« Surprise », la France est en surpoids !

C’est du moins le constat présenté par une étude publiée ce mardi 25 octobre dans une revue scientifique, le Bulletin épidémiologique hebdomadaire. En réalité, pas vraiment de surprise ici : cela fait déjà plusieurs années que des chiffres sont régulièrement avancés, tous plus alarmants les uns que les autres. Dans son livre « Changer d’alimentation », Henri Joyeux avançait ainsi que 11% des Français étaient atteints d’obésité – et il ne s’agissait que d’une affirmation parmi toutes les autres sur le sujet. Mais l’étude publiée ce mardi est spécialement marquante : d’abord par la taille de l’échantillon suivi (110.000 volontaires, les données de 29.000 d’entre eux ayant été minutieusement examinées) ; ensuite par les méthodes employées, puisque les enquêtes avaient lieu dans des centres d’examen de santé professionnels, et pas sur les simples déclarations du panel.

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(c) Jeff Haynes/AFP

Et cette étude livre un résultat affolant : 1 Français sur 2 serait en surpoids, et environ 16% souffriraient d’obésité. Malheureusement sans surprises, cette surcharge pondérale touche plus majoritairement les classes les plus pauvres – qui ne disposent pas toujours des ressources (financières, temporelles…) nécessaires pour se tourner vers une alimentation saine et variée ou des activités sportives. Par ailleurs, les préoccupations des classes aisées sont plus susceptibles de s’orienter vers un mode de vie laissant la place à du temps pour prendre soin de soi, et sont aussi plus facilement au fait des dangers d’une alimentation trop riche, par exemple. La nouvelle était hier matin présentée comme un choc – dès hier soir, elle avait été reléguée en bas de la « Une » des journaux d’information en ligne, quand elle n’en avait pas carrément disparu. Comme d’habitude, on s’émeut de ce constat effarant et puis, l’attention se tourne vers autre chose. Certes, la période est riche en évènements politiques et économiques qui ont tendance à monopoliser l’attention : les prochaines élections américaines, l’échec des négociations pour le CETA, ou le démantèlement de la « jungle » de Calais, pour n’en citer que quelques-uns. Pourtant, il serait largement temps de se concentrer sur le problème du surpoids qui tend à se généraliser. On pourrait affirmer que l’Etat n’a pas à se mêler du tour de taille de ses citoyens, et que c’est à ces derniers qu’il revient de faire des choix pertinents quant à leur mode de vie et à leur santé.

Mais une telle affirmation n’est plus valable aujourd’hui. D’abord parce que le problème est tel qu’il pose de réels problèmes en termes de santé publique : qui dit surcharge pondérale dit problèmes de santé, ceux-ci pouvant être particulièrement graves (maladies cardio-vasculaire, risque aggravé de développer un cancer ou encore diabète de types 2). Or, ces maladies – outre le fait qu’elles atteignent considérablement la qualité de vie des personnes touchées – sont très onéreuses pour les organismes d’assurance maladie, et sont parfois complètement invalidantes pour les malades. Donc, même le plus cynique des partisans d’un Etat aussi peu interventionniste que possible devrait saisir l’importance cruciale qu’il y a à intervenir pour enrayer la dynamique actuellement en cours. Ensuite parce que, si en effet en dernier ressort c’est bien le consommateur qui fait le choix de ce qu’il ingère, les actions de lobbying et de formatage sont aujourd’hui telles qu’il devient extrêmement difficile de faire le « bon » choix, tout simplement parce que les industriels de l’industrie agroalimentaire font tout pour délivrer une information parcellaire ou ambigüe, que leurs produits sont systématiquement mis en avant et que le matraquage publicitaire est tel qu’on en viendrait presque à oublier ce qui est sain ou ce qui ne l’est pas. Il suffit de se rendre dans une grande surface pour le voir par soi-même : des rayons et des rayons entiers de produits aux emballages colorés, aux typographies tape-à-l’oeil, bénéficiant bien souvent de prix attractifs, s’offrent au consommateur. A côté de cet étalage de produits tous plus attirants les uns que les autres, les quelques produits « bruts » (fruits et légumes frais, viande de qualité…) ou bio sont non seulement parfois bien difficile à repérer dans le magasin, mais semblent aussi terriblement fades. Question de marketing. Ce ne serait pas encore si catastrophique, si en plus de cela les produits les moins nutritifs ou intéressants en termes de santé n’étaient pas au passage ceux que les magasins mettent systématiquement en avant à l’aide de promotions par exemple : à titre d’exemple, au moment où cet article a été rédigé, la page d’accueil du site de courses en ligne de Monoprix annonçait « Livraison gratuite dès 2 produits Marie achetés », illustrant le propos d’une photographie de plats cuisinés de la marque du même nom. Or, il n’est plus besoin de faire état de la faible qualité nutritive des plats préparés (généralement trop gras, trop salés, ou contenant de nombreux sucres cachés, lorsque ce n’est pas les trois à la fois).

