L’Amérique anti-Trump (et autres mouvements contestataires) peuvent-ils encore durer ?

Depuis l’élection de Donald Trump fin 2016 et son investiture en tant que Président des Etats-Unis le 20 janvier 2017, les mouvements « anti-Trump » ont connu une large couverture. La Women’s March par exemple – néanmoins organisée avant l’élection – a pris la tournure d’une vaste contestation contre les positions misogynes du nouveau président. L’action menée par des associations américaines (notamment l’American Civil Liberties Union – ACLU) contre les décrets anti-immigration a connu une large couverture. Même à l’étranger, les réactions ont été vives : une Marche des femmes a été organisée à Paris, par exemple. Pourtant, seulement trois mois après l’investiture de M. Trump, il semble que la protestation s’essouffle. La couverture moindre que lui accordent les médias en est un symptôme ; mais ce constat découle aussi de discussions entretenues avec des Américains de passage à Paris ainsi que des expatriés.

ct-womens-march-national-pg-20170121
(c) The Chicago Tribune

Situé en plein cœur du 2ème arrondissement, à deux pas de l’Opéra Garnier, le Harry’s New York Bar est une sorte d’enclave américaine où se donnent rendez-vous touristes et expatriés en mal du pays. On y rencontre touristes, curieux, et surtout un noyau d’expatriés. À chaque élection présidentielle américaine, le bar organise un faux vote – à l’automne 2016, c’est Hillary Clinton qui en était sortie gagnante. Mais aujourd’hui, l’établissement n’a plus grand-chose à voir avec la politique. Quelques mois après l’effervescence des élections, les clients sont désormais attablés ou assis au comptoir et discutent calmement, de tout, mais pas des élections. On pourrait presque croire que rien ne s’est passé sur la planète politique américaine l’année écoulée. C’est d’ailleurs ce que traduit le discours de certains consommateurs : pour Manon et Jean, québécois vivant à Détroit, « on a plutôt l’impression que le mouvement anti-Trump existait surtout avant son élection et que maintenant, ce sont les médias qui l’exagèrent. ». Pour ces expatriés qui vivent depuis plus de quinze ans aux Etats-Unis, l’ambiance n’a pas réellement changé : « Nos amis américains vont avec le flot depuis que Trump a été élu. Ils attendent de voir comment ça se passe. Dans l’ensemble, on dirait que le mouvement anti-Trump s’estompe. ». A croire ceux qui sirotent un verre dans ce QG d’Américains en déplacement ou expatriés à Paris, l’Amérique anti-Trump ne serait qu’une chimère en train de disparaître peu à peu à mesure que le Président des Etats-Unis rencontre des obstacles sur sa route.

648x415_harry-bar-depuis-mercredi-expatries-americains-touristes-passage-invites-elire-fictivement-prochain-president
Le faux vote du Harry’s Bar – (c) F. Pouliquen/20 Minutes

À première vue, le discours est tout autre chez les Américains politisés. A les entendre, si Donald Trump a des difficultés à mettre en œuvre son programme, c’est précisément grâce aux actions des anti-Trump. C’est du moins la position défendue par Bob Vallier, secrétaire du parti Democrats Abroad France. Pour lui,  si les actions anti-Trump ne font pas énormément parler d’elles, c’est principalement parce qu’elles sont souterraines : en tant que parti opérant à l’étranger, Democrats Abroad est contraint de se plier à de nombreuses restrictions et ne peut pas, par exemple, organiser de manifestations. « Nous pouvons, en revanche, inciter nos membres à appeler les sénateurs et les députés aux Etats-Unis, ou faire pression d’une manière ou d’une autre. Les gens le font avec enthousiasme, parce que ce sont des actions qu’ils peuvent réaliser depuis leur bureau ou à la maison, facilement. »[1] explique ainsi Bob. Plutôt que par de vastes manifestations ou des actions coup-de-poing, l’Amérique anti-Trump expatriée s’organise donc en menant des pressions de long terme – malgré l’organisation ponctuelle de manifestations.

Les membres du parti admettent que cela peut donner l’impression que le mouvement se dévitalise :  « plutôt que s’estomper, je dirais que l’opposition anti-Trump se fatigue. C’est un travail permanent et nous savons qu’il est impossible de garder constamment le même niveau de motivation. ». Pour autant, les Democrats Abroad restent convaincus de la pérennité de leur résistance. Outre la récente victoire remportée avec l’impossibilité pour Donald Trump de faire passer sa loi sur le système de santé américain, une hausse de l’activité a été enregistrée depuis l’élection puis l’investiture du président Républicain : « récemment, les élections pour renouveler le comité exécutif ont eu lieu. Nous n’avions jamais eu autant de candidatures, et c’est une dynamique qu’on a observée dans tous les pays où nous sommes implantés ». Mais le secrétaire du parti lui-même l’admet : « Après l’élection, les gens étaient très en colère, ils voulaient à tout prix agir. Maintenant, ils sont plus réalistes quant à leur capacité de changer les choses. ». C’est déjà l’impression que donnaient les paroles recueillies auprès des clients du Harry’s Bar. Pourtant, les démocrates opposés à Trump continuent d’espérer, dans le 15ème, une remobilisation lors des prochaines actions du Président.

Sans tomber dans une analyse philosophique que d’autres ont déjà menée avec plus de brio (je pense à Étienne de la Boétie dans son Discours de la servitude volontaire), on peut aussi s’interroger sur la durabilité de tels mouvements à une époque où tout semble aller toujours plus vite et où les sources de préoccupation sont multiples. La Boétie parlait de la servitude volontaire comme d’une acceptation passive de l’autorité, un refus de se révolter par paresse, fatigue, ou encore à cause du sentiment que finalement, les dirigeants savent mieux. Il écrivait avant les révolutions de la fin du XVIIIème siècle ; pourtant, il semblerait que son discours s’applique encore aujourd’hui. Nous nous révoltons, puis nous oublions ou bien nous décidons de nous révolter contre quelque chose d’autre. Il ne s’agit pas ici de juger un comportement, de dire qu’il est bon ou mauvais. À chacun son idée sur le sujet. Mais cette attitude existe, et a tendance à tuer dans l’oeuf les soulèvements contestataires. La célérité à laquelle circule l’information n’aide pas non plus : un sujet étant vite chassé par un autre, les contestations sont couvertes pour un temps plus ou moins bref. Une fois leur « heure de gloire » passée, on peut avoir l’impression qu’elles n’existent plus – de sorte que les médias cessent de les couvrir, les gens cessent d’en parler sur les réseaux sociaux ou ailleurs, et un cercle vicieux se met en place. Deux changements d’état d’esprit devraient donc s’opérer, si on veut espérer que l’expression de contestations (ou d’approbations, ou tout autre mouvement qui ne soit pas forcément intrinsèquement contestataire d’un ordre établi !) puisse durer.

