L’Amérique anti-Trump (et autres mouvements contestataires) peuvent-ils encore durer ?

Depuis l’élection de Donald Trump fin 2016 et son investiture en tant que Président des Etats-Unis le 20 janvier 2017, les mouvements « anti-Trump » ont connu une large couverture. La Women’s March par exemple – néanmoins organisée avant l’élection – a pris la tournure d’une vaste contestation contre les positions misogynes du nouveau président. L’action menée par des associations américaines (notamment l’American Civil Liberties Union – ACLU) contre les décrets anti-immigration a connu une large couverture. Même à l’étranger, les réactions ont été vives : une Marche des femmes a été organisée à Paris, par exemple. Pourtant, seulement trois mois après l’investiture de M. Trump, il semble que la protestation s’essouffle. La couverture moindre que lui accordent les médias en est un symptôme ; mais ce constat découle aussi de discussions entretenues avec des Américains de passage à Paris ainsi que des expatriés.

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(c) The Chicago Tribune

Situé en plein cœur du 2ème arrondissement, à deux pas de l’Opéra Garnier, le Harry’s New York Bar est une sorte d’enclave américaine où se donnent rendez-vous touristes et expatriés en mal du pays. On y rencontre touristes, curieux, et surtout un noyau d’expatriés. À chaque élection présidentielle américaine, le bar organise un faux vote – à l’automne 2016, c’est Hillary Clinton qui en était sortie gagnante. Mais aujourd’hui, l’établissement n’a plus grand-chose à voir avec la politique. Quelques mois après l’effervescence des élections, les clients sont désormais attablés ou assis au comptoir et discutent calmement, de tout, mais pas des élections. On pourrait presque croire que rien ne s’est passé sur la planète politique américaine l’année écoulée. C’est d’ailleurs ce que traduit le discours de certains consommateurs : pour Manon et Jean, québécois vivant à Détroit, « on a plutôt l’impression que le mouvement anti-Trump existait surtout avant son élection et que maintenant, ce sont les médias qui l’exagèrent. ». Pour ces expatriés qui vivent depuis plus de quinze ans aux Etats-Unis, l’ambiance n’a pas réellement changé : « Nos amis américains vont avec le flot depuis que Trump a été élu. Ils attendent de voir comment ça se passe. Dans l’ensemble, on dirait que le mouvement anti-Trump s’estompe. ». A croire ceux qui sirotent un verre dans ce QG d’Américains en déplacement ou expatriés à Paris, l’Amérique anti-Trump ne serait qu’une chimère en train de disparaître peu à peu à mesure que le Président des Etats-Unis rencontre des obstacles sur sa route.

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Le faux vote du Harry’s Bar – (c) F. Pouliquen/20 Minutes

À première vue, le discours est tout autre chez les Américains politisés. A les entendre, si Donald Trump a des difficultés à mettre en œuvre son programme, c’est précisément grâce aux actions des anti-Trump. C’est du moins la position défendue par Bob Vallier, secrétaire du parti Democrats Abroad France. Pour lui,  si les actions anti-Trump ne font pas énormément parler d’elles, c’est principalement parce qu’elles sont souterraines : en tant que parti opérant à l’étranger, Democrats Abroad est contraint de se plier à de nombreuses restrictions et ne peut pas, par exemple, organiser de manifestations. « Nous pouvons, en revanche, inciter nos membres à appeler les sénateurs et les députés aux Etats-Unis, ou faire pression d’une manière ou d’une autre. Les gens le font avec enthousiasme, parce que ce sont des actions qu’ils peuvent réaliser depuis leur bureau ou à la maison, facilement. »[1] explique ainsi Bob. Plutôt que par de vastes manifestations ou des actions coup-de-poing, l’Amérique anti-Trump expatriée s’organise donc en menant des pressions de long terme – malgré l’organisation ponctuelle de manifestations.