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(c) Florence Durand/SIPA

Ce formatage ne passe pas uniquement par une politique agressive des prix ou une communication extrêmement bien tournée : le lobbying des grandes entreprises agroalimentaires va jusque (et surtout !) au sein de la compétence de l’Etat. Ainsi, les comités mis en place par le Ministère de la Santé et qui devait étudier la pertinence d’un étiquetage plus clair et informatif pour le consommateur (en indiquant les ingrédients en plus gros, en instituant un système de « notation » par lettre ou par couleurs…) a vu son action être complètement paralysée par des conflits d’intérêts. Ainsi, le comité de pilotage était co-dirigé par le président du Fonds français pour l’alimentation et la santé… financé par l’industrie agro-alimentaire elle-même. Quant au comité scientifique, sur dix membres, six collaboraient avec les industriels. Et, bien sûr, la mise en place même de ces comités résultait d’une demande de l’industrie, puisque l’étude devait en principe être menée sous l’égide du Ministère de la Santé uniquement… Bref, les industriels de l’agroalimentaire, préoccupés plus par le formidable potentiel de consommation des Français que par leur état de santé (après tout, un consommateur en surpoids souffrant de diabète reste un consommateur, de quoi faire du chiffre, pensent-ils sûrement) font complètement barrage et bloquent les rares initiatives des gouvernements. Car ces derniers ont certes mis en place des dispositifs de prévention (tels le site mangerbouger.fr), leur action reste assez minime sur la question. Il est certain qu’en termes d’image politique, faire des réformes « coup de poing » pas toujours pertinentes est souvent plus efficace qu’engager des changements structurels difficiles qui demandent en outre une implication des citoyens… Pourtant, ne serait-ce qu’au regard des coûts de santé évoqués plus haut, les politiques auraient beaucoup à gagner à lancer ce type de mesures. Les Etats-Unis, qui eux aussi ont pris conscience du problème un peu trop tard, se mordent aujourd’hui les doigts de n’avoir pas fait le nécessaire auparavant.

Bref, il devient urgent d’enfin agir pour enrayer cette croissance infernale de l’obésité et plus largement de la surcharge pondérale. Des mesures pourtant simples permettraient d’y parvenir – mais il est vrai que le combat avec les divers lobbies et industries s’annoncerait alors corsé : mettre plus en avant les produits sains, réaliser de meilleures campagnes de prévention (car si mes souvenirs sont bons, en-dehors de quelques mots prononcés de temps à autres à l’école, aucune politique d’information n’était vraiment dirigée à l’égard des enfants, pourtant l’une des premières cibles des industriels), interdire l’utilisation de certains additifs suscitant une forme d’addiction dans les produits de consommation (comme l’ajout de certains sucres), enfin faire aboutir cette réforme de l’étiquetage nutritionnel… Il reste beaucoup à faire et, dans ce domaine, c’est littéralement vital.

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Touche pas à mon poste, creuser encore après avoir touché le fond

La télévision française s’illustre depuis quelque temps par la médiocrité globale des programmes diffusés – à quelques exceptions près. La multiplication des émissions de téléréalité aux concepts toujours plus vaseux, la vulgarisation des images proposées, ont largement participé à faire du paysage télévisuel une sorte de bouillie à vocation publicitaire plus que culturelle, et qui semble vouloir ramollir les téléspectateurs plutôt que stimuler leur réflexion.