D’une part, il est temps de prendre conscience du poids de l’individu sur la politique et à l’international. Le temps est fini où seul les dirigeants et les collectifs massifs pouvaient influencer le cours des évènements : les technologies notamment, mais aussi la mise en réseau des individus et des pays, permettent à des personnes isolées ou à de petits groupes d’avoir un poids. L’interpellation des médias et leur intervention est devenue plus simple. La possibilité de se faire entendre n’a jamais été aussi palpable, pour tous les courants d’expression quels qu’ils soient. La conséquence est que toute forme d’expression risque d’être noyée dans le flot de paroles et d’informations dans lequel nous baignons. Il faut donc également cesser de consommer l’information comme nous consommerions de la nourriture de fast food. J’avais déjà écrit un billet sur un sujet proche ; mais il me semble que revaloriser un journalisme plus lent permettrait d’une part de renouveler la confiance dans les médias, d’autre part de produire un contenu innovant et qualitatif, et enfin de donner plus de couverture à des sujets potentiellement intéressants – coupant par ailleurs court aux accusations de type « les médias ne s’intéresse qu’à ce qui fait le buzz/fait faire de l’argent« . Peut-être y a-t-il ici une utopie ou une exagération du rôle du journalisme, mais j’ai le sentiment qu’expression des sociétés et refonte du métier vont main dans la main – ou du moins, qu’il s’agit de mouvements complémentaires.

[1] Toutes les citations de Bob Vallier ont été traduites de l’anglais (américain).

Élections américaines, pertinence de la démocratie et échec des médias

Mercredi 9 novembre au matin, en Europe, les citoyens se sont réveillés avec une surprise de taille – du moins pour bon nombre d’entre eux : le 45ème Président des Etats-Unis n’était pas Hillary Clinton, mais Donald Trump. Après les nombreuses frasques du candidats, les positions pour le moins extrêmes (et parfois contradictoires) avancées par celui-ci, les sondages penchant plutôt pour une victoire de son adversaire, la nouvelle avait de quoi faire un choc. Quelques jours plus tard, la stupéfaction est passée, il est à présent temps de se pencher sur les enseignements de l’issue pour le moins surprenante de ces élections – trop tôt pour parler d’une réaction à froid, mais certainement pas une réaction aussi « nerveuse » que celle du 9 novembre.

http-o-aolcdn-com-hss-storage-midas-a2d32dd815ace57bb1b8db46ce36371-204562624-splash
(c) Reuters

La démocratie en question 

Nombreux ont été ceux qui ont signalé que ce résultat montre, s’il était besoin, que les sondages et les médias ne sont pas aussi fiables que l’on aimerait le croire. C’est un point que j’aborderai ici – mais il me semble encore plus essentiel de s’interroger sur la valeur de la démocratie, à la lumière de l’élection de Donald Trump. Loin de moi l’idée de remettre en cause ce résultat : il a été élu dans des conditions semble-t-il valides, du moins conformes au système électoral américain, et même si en termes de nombre de voix sa concurrente l’emportait, ce n’est pas l’indicateur sur lequel se base le système aux Etats-Unis. On peut toutefois s’interroger sur la pertinence d’un tel système. Pour rappel, aux Etats-Unis le vote aux élections présidentielles se déroule au scrutin universel, indirect, à un tour : les électeurs votent pour des grands électeurs qui, à leur tour, voteront pour le candidat qu’ils avaient annoncé soutenir. Ce qui signifie que le Président américain n’est pas directement élu par les citoyens, mais qu’il y a un intermédiaire entre ces derniers et lui. Cela peut poser problème en cas de revirement d’un grand électeur – ce qui n’arrive que très rarement ; surtout, on sait à quel point les apparences et la symbolique sont importantes en politique. De ce point de vue, que les Américains ne désignent pas directement celui qui les représentera peut être contestable – même si cela peut aussi être vu comme un « garde-fou ». Ensuite, que le scrutin soit à un tour favorise les risques d’élire des personnalités extrêmes (dans le bon ou le mauvais sens) : là où le scrutin à deux tours permettrait aux électeurs de prendre conscience de la portée de leur vote, le scrutin à un seul tour les met face aux conséquences de leur voix, sans possibilités de retour en arrière ou de modération de leur position. Ce qui est, dans les systèmes à deux tours, un « vote-sanction » appelé à faire réagir des dirigeants qu’on veut en fait reconduire, est dans le système à un tour un véritable coup de poker où l’élection effective du candidat-réaction est une hypothèse plus que probable. Plus généralement, l’élection américaine m’évoque les thèses de Rousseau et Tocqueville, qui déjà en leur temps estimaient qu’une démocratie qui ne prend pas le temps de former ses citoyens est un régime extrêmement dangereux conduisant immanquablement à conduire au pouvoir des personnalités tout aussi autoritaires, si ce n’est plus, que celles qui se seraient imposées par la force.

Cette dimension, on a eu tendance à l’occulter. Elle est pourtant fondamentale. Sans revendiquer une propagande de régime passant par l’école, comme dans les débuts de la IIIème République, il est important de souligner qu’une démocratie doit éduquer et informer ses citoyens pour être fonctionnelle. La démocratie repose sur le vote libre et éclairé des électeurs. Comment espérer que les électeurs soient clairement conscients de leur vote – et même choisissent en toute liberté – lorsque leur éducation civique est lacunaire et leur information, faible ? Certes aux Etats-Unis, la dimension patriotique est très forte. Mais ce n’est pas cela qui fait un citoyen avisé et éduqué – les taux importants d’abstention (46% pour cette élection) montrent que le système civique américain a été incapable de sensibiliser les électeurs à l’importance du vote. Par ailleurs, le fait qu’une majorité de l’électorat Trump fasse partie des classes défavorisées – qui par définition ont un accès moindre à la culture et à l’éducation – montre que de telles lacunes facilite le vote aux extrêmes (cela vaut aussi en France, d’ailleurs). Au-delà de ces questions qui se réfèrent à une sensibilisation et des acquis de longue date, l’information immédiate joue aussi un rôle essentiel. Il est impossible que quiconque fasse un choix libre et éclairé, lorsque les informations portées à sa connaissance circulent mal, qu’elles sont incomplètes, voire fausses. Ce qui nous amène au rôle joué par les médias dans cette élection. Indiscutablement, ceux-ci ont failli. Ce qui leur a fait défaut ces dernières semaines n’est pas nouveau ; mais l’élection américaine a mis ces problèmes en évidence de façon éclatante, provoquant des résultats inattendus. Il faut donc, pour éviter qu’une telle lacune des médias d’information se reproduise, s’y pencher sérieusement.