Les membres du parti admettent que cela peut donner l’impression que le mouvement se dévitalise :  « plutôt que s’estomper, je dirais que l’opposition anti-Trump se fatigue. C’est un travail permanent et nous savons qu’il est impossible de garder constamment le même niveau de motivation. ». Pour autant, les Democrats Abroad restent convaincus de la pérennité de leur résistance. Outre la récente victoire remportée avec l’impossibilité pour Donald Trump de faire passer sa loi sur le système de santé américain, une hausse de l’activité a été enregistrée depuis l’élection puis l’investiture du président Républicain : « récemment, les élections pour renouveler le comité exécutif ont eu lieu. Nous n’avions jamais eu autant de candidatures, et c’est une dynamique qu’on a observée dans tous les pays où nous sommes implantés ». Mais le secrétaire du parti lui-même l’admet : « Après l’élection, les gens étaient très en colère, ils voulaient à tout prix agir. Maintenant, ils sont plus réalistes quant à leur capacité de changer les choses. ». C’est déjà l’impression que donnaient les paroles recueillies auprès des clients du Harry’s Bar. Pourtant, les démocrates opposés à Trump continuent d’espérer, dans le 15ème, une remobilisation lors des prochaines actions du Président.

Sans tomber dans une analyse philosophique que d’autres ont déjà menée avec plus de brio (je pense à Étienne de la Boétie dans son Discours de la servitude volontaire), on peut aussi s’interroger sur la durabilité de tels mouvements à une époque où tout semble aller toujours plus vite et où les sources de préoccupation sont multiples. La Boétie parlait de la servitude volontaire comme d’une acceptation passive de l’autorité, un refus de se révolter par paresse, fatigue, ou encore à cause du sentiment que finalement, les dirigeants savent mieux. Il écrivait avant les révolutions de la fin du XVIIIème siècle ; pourtant, il semblerait que son discours s’applique encore aujourd’hui. Nous nous révoltons, puis nous oublions ou bien nous décidons de nous révolter contre quelque chose d’autre. Il ne s’agit pas ici de juger un comportement, de dire qu’il est bon ou mauvais. À chacun son idée sur le sujet. Mais cette attitude existe, et a tendance à tuer dans l’oeuf les soulèvements contestataires. La célérité à laquelle circule l’information n’aide pas non plus : un sujet étant vite chassé par un autre, les contestations sont couvertes pour un temps plus ou moins bref. Une fois leur « heure de gloire » passée, on peut avoir l’impression qu’elles n’existent plus – de sorte que les médias cessent de les couvrir, les gens cessent d’en parler sur les réseaux sociaux ou ailleurs, et un cercle vicieux se met en place. Deux changements d’état d’esprit devraient donc s’opérer, si on veut espérer que l’expression de contestations (ou d’approbations, ou tout autre mouvement qui ne soit pas forcément intrinsèquement contestataire d’un ordre établi !) puisse durer.

D’une part, il est temps de prendre conscience du poids de l’individu sur la politique et à l’international. Le temps est fini où seul les dirigeants et les collectifs massifs pouvaient influencer le cours des évènements : les technologies notamment, mais aussi la mise en réseau des individus et des pays, permettent à des personnes isolées ou à de petits groupes d’avoir un poids. L’interpellation des médias et leur intervention est devenue plus simple. La possibilité de se faire entendre n’a jamais été aussi palpable, pour tous les courants d’expression quels qu’ils soient. La conséquence est que toute forme d’expression risque d’être noyée dans le flot de paroles et d’informations dans lequel nous baignons. Il faut donc également cesser de consommer l’information comme nous consommerions de la nourriture de fast food. J’avais déjà écrit un billet sur un sujet proche ; mais il me semble que revaloriser un journalisme plus lent permettrait d’une part de renouveler la confiance dans les médias, d’autre part de produire un contenu innovant et qualitatif, et enfin de donner plus de couverture à des sujets potentiellement intéressants – coupant par ailleurs court aux accusations de type « les médias ne s’intéresse qu’à ce qui fait le buzz/fait faire de l’argent« . Peut-être y a-t-il ici une utopie ou une exagération du rôle du journalisme, mais j’ai le sentiment qu’expression des sociétés et refonte du métier vont main dans la main – ou du moins, qu’il s’agit de mouvements complémentaires.

[1] Toutes les citations de Bob Vallier ont été traduites de l’anglais (américain).

