sont parfois plus prometteurs. Il faudrait pourtant se rendre compte que malgré sa figure de « sésame », le bac général/techno n’est aujourd’hui plus la garantie d’études brillantes ni de perspectives d’avenir intéressantes. Au contraire, il peut agir comme un frein pour des élèves qui s’acharnent à l’obtenir coûte que coûte, alors que d’autres chemins leur étaient ouverts.

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Source : http://www.lemonde.fr

D’abord, lorsque le baccalauréat a été créé en 1808, le taux de réussite avait beau être très élevé comme aujourd’hui (autour de 90%), seuls une quarantaine de candidats avaient présenté l’épreuve. Le baccalauréat était alors un moyen de distinction entre les étudiants. Par la suite, le nombre de prétendants au titre de bachelier s’est élargi (37.000 en 1926 et 237.000 en 1970) et le taux de réussite, après avoir fortement diminué au XXème siècle (30% en 1985) est reparti à la hausse (quasiment 87% pour les bacs généraux, technologiques et professionnels confondus, dont 91,9% pour le bac général). Conclusion : le baccalauréat n’est plus un outil de distinction entre les étudiants. Loin de moi l’idée de considérer que cette hausse du niveau d’éducation de la population, ou au moins son harmonisation, soit une mauvaise chose. Au contraire, il me semble positif que les citoyens d’un pays aient un socle commun de savoirs qu’ils partagent, particulièrement lorsque les divisions sont par ailleurs multiples. Mais forcément, un diplôme que la grande majorité des élèves du second cycle passent et obtiennent, ne permet plus de les différencier : il faut alors, soit se baser sur d’autres critères que les études (lesquels ? les écoles ne sont pas toujours des plus limpides à ce sujet, et on peut se poser des questions quant à leurs bonnes intentions…), soit « trier » parmi les bacheliers.

Une partie de la difficulté réside ici. Car en présentant le baccalauréat comme un « sésame », mettant au même niveau tous les élèves, on ne fait que reporter le problème ailleurs. Les écoles et les classes prépa se réfèrent ainsi au dossier des étudiants. Or, il est impossible de comparer de manière équivalente le dossier de deux élèves différents, dans des lycées différents avec une notation potentiellement différente. Les universités ont tenté de résoudre le problème en se basant sur un tirage au sort : c’est presque pire puisque dans ce cas, l’admission ou non des étudiants dans l’université de leur choix ne repose finalement sur rien, un étudiant brillant pouvant se retrouver non-affecté tandis qu’un étudiant qui ne sera finalement pas admis au bac serait pris dans une fac.

 

L’autre souci majeur, c’est cette tendance à hiérarchiser les baccalauréats. Le bac est censé attester d’un niveau commun entre tous ceux qui l’ont obtenu à peu près au même moment. Pourtant, on entend invariablement des réflexions sur « la S, voie royale », « la ES, classe poubelle », et la L « pour les gens bizarres ou qui veulent faire prof » ; les filières technologiques seraient bonnes pour « ceux qui ont trop la flemme », quant aux filières professionnelles, on n’en entend tout simplement pas parler. En conséquence, la plupart des élèves sont persuadés de foncer dans le mur s’ils n’obtiennent pas un bac général. Non seulement cela génère une pression peu agréable, mais c’est faux ! Un bac technologique a des débouchés proches (sinon similaires) à ceux d’un bac général – il est tout à fait possible d’intégrer une faculté de droit après un bac STG par exemple – mais il ouvre en plus la porte à des voies plus professionnalisantes pouvant correspondre à des élèves qui ne supportent pas l’idée de recevoir un enseignement long et purement théorique. De même pour les bacs professionnels qui permettent d’avoir déjà un pied dans la vie active tout en construisant une base de connaissances. Ces voies permettent de s’assurer des expériences professionnelles rapidement après la fin du lycée, voire pendant – ce qui n’est pas négligeable dans le contexte économique actuel.

Ceci dit, l’ennui vient aussi du fait que l’information au sujet des différentes possibilités est restreinte, lorsqu’elle n’est pas inexistante, et les lycées proposant ces voies alternatives sont peu nombreux. Les élèves qui se lancent dans des voies classiques (bac général, puis université par exemple) en étant persuadés qu’il n’y a rien d’autre, et découvrent après coup qu’ils avaient de nombreux autres choix mais qu’il est trop tard, sont nombreux.

 

Bref, le baccalauréat donne une impression de bon niveau général mais ne fait que cacher les disparités, gommer les différences de profils entre étudiants pour mieux les révéler plus tard, trop tard, lorsque ceux-ci voient les choix qu’ils avaient initialement se restreindre. Certes, le baccalauréat est une institution fondatrice en France, et ce rituel annuel de la semaine d’épreuves ouverte par le casse-tête de philosophie a quelque chose de rassurant. Mais, sous sa forme actuelle, il est obsolète. Un baccalauréat qui harmonise le niveau des jeunes ? Oui, si l’on veut. Mais un baccalauréat qui ouvrirait les portes des études supérieures pour tous ? Certainement pas. En vérité, aujourd’hui, cet examen sert plus à bloquer dans leur progression les recalés qu’à donner une dynamique aux admis.