Une opacité regrettable 

La première chose qui vient à l’esprit, c’est un manque flagrant de transparence. Les médias ont, quel que soit leur bord, passé sous silence les informations qui leur étaient défavorables. Ainsi, les journaux pro Clinton ont-ils eu tendance, au plus fort de la controverse concernant ses courriels, à peu couvrir cette question et à dénoncer en retour les défauts de M. Trump – ou bien à traiter de cette affaire, mais en accusant untel ou untel d’avoir fomenté un complot pour influencer le résultat des élections. Les nombreuses casseroles trainées par l’ancienne secrétaire d’Etat auraient pourtant mérité qu’on s’y attache : son vote en faveur de l’invasion de l’Irak, l’affaire de Benghazi, celle des e-mails. Il ne s’agit pas ici de dire que ces affaires étaient plus ou moins graves que ce qui était reproché à M. Trump. A vrai dire, je suis même convaincue que malgré tout cela, le vote Clinton restait plus raisonnable. Mais, des évènements de cette ampleur, avec un tel impact sur la politique et la société américaine, auraient dû être traités plus largement par les médias. Hors campagne électorale, c’est ce qui se serait produit. Pourtant, se procurer des informations complètes sur cette question était extrêmement compliqué, les médias ayant préféré surfer sur la vague anti-Trump – sans réelle analyse d’ailleurs, les articles sur le sujet étant très souvent des éditoriaux ou des mises en garde. Autre point sur lequel il était difficile de s’informer : les programmes précis des candidats et leurs potentielles conséquences si l’un ou l’autre était élu. Bien sûr, les mesures phares ont été citées : pour Trump, construire un mur frontalier aux frais du Mexique par exemple ; pour Hillary Clinton, oeuvrer en faveur des droits des femmes notamment concernant l’avortement. Mais tout cela restait bien vague. Or, pour voter en pleine conscience, un électeur a un besoin crucial de connaître les aspects programmatiques de tel ou tel camp, vus et analysés par des spécialistes – car se contenter de ce qui est proposé sur le site du candidat est assez peu satisfaisant : les mesures sont toujours présentées comme si elles allaient de soi, ou bien sont exposées avec force détails qui découragent la lecture (je pense par exemple au livre-programme de Bruno Le Maire, pavé de 1012 pages très technique, qui demande pour le lire un certain courage). Plus la campagne avançait, plus les médias, aux Etats-Unis comme à l’étranger, se sont focalisés sur des aspects finalement mineurs : les piques lancées par l’un au cours d’un dîner, les attaques personnelles des uns et des autres, la personnalité fantasque de M. Trump, les cheveux de M. Trump, les femmes successives de M. Trump, et encore M. Trump.

Bien sûr, certaines choses méritaient d’être évoquées au sujet de Donald Trump ! Bien sûr, il est légitime que ses propos obscènes aient été relayés, dénoncés, et médiatisés ! Mais le candidat républicain a fait l’objet d’une couverture médiatique complètement disproportionnée par rapport à celle d’Hillary Clinton – qui, plus classique que son adversaire, détonait dès le départ moins dans le paysage politique et institutionnel. D’emblée, on ne voyait que Donald Trump : ses mimiques, son mode d’expression, ses déclarations farfelues, tout concourait à ce que l’attention se focalise sur lui. Il n’y avait aucun besoin d’en rajouter en lui consacrant Une après Une, chronique après chronique, en alimentant des scandales le concernant… bref en lui accordant une place médiatique considérable, qui loin de lui porter préjudice (à l’exception de l’épisode de la vidéo diffusée par le Washington Post) n’a eu aucun impact sur les intentions de vote à son égard, voire les a renforcées. Cette présence constante dans les médias lui a permis, pendant de longs mois, de ne pas avoir à investir dans sa campagne : le phénomène Trump était auto-suffisant. Cela relève pourtant de l’évidence : à toujours évoquer une personnalité dans les médias, que ce soit en bien ou en mal, on finit par acclimater les consommateurs de ce média à la personne en question, qui apparaît donc moins scandaleuse, moins étrangère, moins dangereuse aussi. Mais évoquer Trump en permanence avait un avantage considérable : son nom permettait d’ameuter une audience importante – pour le dire autrement, parler du candidat républicain et de ses outrances, c’était l’assurance de faire du buzz. Et dans un monde médiatique de plus en plus concurrentiel et dirigé par le business, où les entreprises de médias peinent souvent à garder la tête hors de l’eau, pouvoir générer de l’audience facilement était une aubaine. L’appât du gain a été plus fort que les considérations rationnelles – mais n’est-ce pas finalement la suite logique de l’intégration des médias à un système où, précisément, le gain est l’objectif ultime ?

La déontologie au placard

Ce qui nous amène à une autre lacune des médias au cours de la campagne présidentielle : leur manque d’éthique et de déontologie. En principe, un journaliste peut refuser d’écrire sur un sujet s’il estime que ce serait moralement ou professionnellement contraire à son éthique. Un journaliste est aussi tenu de systématiquement vérifier ses sources et la véracité des informations qu’il diffuse. S’il n’est pas tenu d’être objectif ou parfaitement neutre (et heureusement, car sur des domaines tels que la politique, cela serait parfois bien difficile), la moindre des choses est de faire comprendre clairement aux destinataires de l’information que la façon dont elle sera présentée est potentiellement biaisée. Enfin, un journaliste est supposé placer la recherche de la vérité et le bon exercice de sa profession au-delà de considérations de gain (que celui-ci soit financier, social, ou quoi que ce soit d’autre). Mais sur tous ces éléments, le journalisme a failli durant la campagne : particulièrement concernant le dernier point, sur lequel je ne reviendrai pas, et sur le sourçage des informations. Réseaux sociaux et exigence de rapidité aidant, il devient difficile pour les journalistes de concilier obligations déontologiques et obligations pratiques. Lorsque les enjeux sont aussi forts que cette année, cela devrait pourtant être le b.a-ba du métier. Or, si des informations fausses n’ont pas nécessairement été relayées par les grands médias, cette campagne a eu son lot d’approximations et d’informations tronquées ou sorties de leur contexte pour les rendre plutôt favorables à l’un ou l’autre des candidats. Lorsque l’information était beaucoup plus verrouillée, ce type de comportements pouvait passer inaperçu. Mais aujourd’hui, même s’il reste plus facile aux professionnels qu’aux autres d’accéder à l’information, les citoyens lambda peuvent eux aussi se la procurer, et de plus en plus aisément : des organisations comme Wikileaks participent de ce mouvement. Chacun peut donc constater les manquements et les omissions des médias, ce qui a pour conséquence d’alimenter la méfiance envers ceux-ci – et ce d’autant plus que dans l’élection américaine de 2016, Donald Trump a largement encouragé ce sentiment. Le défaut d’information a alors rencontré un mouvement de rejet de celle-ci, que de nombreux électeurs considéraient comme peu fiable, renforçant l’ignorance globale sur la politique américaine.