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Après les primaires PS, les militants en quête de neuf

Le 29 janvier s’est tenu le second tour des primaires de la gauche, qui ont désigné comme vainqueur Benoît Hamon face à Manuel Valls. En dépit des prises de positions parfois radicalement différentes des deux candidats, deux mots d’ordre dominent aujourd’hui chez les militants : apaisement et nouveauté.  

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(c) AFP/Philippe Lopez

On aurait pu s’attendre, au vu des profondes divergences entre le camp vallsien et le camp de Benoît Hamon, à ce que leurs militants respectifs hésitent, au moins, à défendre l’autre à l’issue des primaires. Mais l’ambiance générale est toute autre. À la fédération du 11ème arrondissement de Paris par exemple, rue Alexandre Dumas, Aleksander Glogowski (community manager pour le PS et militant) est catégorique : « j’ai voté pour investir Mme El Khomri dans le 18ème, j’ai voté Peillon au 1er tour, donc je suis plutôt dans la ligne de Valls. Mais pour moi, la question ne se pose même pas, je soutiendrai Benoît Hamon ». Alors que du côté des Républicains, les militants des divers candidats et leurs soutiens se chamaillent encore, rue de Solférino il est hors de question de refuser de militer pour le vainqueur. Certains s’interrogent, c’est vrai, « mais on a eu très peu de claquements de porte ». Question de respect du vote, affirment les militants : selon eux « il y a eu un moment démocratique, les gens se sont exprimés, on ne va pas nier le fait majoritaire ». Quitte à serrer les dents.

Militer pour un candidat qui n’était pas forcément le sien, sur le principe pourquoi pas, donc. Mais comment faire pour toucher une base électorale plus large, et ce rapidement ? Dans un parti divisé en interne et qui semble avoir du mal à s’adapter aux nouvelles formes de communication, on tente de se renouveler. Pour les militants, la première leçon à retenir de ce scrutin est que « militer juste sur le Net ou juste dans la rue, ça ne marche pas. Il faut combiner les deux, sinon c’est inefficace et d’ailleurs l’action sur le terrain finit par nous manquer. Mais à part ça, on va faire comme avant. ». Comme avant… vraiment ? Car si les militants ne comptent pas abandonner le tractage ou l’affichage, comme en témoigne l’impressionnante pile de tracts rue Alexandre Dumas, un vent de nouveauté souffle tout de même sur les stratégies militantes du PS : Aleksander Glogowski souligne par exemple les stand-up organisés par Arnaud Montebourg et ses soutiens lors de la campagne ; et la section du Xème arrondissement de Paris a utilisé des méthodes pratiquées en Allemagne pour l’affichage, en se servant de banderoles par exemple.

Surtout, un poste de secrétaire fédéral chargé des nouvelles formes de militantisme a été créé au sein des fédérations PS, afin précisément de se tourner vers un militantisme innovant et peut être plus séducteur, car malgré les deux millions de votants aux primaires, le constat est sans appel : les militants sont moins nombreux, les électeurs aussi, et c’est un cercle vicieux. Dans le 11ème, ce poste est occupé par Philippe Allard. Pour lui, la réflexion doit s’articuler autour du renouvellement de la place du militant au sein du parti, « afin de mieux prendre en compte ses opinions », et l’ouverture sur la société pour relancer une dynamique d’adhésion, via les outils numériques par exemple. Les militants ont beau ne pas vouloir abandonner les méthodes « à l’ancienne », il n’en demeure pas moins que la piste technologique est inévitable : « cela permet aussi aux citoyens de participer à des sujets sans adhérer pour autant » ce qui d’une part a une vertu démocratique et d’autre part rendra le parti plus visible. Comme pour s’excuser de la généralité de ces propositions, les militants tempèrent cependant : « pour le moment, on attend de voir comment ça va se passer avec Benoit, la place qu’aura le parti dans sa campagne. C’est encore trop frais pour juger. » À environ deux mois du premier tour des présidentielles, il serait pourtant temps d’agir – d’autant que plutôt qu’entre Manuel Valls et B. Hamon, ce sont désormais des tensions avec Macron qui se font ressentir, le président de l’Assemblée nationale lui-même, Claude Bartolone, ayant avoué toujours hésiter entre soutenir le vainqueur de la primaire socialiste ou le dirigeant du mouvement En marche !.