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Dans cette optique, le très célèbre talk-show « Touche pas à mon poste », présenté par le délicieux Cyril Hanouna, est sans doute l’un des programmes illustrant le mieux cette abêtisation des émissions diffusées. Chaque soir, et ce depuis plusieurs années, Hanouna et sa clique prononcent ineptie sur ineptie, dans une ambiance hystérique, le tout sous couvert de proposer des chroniques sur l’actualité télévisuelle du moment (eh oui, cette dernière n’est dans l’ensemble pas assez moyenne, il fallait qu’en plus quelqu’un ait la lumineuse idée d’y apposer des commentaires encore plus moyens !). On pourra m’opposer que l’émission d’Hanouna a beau être un exemple délirant d’imbécillité produite en continu, elle a du succès. Et c’est vrai : chaque soir, l’animateur réunit environ 1 million de personnes, à peu près 6% de part d’audience. A cela, je répondrais qu’il est donc d’autant plus grave de laisser celui-ci s’étaler de la sorte tous les soirs. On ne peut pas se plaindre d’une part que la plupart des citoyens se désintéresse des sujets « importants » et d’autre part laisser ce type d’émissions se propager. On me dira, « liberté d’expression ». Oui. Mais comme toute liberté, celle-ci est limitée par la liberté d’autrui (et l’article 4 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, texte on ne peut plus fondateur en France, l’affirme nettement : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits »).

 

Surtout, la liberté d’expression ne peut absolument pas servir à justifier des infractions à la loi pénale. Or, ce vendredi 14 octobre, la Hanouna-team a décidé que le spectacle désespérant qu’elle livrait tous les soirs ne suffisait pas – non, tout cela manquait un peu de piquant. A l’occasion de son « marathon du direct » de 35h, l’animateur a donc convié sur le plateau une jeune femme pour reconstituer la scène de l’agression de Kim Kardashian lors de la Fashion Week parisienne. La scène est extrêmement dérangeante dès le départ : Hanouna propose à son chroniqueur participant au jeu de rôle d’embrasser l’invitée, sans même demander à celle-ci son avis – et en insistant après qu’elle ait dit son refus. Et là, sous les yeux de centaines de milliers de téléspectateurs, le chroniqueur a jugé bon d’embrasser la poitrine de la jeune femme après que celle-ci ait clairement refusé. Rires gras sur le plateau. Eh oui, nous en sommes au point où lorsqu’une personne se fait agresser sexuellement, en direct, sur un plateau télévisé, les témoins de la scène trouvent cela comique. Car oui, juridiquement, embrasser la poitrine de l’intéressée après qu’elle ait exprimé son absence de consentement est constitutif du délit d’agression sexuelle – que le Code pénal définit comme « toute atteinte sexuelle commise avec violence, contrainte, menace ou surprise » (art 222-22). Manifestement, Cyril Hanouna lui-même a pris conscience du problème posé par la situation puisqu’il a interpellé son chroniqueur : « C’est déplacé… Franchement ça ne se fait pas du tout, excusez-le. Vous êtes un goujat de première. Excusez-vous ! ». Comme si le souci principal était la « goujaterie » du chroniqueur. Comme s’il suffisait de s’excuser pour effacer ce geste bien plus que « déplacé ».

Le problème, c’est qu’aujourd’hui ce type d’actes est tellement banalisé que le chroniqueur qui s’en est rendu responsable n’a même pas vu ce qu’il avait fait de mal ; le problème, c’est qu’aujourd’hui la femme a été tellement reléguée au second rang (particulièrement à la télévision où son apparence physique importe généralement plus aux téléspectateurs que ses propos !) et les violences sexuelles tellement banalisées, que de nombreux téléspectateurs ont trouvé la scène comique. Le problème enfin, c’est que la culture du viol est tellement ancrée dans notre société que de nombreux commentaires sur les sites diffusant l’extrait de l’émission, affirment que ce n’est pas bien méchant, un bisou sur la poitrine ; qu’en même temps, lorsqu’on s’expose dans une tenue pareille, c’est un peu malvenu de se plaindre ensuite d’attirer les convoitises ; ou encore que, de toute façon, elle n’a pas eu l’air spécialement dérangée (son malaise crève l’écran mais à part ça, rien de grave). Bref, en substance : c’est de la faute de la jeune femme si cette séquence a eu lieu, c’est elle qui devrait avoir honte de se promener dans une telle tenue, et de toute façon le chroniqueur ne pensait pas à mal, il ne faut pas lui en vouloir.