Et si on réhabilitait le polar ?

Aujourd’hui, on entend souvent une affirmation, présentée comme un constat irréfutable, bien réel : les gens – surtout les jeunes, paraît-il – ne lisent plus. Si la phrase pourrait avoir une portée générale (seraient alors visés aussi bien les journaux, BD, blogs… que les livres), c’est bien les livres qui sont le plus souvent en cause. Pourtant, un rapide coup d’œil dans une librairie ou le rayon littérature de n’importe quel magasin révèle qu’au contraire, il y a une profusion de livres qui sortent à un rythme effréné. On y retrouve la plupart du temps des autobiographies (d’hommes politiques, de célébrités sur le déclin…) mais aussi des polars.

Et là, vient la deuxième affirmation que l’on retrouve assez fréquemment : les gens ne lisent plus de « vrais » livres, de « bons » livres. Le sujet est vaste ; j’ai pour l’heure envie de m’attarder sur la question « polar », c’est-à-dire si l’on en croit le Larousse, un roman dont l’intrigue est centrée autour d’une enquête policière, tenant en général le lecteur en haleine.

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Crédits : lexpress.fr

Présentés par beaucoup comme des romans de gare, presque la relève des romans à l’eau de rose de la collection Harlequin (en plus assumable peut-être), ces ouvrages n’ont pourtant rien qui soit si intrinsèquement mauvais. Au contraire, sans aller comme certains jusqu’à affirmer que ce type de littérature serait l’avenir du genre livresque, on peut considérer que les polars sont aujourd’hui un vecteur permettant de dénoncer certains fléaux des sociétés dans lesquelles nous vivons, en restant accessibles à la plupart des lecteurs qui n’ont pas toujours le temps, l’énergie ni même l’envie de se plonger dans le dernier essai polémique d’un intellectuel torturé.

En effet, le polar, puisqu’il est fictionnel, a généralement un rythme plus soutenu et un style plus abordable pour le lecteur ; l’intrigue, ses rebondissements et ses dénouements permettent de capter puis conserver son attention. Et donc éventuellement de faire passer un message de façon plus efficace qu’aux termes de longues réflexions qui, si elles peuvent être tout à fait passionnantes, ne sont pas forcément ce à quoi tout un chacun aspire pour se détendre. Par exemple, dans Au-dessus des lois (Sonatine, 2015), l’auteur Justin Peacock dénonce, à travers un portrait sombre et critique, le milieu de la promotion immobilière new-yorkais, des avocats d’affaires qui l’entourent et de la corruption ambiante. Sophie Hénaff choisit quant à elle l’humour pour présenter les luttes politiques au cœur de la police dans une série de romans au style en apparence léger (Poulets grillés (2015) et Rester groupés (2016), éd. Albin Michel). On pourrait enfin citer Michael Connelly : décrié par certains en raison d’un style qui ne serait pas assez littéraire, ses romans ont pourtant le mérite de décrire et vulgariser le fonctionnement du système judiciaire américain, en pointant parfois ses incohérences et ses défauts, à l’image de l’élection des juges ou du rôle extrêmement important accordés aux jurés (v. à ce sujet, Les Dieux du verdict (Calmann-Lévy, 2015)).

 

Au-delà des dénonciations permises par ces livres, la pertinence même de l’isolement du polar par rapport à d’autres genres littéraires me semble contestable. Je comprends que l’on sépare le « livre de cuisine » de la « biographie ». Mais faire du polar un genre à part ? Certains romans historiques, certaines « tranches de vie » sont rédigés de telle manière que l’intrigue pourrait s’apparenter à une enquête, laissant le lecteur incapable de s’arrêter de tourner les pages à la recherche du dénouement final.

En outre, ceux qui se posent en amoureux de la « vraie » littérature, se plaignant que « les gens ne prennent plus le temps de lire », et critiquent par ailleurs ce type de roman, desservent finalement selon moi leur propre volonté. Après tout, lire c’est lire. Pour certains il s’agit de s’évader, pour d’autres de se détendre, certains enfin y voient une façon de s’instruire ou de réfléchir autrement. Mais en définitive, si certains y parviennent à travers la lecture d’une intrigue policière, pourquoi chercher à les en décourager et à les diriger vers des ouvrages qui ne leur plairont pas forcément ? Cette façon de procéder me paraît finalement faire du fameux « on ne lit plus » une prophétie auto-réalisatrice ; elle est contre-productive, et me paraît en plus inexacte.