L’ouverture d’une « salle de shoot », enfin

Ce vendredi 14 octobre, doit s’ouvrir à Paris la première « salle de shoot » de France. Le lieu, officiellement appelé « salle de consommation à moindre risque », a mis plusieurs années à voir le jour, entre opposition des riverains et de certains membres de la classe politique – les premiers y voyaient des risques en termes de sécurité du voisinage, les seconds garantissaient une hausse de la consommation de drogues et dénonçaient le laxisme d’une telle mesure (profitons-en pour noter que les hommes et femmes politiques de tous bords sont décidément bien prompts à utiliser cette notion, mais que rien n’est jamais trop laxiste quand il s’agit de leurs propres frasques…).

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(c) afp.com/Lionel Bonaventure

Qu’enfin cette salle ouvre est un soulagement. Parce que la mise en place de cette structure répond à des exigences d’humanisme certes (il fallait bien, à un moment ou à un autre, cesser de traiter les toxicomanes comme des rebuts de la société), mais aussi à des exigences de santé publique. Située près de l’hôpital Lariboisière, dans le 10ème arrondissement de Paris, la structure doit permettre aux usagers de  »
réaliser un parcours qui remet leur consommation dans de bonnes conditions sanitaires, avec des produits stériles » et de rencontrer des personnes qui pourront les aider, selon les dires de Jean-Pierre Couteron, psychologue clinicien, président de la Fédération Addictions (dans une interview au Monde du 11 octobre 2016). Un double objectif donc : à la fois permettre aux consommateurs de se procurer leur « dose » de façon plus salubre et limiter les risques (de contamination, notamment par le VIH, mais aussi d’overdose), tout en essayant de réinsérer des personnes qui souvent, sont en marge de la société – ce qui rend d’autant plus difficile un éventuel décrochage, puisque l’univers de l’usager est alors réduit à des questions tournant uniquement autour de son addiction : comment se procurer la drogue ? quand la consommer ? Permettre de reconnecter ces usagers avec d’autres membres de la société (personnel médical, anciens consommateurs, membres d’associations d’aide) est donc bienvenu en ce sens que cela leur ouvre des portes et leur donne d’éventuelles clés pour trouver une voie de sortie. Par ailleurs, l’argument des opposants selon lequel l’ouverture de ce type de salle rendrait son voisinage insalubre ou dangereux laisse perplexe. Certes, ces craintes peuvent paraître naturelles (à défaut d’être fondées sur des éléments rationnels). Mais, premièrement, il s’agit là d’une salle très encadrée, disposant d’un personnel spécialisé et proche d’une structure hospitalière. Deuxièmement, vaut-il mieux ouvrir ce type de bâtiments permettant de limiter les risques, quitte à déplaire à quelques riverains, ou est-il préférable de laisser les usagers livrés à eux-mêmes pratiquer leur consommation dans les espaces publics, comme les stations de métro ou la Gare du Nord ? Est-il vraiment plus salubre de laisser ces phénomènes se produire un peu n’importe où, avec ce que cela engendre de risques pour les passants (puisque ces zones sont fréquentées par les usagers, mais aussi par les dealers) et de conséquences sanitaires (seringues laissées à même le sol notamment) ?

Les politiques également ont fait entendre leur voix, mettant tout en oeuvre pour ralentir le processus. Le projet avait pourtant commencé à être évoqué dès la fin décembre 2009, après la mise en place d’une salle de consommation à moindre risque le temps de la Journée mondiale des hépatites, le 19 mai 2009. Mais, après un rapport favorable rendu à la Ministre de la santé de l’époque (Roselyne Bachelot), des voix dissidentes se sont élevées. François Fillon, alors Premier Ministre, avait ainsi affiché nettement son opposition en estimant que ces salles n’étaient « ni utiles, ni souhaitables« . Une position aussi nuancée, ouverte au débat, et si finement argumentée ne pouvait bien sûr que faire avancer les choses… Eh oui, car pour M. Fillon, la priorité devait être de « réduire la consommation de drogues (…) non de l’accompagner, voire de l’organiser« . On touche là le coeur du problème : pour nombre d’opposants politiques, ouvrir ce genre de lieux allait faciliter la consommation de drogues, il s’agissait d’un blanc-seing donné aux usagers, et on assisterait à une hausse foudroyante du nombre de toxicomanes. Oui, mais en fait… non. Si au lieu de bondir sur l’occasion pour créer un débat émotionnel plutôt que rationnel, ces voix s’étaient penchées sur les études existantes, nombre d’entre elles auraient peut-être constaté que dans tous les lieux où se sont ouvertes des « salles de shoot », la consommation n’a pas augmenté : en fait, le plus souvent, elle a diminué. Par ailleurs, le nombre de contaminations a chuté, tout comme la délinquance. Et qu’on ne parle pas de « faciliter » la consommation ! Certes, la salle de Lariboisière bénéficiera d’une sorte de « suspension » de la pénalisation – mais ça paraît être le bon sens même : ouvrir une salle sans lui attribuer de levée de la pénalisation offrirait tout simplement aux forces de l’ordre l’occasion d’arrêter « en masse » les usagers qui s’y trouvent, et dans ce cadre on voit mal comment l’objectif de salubrité et de réinsertion serait atteint. Quant au fait de se procurer leur drogue, cela ne sera pas plus aisé pour les usagers : ils doivent en effet se rendre dans la salle en ayant déjà leur dose – celle-ci ne leur est pas fournie par la structure. Et la critique liée à l’accompagnement ? Oui, indéniablement, il s’agit là d’accompagner les toxicomanes et d’encadrer leurs pratiques. Ce n’est pas un mal pour autant… Puisqu’une fois encore, c’est ce cadre et cet accompagnement même qui permettront d’atteindre les objectifs fixés… et, par voie de conséquences, de réduire la consommation globale (l’objectif premier de M. Fillon, rappelons-le. Paradoxe ?).