Un dernier point mérite d’être évoqué : la déconnexion flagrante des médias traditionnels avec ceux dont ils parlaient. En méprisant Trump, les journalistes ont méprisé leurs électeurs – ou plus exactement, ils ont donné cette impression. Ce qui revient finalement au même du point de vue des intéressés. Ils ont donné à voir une information biaisée en fonction de leurs convictions politiques, tronquée selon ce qui les arrangeait ; mais aussi selon qu’ils espéraient voir advenir. Les journalistes ont éludé une réalité dont ils espéraient qu’elle n’existait pas ; plutôt que d’écrire du point de vue des électeurs de Trump, ils ont écrit en les observant de loin. Dans l’ensemble, et même si le salaire d’un journaliste n’est pas mirobolant, ceux-ci font partie d’une élite au moins culturelle et intellectuelle. Une élite constamment conspuée par Trump puis ses électeurs. Cette déconnexion est un véritable problème : en se rapprochant trop des cercles des élites, les médias rompent le lien avec leurs lecteurs et ne sont plus à même de cerner les évolutions de celui-ci. Dès lors, l’information qu’ils délivrent est amputée d’éléments essentiels, ce qui perpétue le cercle vicieux de désinformation, de rupture entre les médias et les citoyens, et on en revient alors au premier point : les électeurs ne peuvent plus voter en conscience et de façon éclairée, et la démocratie se met elle-même en péril. Je devrais parler également des relations entre les médias et les réseaux sociaux, qui ont joué un rôle évident dans la polarisation du débat et l’abaissement de celui-ci au niveau individuel plutôt que programmatique et conceptuel, en marginalisant l’information complète. Mais j’ai déjà parlé de cela dans un autre billet (autrement moins long) que je vous laisse découvrir.

Évidemment, dégager tous ces enseignements ne sert à rien si l’on n’en tire pas les conséquences et si l’on ne s’en sert pas pour travailler sur ce qui a si cruellement manqué lors de cette élection. D’abord, renouer avec la déontologie journalistique apparaît plus que jamais essentiel : cesser de se baser sur des informations à l’exactitude douteuse et revenir à une information que l’on a soi-même recueillie si possible, pour fournir les renseignements les plus justes possibles aux lecteurs. Ensuite, s’affranchir des liens avec le monde du business et de la politique, pour écrire en toute indépendance et dans l’unique recherche de la vérité. Enfin, en revenant à un travail de terrain, renouer avec ceux dont il est question dans les médias et les destinataires de l’information, pour avoir conscience des enjeux que ces gens voient dans telle ou telle actualité. Toutes ces propositions sont bien sûres coûteuses, et exigent donc de trouver des financements – précisément alors que les médias traditionnels connaissent ces dernières années une crise d’ampleur majeure. L’idéal serait de se tourner vers des fonds publics : après tout, on pourrait en théorie imaginer que les gouvernements démocratiques ont intérêt à préserver la bonne marche du métier, si importante à l’exercice plein et entier d’une démocratie efficace. Mais les dirigeants y ont-ils vraiment intérêt ? Les financements des médias publics sans cesse rabotés laissent songeur à ce sujet…

Le dénouement du duel Trump/Clinton

Demain, mardi 8 novembre, – et mercredi 9 novembre au matin, décalage horaire oblige – le monde sera suspendu aux élections américaines. Celles-ci marqueront enfin le terme d’une campagne présidentielle extrêmement longue et éprouvante, tant pour les candidats que pour le public, à qui le sort n’a épargné aucun retournement de situation ni aucun rebondissement – parfois si farfelus qu’on les aurait cru sortis de l’imaginaire débordant d’un scénariste fou ; mais non, il s’agissait bien de la réalité. Elles marqueront aussi l’issue du duel entre deux candidats que tout semble opposer, le très spécial Donald Trump et la si classique Hillary Clinton.

trumpclinton
(c) Jim Lo Scalzo/EPA

Il semblerait que, selon le résultat du vote, soit rien ne changera, soit nous aurons l’impression qu’un cataclysme s’abat sur nous. Qu’un candidat aussi fantasque que Donald Trump, qui jusqu’il y a quelque mois faisait encore rire (jaune) plutôt que pleurer, soit élu président des Etats-Unis aurait un retentissement bien au-delà des frontières américaines et serait certainement lourd de conséquences mondiales, en termes économiques aussi bien que politiques. Au contraire, si Hillary Clinton l’emportait, on peut penser que la politique menée par les Etats-Unis resterait globalement la même : politics as usual. Certains signaleraient sûrement l’avancée majeure marquée par la présence d’une femme à la présidence des Etats-Unis – mais il n’est même pas certain que cette dimension ferait tant de remous, dans la mesure où Mme Clinton est une figure présente depuis si longtemps sur la scène politique américaine, et où son accession à la présidence semble depuis peu quasi-inéluctable que ça ne serait pas tellement surprenant. Surtout, malgré la mise en avant de cet argument dans sa campagne, l’ancienne secrétaire d’Etat a toujours laissé assez partagées les militantes pour les droits des femmes, qui sont assez nombreuses à estimer que son arrivée au pouvoir ne serait pas forcément un immense progrès pour leur cause – et estiment surtout que son féminisme est opportuniste. Bref : selon l’issue de l’élection présidentielle de demain, nous aurons droit à un torrent de réactions contradictoires et virulentes, ou à un souffle de soulagement rehaussé d’accusations de complot (on se souvient que lors du deuxième débat de cet automne, Trump a laissé planer le doute quant à son acceptation ou non des résultats en cas d’échec pour lui).

Mais ce n’est pas en cela (pas uniquement, en tout cas) que cette élection et son résultat sont majeurs. L’état d’esprit qui l’entoure est aussi capital : on a l’impression que, après les vivats qui ont fait suite aux élections successives de Barack Obama, cette échéance électorale ne provoquera que dépit et, au mieux, désintérêt, quel que soit son résultat. Hillary Clinton est loin de remporter une franche adhésion de la part d’une large majorité de la population, aux Etats-Unis comme ailleurs. Trop froide, trop élitiste, trop modérée pour de nombreux électeurs ; menteuse, « vicieuse » et corrompue pour ceux qui sont adeptes du discours Trump. Les témoignages de nombreux citoyens américains rappellent que pour une part des électeurs d’Hillary Clinton, le vote est ici devenu un vote par défaut – au point que le New York Times a dû publier un article à ce sujet pour convaincre les moins enthousiastes. Si elle est élue, cela ne provoquera certainement pas autant de joie que les dernières échéances présidentielles américaines. A l’inverse, si Trump est élu, ses supporteurs de la première heure ne manqueront pas d’étaler leur contentement et de le crier haut et fort. Mais même du côté du candidat républicain, certains votent par dépit ou afin de « bousculer » les élites (comme ces électeurs qui ont voté Brexit au Royaume-Uni, persuadés que leur vote contestataire se perdrait dans une masse de « in », et que le Brexit ne passerait jamais… raté). Surtout, à l’échelle planétaire, incrédulité et stupéfaction seront probablement les réactions les plus répandues, plutôt que des débordements de joie. On voit mal comment la planète entière pourrait se réjouir de l’élection de celui qui semblait être un simple mauvais clown avant que sa dangerosité et sa mégalomanie galopante ne se révèlent dans toute leur splendeur. Malgré cela, le peu d’enthousiasme que suscite la figure d’Hillary Clinton transforme cette élection en un genre de combat entre le pire et le moins bien, entre le désespérant et le décevant.