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Mais la question, ce n’est pas la tenue de la jeune femme ; ce n’est pas que le chroniqueur pensait ou non à mal ; la question, la vraie question, c’est qu’elle avait clairement exprimé son absence de consentement, et que cela n’a pas été pris en compte. Ce « non » a été disqualifié par le chroniqueur (au point qu’il affirme « elle a dit oui elle a dit oui » alors qu’elle venait de lui opposer son refus de l’embrasser). Est-ce que la parole des femmes a à ce point peu de valeur ? La question n’est pas non plus, donc, qu’il s’agisse « juste d’un bisou » – le vrai souci est que, sur le principe, le refus opposé par une femme (ou un homme !) à un contact tactile ou à tout rapport plus ou moins intime ne devrait jamais avoir à être justifié, jamais être remis en cause, encore moins outrepassé.

Voilà entre autres ce que je reproche à « Touche pas à mon poste ! », bien plus que sa bêtise. Regarder une émission un peu (très) légère est un plaisir coupable que bon nombre de personnes s’accordent, et il n’y a en soi pas de mal à cela. Mais Cyril Hanouna sait l’audience qu’il récolte. Il sait l’influence qu’il peut avoir, notamment auprès des plus jeunes. Il devrait prendre acte de cette influence pour faire un peu attention à ce qui se déroule sur son plateau, au lieu de formuler des excuses a posteriori. Il ne devrait même pas avoir à se justifier de tel ou tel événement qui se serait produit au cours de son émission, tout simplement parce qu’il devrait sélectionner ou former son équipe afin d’être certains que jamais de telles scènes ne puissent se produire. Plus largement d’ailleurs, on pourrait rêver d’une société où cela ne se produirait de toute façon pas parce que tout le monde aurait conscience que, tout simplement, ces choses-là sont graves, illégales, et sont un manque de respect absolu de l’être humain que l’on a en face de soi.

Le degré de stupidité d’une émission n’étant malheureusement pas répréhensible pénalement, TPMP a jusqu’aujourd’hui connu de beaux jours. Il en va différemment des agressions sexuelles. A l’heure où ces lignes sont écrites, plus de 250 signalements avaient été faits auprès du CSA pour agression sexuelle. Ce n’est pas cela qui fera disparaître la culture du viol de notre société, mais si cela peut faire disparaître cette émission inepte et rappeler que non, on ne dispose pas librement du corps d’autrui, même pour un « simple baiser », ce sera déjà une bonne chose.

A ceux qui souhaiteraient se faire une idée, la vidéo est disponible ici, et est très dérangeante.

Information et réseaux sociaux, une relation difficile

Dans son édition du 8 septembre 2016, le Courrier international faisait sa « Une » sur la façon dont « les réseaux sociaux brouillent l’information« . Le Monde publie quant à lui ce mardi 13 septembre une tribune intitulée « Il est temps de contrôler Facebook !« . Le point commun entre ces deux articles ? La prise de conscience que la place croissante prise par les réseaux sociaux dans la vie de ses usagers en fait de puissants vecteurs d’information, parfois (souvent ?) au détriment de la qualité et de l’exactitude du contenu partagé.

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(c) Highways Agency

Il est depuis longtemps révolu, le temps où la presse papier puis, dans une certaine mesure, la radio et la télévision étaient les seuls canaux par où circulait l’information, et où les consommateurs d’actualités consacraient un moment défini de leur journée à consulter celles-ci. À l’heure de la mondialisation, tout s’accélère et la consommation devient frénétique – y compris pour les nouvelles. Et l’avènement des réseaux sociaux n’a fait qu’accroître cette tendance, en permettant de partager encore plus vite, encore plus massivement, et souvent gratuitement, du contenu informationnel.