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Une salle d’injection en Suisse – (c) Reuters/Denis Balibouse

L’opposition est en fait surtout liée à la levée partielle d’un tabou : la pénalisation de la consommation ne sera plus appliquée en tous lieux et en toutes circonstances. On peut comprendre qu’une règle qui a tant de force dans le droit français ne puisse être touchée sans agiter un minimum les consciences. D’autant plus qu’il s’agit là d’un problème crucial : la question est liée à des problématiques de santé certes, mais aussi éthiques et finalement, à des représentations très fortement ancrées en chacun. Ainsi, selon que l’on voit le toxicomane comme un malade ou comme un dissident en marge de la société, on aura un point de vue tout à fait différent sur la question ; et remettre en cause les représentations que l’on a d’autrui est un exercice très difficile. Mais la pénalisation de la consommation personnelle de drogues a maintes fois prouvé son inefficacité. Faut-il rappeler le cas des Pays-Bas, ou encore celui moins connu du Portugal ? Dans ce dernier pays, qui a décriminalisé en 2001 la consommation personnelle de drogues (mais pas le trafic), le nombre d’héroïnomanes a ainsi chuté de 60% en 10 ans, tandis que le nombre de décès liés à l’usage de drogues a été divisé par 6 et le nombre de contaminations aux VIH par ce biais, a été divisé par 4. En considérant le consommateur de drogues comme un malade (voire une victime, entre autres des trafiquants) plutôt qu’un criminel, la législation portugaise est ainsi parvenue à réduire considérablement le problème. De même, partout où des salles de consommation à moindre risque ont été ouvertes, des baisses de la consommation ont été observées. La France accusait d’ailleurs, jusqu’à maintenant, un sérieux retard dans ce domaine : la salle parisienne est à la centième de ce type à ouvrir, et la première a vu le jour en Suisse dès 1986. Bref, il était plus que temps d’agir. La problématique, plus large, de la dépénalisation pose certes là encore des questions d’éthique et implique d’être minutieusement étudiée et encadrée. Mais il faut garder à l’esprit que dépénaliser – en encadrant rigoureusement les modalités, encore une fois -, c’est aussi permettre que la consommation ne se fasse plus de façon occulte, donc d’encadrer ce « commerce », de protéger les usagers mais aussi de faciliter la prévention et la protection de ceux qui pourraient être attirés par l’usage de drogues.

Si nous sommes encore loin d’une dépénalisation – qui n’était de toute façon pas l’objet de ce billet – on ne peut que se féliciter de l’ouverture d’une « salle de shoot » en France, qui devrait permettre d’apporter une première solution aux multiples problèmes soulevés par la consommation de drogues telle qu’elle se pratique aujourd’hui. En espérant, à l’avenir, un changement des mentalités sur ce point – qui ne pourra qu’être aidé par, espérons-le, un bilan positif.

Les jeunes, désintéressés de la politique ?

Les jeunes ne votent plus, les jeunes ne s’informent plus, les jeunes ne savent pas ce qui se passent dans la vie politique de leur pays. Voilà le triste constat que dressent fréquemment médias, hommes et femmes politiques, et que l’on entend parfois au quotidien. C’est aussi en partie ce qui a été dit par l’un des intervenants de la société civile dans « L’Emission Politique » de ce jeudi 06 octobre, le YouTuber Jhon Rachid.

Ce constat est en partie justifié : 66% d’abstention chez les 18-24 ans au premier tout des élections législatives 2012, quand la moyenne était de 43%. Une mobilisation et un engagement politique de plus en plus ténus : on aurait bien du mal, aujourd’hui, à faire mai 68 ! La faute, selon certains analystes, à une « génération Internet » bien trop nombriliste et impatiente pour songer à l’action commune, trop désabusée pour tenter de faire bouger les choses. Voire, selon d’autres, une génération tout simplement « flemmarde », que l’émergence de l’Internet et la montée en puissance des services auraient rendue incapable d’agir par elle-même. C’est, en filigrane, ce qui ressort des discours des politiciens selon qui « les jeunes n’ont qu’à se bouger » ou qui exhortent ceux-ci : « Bougez-vous ! Engagez-vous ! » (oui, M. Juppé, c’est entre autres à vous que je pense, vous qui avez rétorqué à votre interlocuteur que si le paysage politique ne changeait pas, ou si peu, depuis toutes ces années, c’était peu ou prou la faute des plus jeunes qui ne font rien pour tenter de faire bouger les lignes).