Deuxième facteur qui rend essentielle cette élection : elle s’est construite sur du vide. Certes, la candidate Démocrate a fait preuve de compétences et a montré sa connaissance approfondie de nombreux sujets, particulièrement en matière de politique extérieure. Mais à quoi bon, lorsque le candidat opposé et ses adeptes refusent d’entendre le moindre argument fondé et voient une preuve de conspiration ou une marque de l’establishment dans tout ce qui s’oppose à eux ? Si encore le candidat Républicain avait étayé cette opposition farouche, systématique et violente par des éléments solides et des contre-propositions intéressantes… Mais non : Donald Trump a, pendant tout le temps de la campagne (c’est-à-dire depuis plus d’un an depuis qu’il s’est déclaré candidat tout de même !) brassé du vent et a préféré faire de l’insulte et de l’invective son modus operandi pour conquérir le coeur des foules. Malheureusement, la tendance ne touche pas que les Etats-Unis, loin de là : le deuxième débat des candidats à la primaire de la droite, jeudi 3 novembre dernier, était un modèle du genre  – même si on était, et c’est rassurant, encore loin de ce que les électeurs américains ont pu suivre cette année. Des débats de poissonniers, des invectives et des piques personnelles à foison, mais de réelles propositions, bien peu. Le plus alarmant, dans l’élection américaine, est que ce vide quasi-total et cette incompétence éclatante étaient précisément un argument de campagne pour Donald Trump ! Cela démontrait, selon lui, qu’il ne faisait pas partie de l’élite politique classique. Pour ses électeurs, cela avait quelque chose de rafraîchissant. Or, que les politiques soient, dans de nombreuses démocraties occidentales, installés au pouvoir depuis bien trop longtemps et se succèdent sans qu’on puisse vraiment faire de différence, cela ne fait aucun doute. De là à franchir le Rubicon et à mettre à la tête des Etats-Unis un entrepreneur fou, il y a un fossé tout de même assez large.

trump-clinton-1_5729095-680x383
(c) AP

Surtout, cette élection a donné le sentiment que personne n’en prenait, au fond, les enjeux au sérieux. Évidemment, de nombreux médias se sont relayés pour appeler à voter pour Hillary Clinton (ou plus exactement, à voter contre Donald Trump) : le New York Times ou le pourtant très conservateur Washington Post, par exemple. Des personnalités et des associations se sont mobilisées pour rappeler l’importance du vote et faire prendre conscience des dangers présentés par M. Trump : Bryan Cranson, ancien acteur de la série à succès Breaking Bad ; Robert de Niro, du Parrain et de Taxi Driver… Sur Internet, dans les médias traditionnels, un nombre incalculables de personnes plus diverses les unes que les autres ont élevé la voix pour dénoncer le candidat républicain et sa façon de faire de la politique. Mais combien sont-ils à avoir pris le problème à la source ? On l’a touché du doigt lorsque la candidate Démocrate a désigné les partisans de son adversaire comme des gens « pitoyables : racistes, sexistes, homophobes, xénophobes, islamophobes ; à vous de choisir« . Ce propos n’est pas excusable, en plus d’être une grave erreur de stratégie en pleine campagne. Mais il a un mérite : il montre qu’à n’avoir pas considéré avec assez de sérieux le candidat Républicain, on a fini par voir de la même manière ses électeurs. Or, c’est précisément l’enjeu de cette élection. Des candidats fantasques à des élections nationales, il y en a déjà eu et il y en aura probablement encore. Mais des candidats qui érigent à ce point en drapeau leur méconnaissance des dossiers importants, qui font preuve d’un comportement aussi peu « politique », qui insultent et dégradent des pans entiers de la population, et qui malgré tout suscitent l’adhésion de nombreux votants : le phénomène est inédit. Mettre en évidence les failles de Donald Trump était certes important, nécessaire même – ne serait-ce qu’en vertu d’un devoir d’information des citoyens. Il n’en est pas moins regrettable que cette dimension ait été si privilégiée qu’elle a occulté une réflexion sur les raisons de l’attrait pour M. Trump. Des raisons générales ont été mises en avant : désaffection pour la politique classique ; inégalités et misère croissantes ; sentiment d’abandon de la part des élites. En revanche, rien de concret n’a été proposé pour permettre un changement de fond de la situation. Rien n’a été fait pour aller chercher ces électeurs déçus des gouvernements précédents – bien au contraire, ils ont été de plus en plus moqués, méprisés, vus comme des fous.

Il faudrait alors considérer que la moitié des citoyens américains sont fous, idiots ou pitoyables ? Une telle affirmation ne peut évidemment pas être faite. Un débat concernant l’électorat Trump, ses motivations et ce qui pourrait le faire changer de cap aurait pourtant été bénéfique, car le phénomène Trump est malheureusement le parallèle de ce que vit, en décalé, l’Europe : rarement les populistes ont semblé avoir autant de succès sur le Vieux Continent, et une réflexion de ce type concernant les Etats-Unis aurait permis d’y voir plus clair sur notre propre terrain. A défaut, nous voilà contraints d’attendre avec appréhension les résultats de demain – en sachant que nous ne pourrons pas retarder éternellement cette discussion.

Viktor Orban, toujours plus loin

L’Union européenne, ce projet si cher à quelques pères fondateurs de la moitié du siècle dernier, n’a jamais été aussi avancée : d’une simple union économique puis douanière, elle est aujourd’hui devenue une union aux aspects très politiques réunissant 28 membres, une union monétaire, et une puissance économique sur la scène mondiale. Malheureusement, l’Union européenne est aussi, aujourd’hui, confrontée à de nombreux dangers ; et un nouveau s’est ajouté à la liste ce mardi 4 octobre, avec la déclaration de Viktor Orban – le premier ministre hongrois – annonçant le potentiel amendement de la Constitution du pays en vue d’interdire toute installation obligatoire de migrants sur le sol national.