Il y a là, en théorie, une opportunité incroyable pour la circulation de l’information, et par extension pour la démocratie. On sait qu’une démocratie est supposée garantir la liberté d’expression, donc d’information, et qu’à l’inverse les régimes autoritaires tendent à contrôler étroitement celle-ci. Mais en pratique, plusieurs problèmes apparaissent. En l’absence totale de régulation des nouveaux vecteurs informatifs que sont Facebook, Twitter, et autres Snapchat, on assiste à des dérives qui finissent par atteindre tout le secteur de l’information : fausses nouvelles (les fameuses intox – si répandues que certains médias ont mis en place des rubriques permettant de démêler le vrai du faux, à l’instar des Décodeurs au Monde), articles divulguant sciemment une information parcellaire, propos haineux… En outre, tout usager pouvant, l’espace d’un instant, être porteur d’une information (il suffit d’un tweet par exemple), on assiste à un déferlement monumental et discontinu de nouvelles, sans qu’il soit possible au premier coup d’oeil de savoir si elles sont exactes ou non. Pour faire face à cet afflux d’actualités, les médias traditionnels (chaînes de télévision, journaux dits de qualité) se servent aussi des réseaux sociaux et lancent des canaux diffusant un flux ininterrompu de contenu. Seulement, devant la nécessité de faire vite pour satisfaire une clientèle boulimique d’information – et contraints par la logique du chiffre qui atteint les grands groupes médias dès lors qu’ils sont repris par de riches businessmen, comme Bolloré -, les journalistes gagnent du temps où ils le peuvent : sont touchés en premier lieu l’écriture, mais aussi la vérification des nouvelles, le recoupement des sources. Conclusion, on assiste à une uniformisation à la baisse de la qualité et de la fiabilité de l’information. Les intox se multiplient (il y a quelques jours encore, un scandale a éclaté sur Twitter lié à des propos de Bruno Le Maire… qu’il n’avait en fait pas tenus), dégradant encore un peu plus la confiance des citoyens dans les médias traditionnels, paradoxalement délaissés au profit des sources d’information pourtant moins sûres que sont les réseaux sociaux.

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(c) AFP.com/Hocine Zaourar

Deuxième difficulté, les réseaux sociaux sont très opaques sur la façon dont ils fonctionnent et diffusent leur contenu en général, ce qui ne fait que rendre plus difficile un semblant de régulation. Et les algorithmes utilisés contribuent à une diffusion fragmentaire de l’information, en fonction des goûts de l’usager qui n’a donc accès qu’à la partie de l’actualité qui correspond à son opinion. Or, la diffusion des nouvelles ne permet de construire une société démocratique et citoyenne qu’à condition d’être complète et de permettre à son récepteur de faire ses choix en pleine conscience, en connaissance de cause et après avoir pesé le pour et le contre. Et puis, n’avoir accès qu’à une partie de l’information, celle qui correspond à nos idées pré-établies, peut s’avérer dangereux dans un contexte de montée des populismes, d’excitation des radicalismes et plus largement de vives tensions sociales. Comment le fait de renforcer sans limites son opinion sans jamais entendre les arguments de la partie adverse pourrait-il être positif, alors que plusieurs « camps » semblent déjà au bord du conflit sur la plupart des sujets d’actualité sensibles ?

Et, puisqu’à l’heure de l ‘économie globalisée et accélérée il faut bien parler porte-monnaie, la diffusion de l’actualité telle que pratiquée à l’heure actuelle par la majeure partie des réseaux pose problème en termes de rémunération et de droits d’auteur. Oui, l’accès gratuit aux nouvelles est une avancée majeure pour la démocratisation de l’information. Mais, d’une part, cet éventuel progrès est annihilé par le « profilage » des contenus qui empêche de toute façon une diffusion démocratisée ; d’autre part, ce mode de diffusion accentue les difficultés auxquelles sont confrontés aujourd’hui les médias traditionnels, qui risquent tout bonnement, à terme, de péricliter. Pourquoi vouloir souscrire à la version payante de tel média lorsque son contenu sera repris par d’autres puis diffusé gratuitement sur les réseaux ? Cette diffusion se faisant généralement sans  citer les sources d’origine, cela aggrave en plus la méfiance des consommateurs envers les informateurs professionnels.

Si donc l’avènement des réseaux sociaux est, sur le papier, une chance inouïe pour l’information et ses producteurs, l’usage qui en a été fait jusque-là, couplé au manque de transparence des entreprises qui les gèrent et à l’absence quasi-totale de cadres a jusqu’à maintenant plutôt desservi le secteur du journalisme qu’autre chose. il est aujourd’hui grand temps d’y remédier et de saisir – enfin ! – l’opportunité représentée par Facebook et consorts. Mais ce qu’il y a de positif, c’est que chaque acteur concerné peut agir à son échelle !