3404-victor-orban_5707211
(c) Reuters/François Lenoir

A l’origine, les prétentions de l’Europe étaient « simplement » économiques – mais à mesure qu’elle s’est développée, elle a acquis des compétences bien plus étendues qui semblent, dernièrement, susciter des tensions croissantes. Il y a eu la crise économique de 2007-2008 ; il y a eu le référendum sur le Brexit, le 23 juin 2016 ; il y a, depuis quelques années, la montée des extrémismes et d’un sentiment de désaffection vis-à-vis du projet européen ; il y a surtout, et particulièrement depuis l’été 2015, ce qui a été appelé « la crise des migrants ». Celle-ci aurait été l’occasion de faire front commun face à la difficulté, de montrer une Union européenne unie et prête à laisser de côté les intérêts propres de chaque Etat pour surmonter, ensemble, la situation et trouver des solutions efficaces face à un afflux de migrants discontinu, ce qui aurait permis de souder une Union en difficulté, de rassurer les Etats membres, et d’apporter une réponse humainement acceptable à un phénomène qui, en définitive, traduit surtout une terrible misère – si terrible que les Etats ont longtemps décidé, chacun de leur côté, de faire comme si de rien n’était. Une belle occasion donc – et plus que ça, une nécessité humanitaire ! Et il a semblé, à l’origine, que les représentants des Etats membres et les instances dirigeantes de l’UE avaient pris conscience de cet impératif. Pour une fois, à l’été 2015, les décisions ont été prises relativement vite, et sur le papier, les Etats devaient s’unir pour répartir efficacement les différents arrivants selon les pays, selon des « quotas » établis grâce à divers critères. L’Allemagne, particulièrement, a adopté un rôle de moteur et s’est lancée dans une vaste politique d’accueil, qu’Angela Merkel – et c’est tout à son honneur ! – maintient aujourd’hui coûte que coûte, malgré la virulente opposition qu’elle reçoit.

Mais, hélas, comme souvent dans toute organisation de ce type, et toute supranationale soit l’UE, les logiques internationales ont vite repris le pas, mettant une fois de plus au premier plan les intérêts propres de chaque Etat. C’est ainsi que plusieurs d’entre eux – malgré l’adoption de la répartition par quota suite à un vote régulier ! – ont commencé à se faire entendre, qui en arguant des conditions économiques difficiles, qui en avançant que seuls les Etats d’arrivée des migrants devraient se charger de la question… Conclusion, la répartition par quotas n’a pas encore été mise en oeuvre et provoque des tensions toujours grandissantes entre ceux qui, en attendant, prennent les migrants en charge et ceux qui tentent d’éviter à tout prix que la mesure soit mise en place. Et, dans ce cadre, l’annonce de Viktor Orban est tout simplement inadmissible. A plusieurs titres. D’abord, on connaît les choix politiques douteux du premier ministre : il a fait inscrire la référence à Dieu dans la Constitution, a décoré des artistes racistes ou antisémites… Cette tendance se retrouve aussi en ce qui concerne le respect de l’Etat de droit : la détention provisoire illimitée a été consacrée sous son impulsion, il est à l’origine d’un amendement de la Constitution ayant retiré une grande partie de ses pouvoirs à la Cour constitutionnelle… Dans ce cadre, sa déclaration du mardi 4 octobre n’est pas tellement étonnante.

le-premier-ministre-hongrois-viktor-orban-vote-aux-cotes-de-son-epouse-pour-le-referendum-antirefugies-a-budapest-le-2-octobre-2016_5717445
Viktor Orban lors du référendum de ce dimanche 2 octobre – (c) afp.com/Attila Kisbenedek

Ensuite – et c’est lié au premier point – Viktor Orban semble faire fi des des évènements juridiques qui ont lieu dans son pays. Ainsi, il avait organisé le 2 octobre 2016 un référendum afin que la population donne ou non son accord à la politique de répartition. Or, si à plus de 95% des votants, les Hongrois ont marqué leur opposition à celle-ci, ils ont été moins de 50% à se mobiliser, de sorte que le référendum a été invalidé – ce qui devrait amener le premier ministre à un peu plus de prudence… Ce référendum prenait d’ailleurs plutôt une forme de plébiscite, et son caractère démocratique me laisse un peu dubitative, au vu de la formulation des questions, caractérisées par un manque de neutralité assez indécent. Les citoyens hongrois devaient ainsi répondre par « oui » ou « non » à « Voulez-vous que l’Union européenne décrète une relocalisation obligatoire de citoyens non hongrois en Hongrie sans l’approbation du Parlement hongrois ?« . Premièrement, les faits présentés ne sont pas parfaitement justes : certes, le Parlement hongrois n’a pas directement approuvé la solution. Mais celle-ci a été prise en vertu des procédures très codifiées en vigueur à Bruxelles, et qui garantissent un minimum de légitimité aux décisions prises, notamment en imposant qu’elles soient approuvées par un minimum d’Etats (55%) représentant, au moins, 65% de la population européenne. Donc, présenter les choses de façon à ce qu’on pense que la décision a été prise de façon complètement déconnectée et sans aucun appui démocratique ou populaire semble assez peu honnête. D’autant que c’est là le principe même de la démocratie : ce n’est peut-être pas le système le plus satisfaisant, mais ses règles veulent que la majorité l’emporte, alors même que certains seraient en désaccord – discuter de la pertinence de la démocratie est un débat très intéressant, mais ce n’était ni le lieu ni le moment, ni l’enjeu. Deuxièmement – et la critique peut être faite à tout référendum -, la question n’appelait qu’une réponse fermée, excluant toute nuance. De sorte qu’il suffisait de la poser de façon à laisser entendre qu’il y avait, par la répartition des quotas, une violation totale de la souveraineté hongroise et des volontés populaires, pour s’assurer une réponse positive. Passons.

Le troisième point, qui rend encore inacceptable l’annonce récente d’Orban, c’est qu’elle montre à quel point celui-ci non seulement passe outre les normes juridiques de son propre pays, mais balaie également les efforts fournis depuis plusieurs mois par les dirigeants européens pour maintenir tant bien que mal l’unité et la cohésion. Certes la Hongrie est un « petit pays », certes son économie n’est pas aussi florissante que celle de certains de ses voisins, et certes ce n’est pas un pays d’arrivée pour les migrants. Mais l’Italie, la Grèce, même si elles sont des portes d’entrée pour les migrants et réfugiés, ne sont pas exactement des économies qui battent leur plein actuellement ; l’Allemagne a beau avoir une économie solide, elle n’est pas une terre d’arrivée non plus ; quant à la France, si sa situation est meilleure que celle des pays évoqués plus haut, elle a encore de grosses failles économiques à combler, et voit beaucoup moins de migrants arriver par ses terres que l’Italie ou l’Espagne par exemple. Face à un tel désastre humanitaire, refuser de participer à l’effort collectif, c’est faire preuve d’une irresponsabilité et, en fait, d’une inhumanité sans nom. Et c’est d’autant plus grave qu’aujourd’hui, l’Europe est profondément désunie – attiser les conflits, relancer les sujets de tension, c’est provoquer un peu plus de fractures au sein de la construction européenne, alors que celle-ci est indispensable pour faire face aux mutations mondiales contemporaines. Soyons réalistes : elle a beau rencontrer de graves difficultés, l’Union européenne reste plus puissante en tant qu’Union que chacun de ses membres pris individuellement.

Malgré tout, essayons de ne pas être trop pessimistes : ce n’est pas la première fois que l’Union européenne traverse des périodes troublées, et sûrement pas la dernière. La communauté européenne a déjà survécu à plusieurs difficultés et bouleversements sur la scène mondiale : le blocage institutionnel à la fin des années 1960 par exemple, lorsque la France a refusé de siéger plusieurs mois à l’initiative de de Gaulle ; ou encore la chute du bloc de l’Est, qui a radicalement changé les équilibres internationaux. Ce qu’on appelle aujourd’hui des « crises » est de toute façon inhérent au projet européen : plus les pays faisant partie de l’Union sont nombreux, plus il y a de cultures différentes en jeu, d’intérêts divergents voire complètement opposés, et plus il faudra recourir à des compromis plus ou moins satisfaisants pour les acteurs en présence ; et, les relations internationales étant tributaires de rapports de force susceptibles d’évoluer, le projet d’intégration européenne est en fait une lutte permanente entre ces acteurs, ce qui génère nécessairement des frictions. Celles-ci sont surmontables, à condition de faire preuve (on en revient toujours au même point !) de responsabilité et de privilégier l’intérêt général au détriment des intérêts individuels. Espérons que M. Orban entendra rapidement raison et cessera ses dangereuses provocations au plus vite.

 

Les Bahamas Leaks, quand l’histoire se répète

Ça devient si fréquent que c’en est presque un running gag : les scandales liés à l’argent se suivent et se ressemblent tous. Cette semaine, on a ainsi appris que Neelie Kroes, commissaire européenne à la concurrence entre 2004 et 2014 a été, dans le même temps, membre du conseil de direction d’une société offshore aux Bahamas. Si l’histoire est affligeante, moralement choquante, on ne peut malheureusement pas dire qu’elle surprenne : ces dernières années, ces affaires se sont multipliées, 2016 étant une année particulièrement riche en la matière.

European Digital Agenda Commissioner Kroes addresses a news conference in Brussels
(c) Reuters/Thierry Roge

Toutes ces affaires traduisent bien sûr un lien évident entre élites, pouvoir et argent. Jusque-là, rien de très nouveau : déjà dans l’Antiquité, les conflits armés s’achevaient par un pillage des biens de valeur ; au Moyen-Âge, l’Église catholique, éminemment influente auprès des Rois, détenait de façon plus ou moins justifiée un patrimoine ô combien riche. Cette relation entre pouvoir et argent n’a fait que s’accroître depuis, culminant avec l’avènement de la mondialisation et du capitalisme et les progrès de la technique (juridique, intellectuelle, technologique) qui permettent aux capitaux de circuler plus librement mais également d’être dissimulés plus aisément. Seulement, depuis le Moyen-Âge, de nombreuses choses ont changé. D’abord, nous vivons aujourd’hui en démocratie : quand bien même des élites politiques existent toujours, leur rôle devrait être de représenter les citoyens et de défendre les intérêts de ces derniers, plutôt que de défendre leurs intérêts propres et leurs gains personnels. Ensuite, la même mondialisation et les mêmes progrès techniques ont aussi rendue plus facile la révélation d’informations supposées secrètes et leur circulation, de sorte qu’il est assez peu probable que sur le long terme, ce genre de manoeuvres fiscales restent inconnues. D’autant que semble se développer une tendance accrue à rechercher la « vérité » (quelle qu’elle soit) et à la révéler au plus grand nombre, et ce particulièrement concernant le personnel politique.

Il est donc parfaitement utopique, de la part de ces hommes et femmes politiques qui décident de frauder le fisc ou d’outrepasser les règles pour augmenter leur profit, de penser qu’ils pourront s’en tirer sans que leurs agissements soient révélés. Penser le contraire traduit de leur part une forme d’aveuglement parfaitement irresponsable – en plus d’être immoral. En effet, dans un contexte de désamour croissant pour le monde politique, et particulièrement de méfiance vis-à-vis de l’Union Européenne (marqué de façon éclatante par les résultats du référendum sur le Brexit et, plus largement, la montée des partis anti-européistes), ces affaires s’avèrent très dangereuse pour la démocratie et ne font qu’accentuer un peu plus le sentiment de rupture entre la majorité des citoyens, issus pour la plupart de classes moyennes voire populaires, et ceux qui les dirigent. Sans même évoquer cette dissociation croissante entre les individus et leurs supposés représentants, comment les élites politiques peuvent-elles édicter des règles et exiger qu’elles soient respectées quand eux mêmes les bafouent sans sourciller ? Comment espérer avoir un minimum de crédibilité auprès des autres acteurs internationaux quand sans cesse les politiques se débattent et inventent des excuses plus ou moins décentes pour se sortir des scandales dans lesquels ils s’embourbent eux-mêmes ? Et comment, enfin, s’étonner de la montée des partis populistes et des extrêmes quand, en plus de donner l’impression de brasser du vent et de ne plus être capable de régler des dossiers cruciaux, les politiques traditionnels étalent dans tous les médias leurs mensonges ? Face à de tels évènements, de plus en plus répétés, il n’est pas vraiment surprenant que beaucoup se résignent et perdent foi en la politique.

mossackfonseca
(c) afp.com/Rodrigo Arrangua

Car si ces scandales ne sont le fait « que » de quelques personnages politiques, ils laissent de plus en plus interrogateurs. Déjà, qu’ils se multiplient laisse songeur quant au nombre potentiel de personnes impliquées et qui ont pu passer jusque-là (mais pour combien de temps) entre les mailles du filet. Surtout, cette multiplication montre qu’en réalité, les affaires ont beau se multiplier, rien ne change vraiment. Les « Panama Papers » par exemple, qui ont pourtant eu un retentissement mondial, n’ont finalement eu que peu de conséquences. Il y a eu des réunions, il y a eu des mots, il y a eu une volonté de se montrer plus sévères envers les paradis fiscaux. Mais en fait, rien de concret ne s’est vraiment produit, et le soufflé est retombé, au point que l’on peut se demander si vraiment, les élites ont envie de voir disparaître ces pratiques. L’ennui n’est pas tellement que les paradis fiscaux existent ; c’est surtout que ceux qui sont supposés être des modèles de probité morale y recourent. Plutôt que de s’acharner à tenter de réduire les marges de manoeuvre de ces pays, il vaudrait bien mieux que les responsables politiques revoient leurs pratiques et cessent de vouloir à tout prix s’enrichir un peu plus, pour se concentrer sur ce pourquoi ils ont été placés dans des positions de pouvoir : la gestion d’un pays – ou d’un ensemble de pays – et la défense de l’intérêt général. Il en va de la survie de la démocratie et du semblant de cohésion politique et social qu’il nous reste.

L’indigestion Trump

« Trump ». Si jusqu’à il y a finalement peu de temps, ce nom évoquait surtout celui d’un milliardaire américain mégalomane et teint en blond, cette charmante image se double aujourd’hui (et est dépassée, malheureusement) de celle de l’un des deux principaux candidats aux élections présidentielles américaines de novembre. Ses déclarations abracadabrantesques, sa mèche si bien taillée et son sens de la petite phrase (si possible scandaleuse) ont beaucoup fait parler de lui au cours des derniers mois – le stade du rire étant depuis longtemps dépassé – mais maintenant, par pitié, il faut que cela cesse.