D’abord les médias traditionnels et les journalistes, en renouant avec une éthique consistant à vérifier systématiquement l’information et la divulguer uniquement sur la base de sources fiables, ce qui permettrait de produire un contenu traçable et de qualité. Ignacio Ramonet en parle très bien dans l’excellent L’Explosion du journalisme (que j’évoque ici et que vous pouvez vous procurer ). Il s’agit de rompre avec la logique du quantitatif et de retourner vers un contenu qualitatif. Ensuite, les réseaux sociaux, en admettant enfin leur rôle majeur dans la sélection, l’édition, et la diffusion de l’information, ce qui les conduirait à se responsabiliser et adapter en conséquence leurs modes de fonctionnement et leurs algorithmes, afin d’éviter la propagation d’intox et d’offrir aux usagers un accès complet à l’information, et non plus personnalisé en fonction de leurs goûts supposés. Enfin, les « clients » d’actualités eux-mêmes ont un rôle à jouer, en rationalisant leur rapport à l’information et en étant plus sélectifs dans leur consommation. Car finalement, être informé quasiment minute par minute n’a pas tellement d’intérêt (au vu de la pauvreté des nouvelles divulguées en continu) et est surtout chronophage. Mieux vaudrait privilégier un contenu de fond, ayant une qualité certaine, certes plus long à produire et donc disponible en moindre quantité, mais finalement plus informatif que des brèves qui ne font que reprendre jusqu’à plus soif les mêmes nouvelles, sans les analyser ni même simplement expliquer le contexte ou les tenants et aboutissants. Ce serait d’ailleurs le moyen d’initier un cercle vertueux : si les usagers ne consomment plus de « junk news » et deviennent plus pointilleux quant à l’information qu’ils choisissent de consulter, c’est ce type de contenu qui sera produit en priorité et que diffuseront en majorité les médias (donc les réseaux sociaux !), rétablissant alors la confiance entre consommateurs et journalistes.

Et si on parlait valeurs sportives ?

Ça y est, depuis maintenant une semaine, l’évènement sportif du mois d’août est terminé : les JO de Rio sont finis. Finalement, tout ne s’est pas si mal passé : pas de catastrophe sanitaire, les sportifs français battent leur record en termes de quantités de médailles… Mais si on se tourne du côté des valeurs du sport, le tableau n’est pas tellement réjouissant. Les jeux olympiques ont, une fois encore, mis en avant les nombreux problèmes qui accompagnent le sport à haut niveau ces dernières années : dopage, corruption.

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(c) AFP

Certes, le dopage est né avec les progrès de la science et est donc une réalité depuis la seconde moitié du XXème siècle – il est ainsi connu que le célèbre haltérophile russe Vassili Axeleiev prenait produits aujourd’hui considérés comme dopants. Mais aujourd’hui, les affaires semblent se multiplier, ou du moins être plus médiatisées. Après l’affaire Platini-Blatter à partir de mai 2015, l’affaire de la sextape cette année, il y a eu les questionnements liés à la participation de la fédération russe aux JO en raison du grand nombre d’athlètes dopés, puis encore des dénonciations au cours des jeux. Dans tous ces scandales, sont en jeu soit de l’argent et du pouvoir, soit des substances prohibées en compétition. Ils ont aussi en commun de ternir l’image du sport, d’affaiblir les « valeurs sportives » qui sont d’ordinaires tant vantées : dépassement de soi, solidarité…

S’agissant des affaires de dopage, « passe encore ». Oui, cela va à l’encontre des « valeurs sportives » de prendre des produits pour améliorer ses performances, alors que ces produits sont dangereux pour la santé, que ses adversaires n’y ont pas forcément accès, et qu’ils sont prohibés, tout simplement. Mais la science avance plus vite que les CIO et autres Agence Mondiale Antidopage : par conséquent, les produits sont bien souvent interdits après qu’ils aient été mis au point et utilisés de sorte que, forcément, des athlètes seront sanctionnés a posteriori, entachant leur réputation. D’autant que la tendance, tant dans les instances sportives que dans le public, semble être à la sévérité. En outre, le temps que les prélèvements soient analysés, l’échéance sportive est bien souvent passée : là encore, normal que la sanction intervienne après coup et éclabousse les succès des sportifs.

Les affaires de corruption me paraissent plus graves, tant d’un point de vue moral que du côté des conséquences qu’elles ont sur l’image du sport. Dans un rapport rendu en 2008, Transparency International définit celle-ci comme « l’abus, à des fins privées, d’un pouvoir dont on est investi« , pouvoir pouvant résider dans une position, de l’argent, une influence morale ou sociale… C’est là, qu’est le noeud du problème. Le sport n’est pas qu’un loisir : il véhicule et traduit des images, des valeurs, dans l’inconscient collectif (le triste exemple des fascismes et leur usage de l’imagerie du sport l’a montré…). Cela donne donc aux sportifs et aux acteurs qui les entourent un certain pouvoir. Il suffit de voir la façon dont les fans s’enflamment lors des grands évènements… Grands évènements qui, en plus de passionner les foules, génèrent un argent considérable : 2 milliards d’euros de recettes pour l’Euro 2016 par exemple. Enfin, ces évènements ont l’avantage de détourner l’attention de la population et de souder celle-ci autour de ses champions, voire de remonter le moral du pays si les résultats sportifs sont au rendez-vous (voir, là encore, les effets de l’euro 2016 en France). Ils constituent donc un véritable atout politique pour les pays hôtes (sans même parler du rayonnement international qu’ils procurent).

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(c) EMPICS Sport

Pouvoir, argent, politique : quelle meilleure recette pour faire fermenter un peu de corruption ? Car ce cocktail miraculeux pousse tous les acteurs en présence (sportifs en quête d’amour et de réussite, politiques à la recherche d’un peu de positif dans leur bilan, patrons d’instances sportives désireux d’accroître encore un peu leur influence) à vouloir que leur pays, leur athlète, etc. remporte autant de médailles que possible, repousse les limites encore un peu plus. Et cette quête absolue de la victoire sur tous les plans entraîne, forcément, de la corruption. Corruption qui entraîne du dopage : pour que tel ou tel entraîneur puisse honorer sa promesse par exemple, il faudra bien que son sportif se démène encore plus, etc. On voit bien le genre de cercle vicieux que cette dynamique entraîne. Le problème, c’est que les agences et le public sont de plus en plus pointilleux et que les affaires éclatent aujourd’hui davantage. Et on arrive alors au résultat inverse à celui souhaité : le sportif dopé, qui devait faire briller son pays, est déchu de son piédestal et cela a des conséquences sur la réputation de son pays d’origine (comme ç’a été le cas cet été pour la fédération olympique russe)  ; le dirigeant corrompu, qui orchestrait les opérations selon ses intérêts ou ceux de ses commanditaires, finit par ternir l’image de son organisation toute entière et à terme, du sport lui-même.

Malgré tout, je ne pense pas, à la différence de certains, que le sport soit par nature corrompu. Au contraire, c’est une très belle invention qui, utilisée à bon escient, fait du bien au corps et à l’esprit de ceux qui le pratiquent, mais aussi au moral de ceux qui le regardent. C’est une discipline qui permet de s’élever, de se dépasser, ce pour quoi j’ai énormément de respect. En revanche, je suis persuadée qu’en raison de tout ce qu’il recèle, le sport à haut niveau est un terrain fertile pour des personnes malhonnêtes qui y voient un moyen aisé de parvenir à leurs fins, quelles qu’elles soient. Il faudrait donc, à mon sens, écarter les politiques du sport ; en réglementer également la dimension financière ; bref revenir aux fondamentaux sportifs, ceux qui continuent de faire vibrer des milliers de personnes. La création de tribunaux indépendants (comme le Tribunal arbitral sportif) et de commissions est certes un premier pas, mais à l’évidence insuffisant. Pour avancer un peu plus, il faudrait arrêter de nier le problème pour permettre une discussion sur la question. Appliquer véritablement les lois (tant celles des institutions sportives que celles des Etats) serait également un progrès. Surtout, comme toujours, il vaut mieux prévenir que guérir : sensibiliser et discuter avec les nouveaux acteurs sportifs permettrait peut-être de prendre le problème à la racine et d’empêcher que le cycle ne se poursuive à l’infini.