Certes, depuis le remaniement (encore un ! c’était le 3ème) de son équipe de campagne, dans le courant de l’été, Donald Trump semble s’être calmé. Il a même daigné souhaiter un prompt rétablissement à sa rivale, Hillary Clinton, après le malaise de celle-ci et l’annonce de sa pneumonie suite à la commémoration du 11-septembre. Mais honnêtement, qui croit à ce brusque volte-face ? Chaque jour, Donald Trump lui-même ou un membre de son clan donne un motif supplémentaire de ne pas le laisser accéder au pouvoir. Ce sera aux électeurs américains d’en décider, mais il y a de franches raisons d’espérer qu’il n’accèdera pas au mandat brigué, l’un des postes les plus importants de la planète.

Donald Trump Addresses GOP Lincoln Day Event In Michigan
(c) Bill Pugliano/Getty Images

Aujourd’hui encore, son fils Tweetait une image affirmant : « Si j’avais un bol de Skittles et que je vous disais qu’à l’intérieur, il y en a trois qui peuvent vous tuer, mais pas plus… En mangeriez-vous ? Voilà notre problème avec les réfugiés syriens« . Durant l’été, Trump père a quant à lui fait à plusieurs reprises des raccourcis dans ses discours, assimilant « immigré » et « terroriste » et jouant ainsi de la peur collective dans un contexte déjà très tendu. Jusqu’au bout, il a affirmé qu’Obama n’était pas né aux Etats-Unis, surfant sur une vague de racisme ambiant, avant de se rétracter au cours d’une brève conférence de presse dans le tout nouvel hôtel qu’il a fait construire près de la Maison-Blanche. Et il y a eu, bien sûr, les propos tenus à l’encontre des parents musulmans d’un jeune militaire américain mort sur le terrain, parfaitement inappropriés en plus d’être islamophobes. L’art de contenter les franges les plus xéno/homo/islamophobes de la société américaine, Trump sait faire, donc. Critiquer les politiques menées jusque-là par l’ « establishment » qu’il dénonce, est aussi une compétence fort bien maîtrisée par le candidat à la présidentielle américaine. Et jouer des faiblesses de ses rivaux pour faire baisser leur cote dans les médias tout en augmentant la sienne est également une de ses capacités – il semblerait de toute façon que l’attaque personnelle et injustifiée soit devenue une compétence assez répandue parmi les hommes politiques, et il n’y a plus besoin de traverser l’Atlantique pour s’en apercevoir. Pour résumer donc, Trump maîtrise l’art de la communication et des déclarations outrancières voire injurieuses qui lui offrent une couverture médiatique extrêmement large.

C’est probablement, en partie, ce bagou qui a fait son succès. Si les médias (en grande partie réprobateurs) qui évoquaient ses sorties l’ont fait dans le but de le décrédibiliser, c’est exactement l’inverse qui s’est produit : en lui donnant une telle vitrine, ils ont permis au candidat Trump de faire campagne sans dépenser un sou, et de montrer aux électeurs les plus désabusés, ceux qui se sentaient le moins compris par les politiques plus mesurés, qu’enfin – un candidat les avait compris. Impression pour le moins paradoxale, venant d’un homme richissime et dont l’égocentrisme transparaît à chaque déclaration. Dans cette perspective, sa critique permanente de l’ « establishment » a joué en sa faveur également. Argument privilégié s’il en est des populistes, et qui émane le plus souvent de ceux qui représentent le mieux la classe tant décriée… Franchement, un milliardaire, fruit du capitalisme qui étale sa richesse à tout va et doit en grande partie sa réussite au système en place, critiquer celui-ci ? Mais cela fonctionne. Pourtant, Trump n’a pas grand chose d’autre pour sa défense. Outre le fait qu’il n’a manifestement aucune idée des notions d’ouverture aux autres, de respect et de tolérance, il n’a en fait aucune idée tout court. S’il a vilipendé à l’envi les politiques publiques, sanitaires, internationales menées depuis quelques années par les Etats-Unis, il n’a proposé aucune solution – ou du moins, aucune solution sérieuse. Quant à ses qualités diplomatiques, elles semblent là aussi assez réduite : qu’il affirme, après sa visite au Mexique, que construire ce fameux mur à la frontière et le faire payer par ce pays ne poserait aucun problème alors que le chef d’Etat mexicain énonçait qu’il ne débourserait pas un sou en est un bon exemple. Et de toute façon, Donald Trump souffre d’une image si déplorable dans la plupart des pays étrangers (et particulièrement les pays du G20) qu’on imagine difficilement comment il pourrait rétablir la grandeur américaine face à un tel front commun… Car, n’en déplaise au magnat de l’immobilier, les Etats-Unis ont beau être aujourd’hui encore une (très) grande puissance mondiale, le temps où ils pouvaient gouverner seuls le monde semble bien révolu. Dès lors, jouer selon les règles et respecter ses potentiels futurs homologues étrangers serait peut-être une bonne chose. Non seulement Donald Trump paraît bien incompétent, mais il est aussi dangereux. Sa mégalomanie, son égocentrisme et son manque de connaissances sur des sujets pourtant cruciaux tels que la politique extérieure lui donnent une véritable capacité de nuisance tant au plan interne qu’international.

IMG_5453.JPG
(c) Le Renard Qui Pense

Ces propos peuvent paraître vains, dans la mesure où de toute façon, seuls les électeurs américains décideront finalement de la suite des évènements. Mais ils ne le sont pas. Car ce qui se passe en ce moment aux Etats-Unis résonne étrangement avec le contexte européen et national actuel. La montée des populismes ? L’Europe la connaît aussi (et la France particulièrement bien, avec l’ascension continue du Front National). Le contexte de crise identitaire et de violence permanente ? Il ne sert à rien de s’étendre sur ce point, on connaît assez les événements récents. Le sentiment de déclassement d’une part de plus en plus large de la population ? Là encore, c’est un phénomène que nous rencontrons ; et en France, le passage en force de la si débattue loi El Khomri n’a sûrement pas aidé. Les élections allemandes récentes ont montré que même dans un pays supposé plus apaisé, les populismes progressent dangereusement (l’AfD, le parti d’extrême-droite, a ainsi récolté 11,5% des voix seulement 3 ans après sa création, là où la CDU perdait plus de 5 points). En France aussi, des élections s’annoncent, et pas des moindres. La campagne n’a même pas commencé que déjà, des dérapages semblables à ceux de M. Trump ont lieu : la campagne pour la primaire à droite est sans cesse à deux doigts de virer au pugilat, les candidatures à gauche sont si éclatées qu’il est difficilement pensable qu’un « champion » solide sorte du lot, et au milieu de ce climat délétère, le Front National poursuit tranquillement son bonhomme de chemin. Alors, si prendre conscience de la nocivité du candidat républicain permet de se rendre compte des risques qui pèsent sur notre vie politique et de tout faire pour les parer, non, écrire un énième article sur Donald Trump n’est pas vain.