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(c) Luc Lavigne

Ce constat doit pourtant être remis en cause. Comme toute généralité, il est fort pratique à invoquer pour expliquer une situation ou lui trouver un responsable – ici, ce fameux « jeune », donc, sorte d’allégorie de la fainéantise, de l’incapacité et de l’ingratitude. Mais comme toute généralité également, c’est un constat trompeur, qui ne recouvre pas l’intégralité d’une réalité bien plus complexe. Dans la mesure où je rentre moi-même dans cette catégorie si souvent invoquée à droite, à gauche, au centre, et dans la bouche d’à peu près tout le monde (sauf les « jeunes » eux-mêmes), je pense être légitime à exprimer mon opinion sur ce point. D’abord, il n’est pas vrai que « les jeunes » ne votent pas. Certaines parties des « jeunes », sans doute, mais certainement pas l’entièreté de la dernière génération en âge de voter. Lorsque je regarde autour de moi, je connais bien peu de personnes qui nient en bloc leur droit de vote et ne l’utilisent pas. Il y a fort à parier que, comme pour la population dans son ensemble, l’abstention chez les jeunes varie fortement selon les quartiers, les élections, les classes étudiées. Ensuite, il est encore moins juste d’affirmer que « les jeunes » ne s’intéressent pas à la politique. Dans les pays occidentaux, le politique est un des champs de la vie en société qui rythme le plus le quotidien, dont parlent le plus les journaux, et qui fait toutes les semaines (si ce n’est tous les jours !) les gros titres de l’actualité. Or, les « jeunes » sont d’énormes consommateurs d’actualités : diffusion accélérée de l’information et réseaux sociaux aidant, nous sommes en permanence abondés d’informations « fraîches », et donc d’informations politiques… L’importance croissante de l’actualité dans notre quotidien entraîne nécessairement une consommation accrue de nouvelles politiques, et ce d’autant plus dans un contexte aussi particulier que celui que nous vivons, fait d’incertitudes, de scandales, et depuis quelques mois, d’échéances électorales qui approchent à grands pas. Loin d’être désintéressés, la plupart des jeunes sont boulimiques d’informations politiques – parfois même sans le vouloir, puisqu’il n’est même plus nécessaire de rechercher une information dans un domaine particulier pour y accéder : ce n’est pas le consommateur qui part à la recherche de l’information, c’est l’information qui tente d’attirer l’attention du consommateur – et particulièrement du « jeune », ce marché aux potentialités gigantesques.

Voilà pour la véracité de ce constat, donc. Et les causes ? Car certes, toute généralité est plus ou moins mensongère mais, il faut bien l’admettre, les généralités ont souvent des raisons d’exister, et les chiffres avancés plus haut tendent à montrer qu’en effet, une partie des jeunes délaisse la politique. Mais lorsqu’on met les professionnels de la politique face à ce constat, la plupart ont tôt fait de battre en retraite ou de désigner les « jeunes » comme responsables de leur propre malheur : encore une fois, manque d’engagement, manque de volonté… Mais à qui la faute ? Voir les mêmes têtes se succéder depuis des années (40 ans de politique pour Alain Juppé ! 30 pour Nicolas Sarkozy ou François Hollande !), entendre les scandales se succéder (et ces derniers mois, on a été servis, entre les Panama Papers, Bygmalion, les kits de campagne surfacturés du FN…), les mêmes idées qui émergent, cela ne donne pas spécialement envie de s’engager sur le terrain politique. Un terrain qui semble sclérosé, incapable de se réformer, dans un système que les hommes et femmes politiques actuels tentent désespérément de maintenir en dépit des révolutions qu’a connu le monde depuis une vingtaine d’années. D’autres terrains semblent tellement plus efficaces ! Les ONG, l’action individuelle sur Internet, les associations… sont devenus autant de moyens de s’engager politiquement, sans pour autant passer par la case des institutions officielles et tout ce qu’elle implique de luttes intestines et de contraintes – formelles, sociologiques…

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Par ailleurs, les hommes et femmes politiques ont beau jeu de reprocher aux jeunes leur manque d’engagement quand ils ne font rien – ou si peu – pour encourager celui-ci. Puisque cet article m’a été inspiré par l’échange entre Alain Juppé et Jhon Rachid jeudi dernier, prenons l’exemple des « Jeunes Avec Juppé » : cette organisation donne moins la possibilité à ceux qui y participent d’exprimer leurs positions et d’être à l’initiative, que de fournir au candidat des « petites mains » et un fan-club bien pratique pour montrer à quel point il est fédérateur… Par ailleurs, quand des jeunes parviennent à s’imposer sur la scène politique traditionnelle, on ne peut pas vraiment dire qu’ils soient accueillis à bras ouverts par les dirigeants en place : le parti Podemos, en Espagne, a ainsi subi les moqueries des autres députés (notamment sur leur apparence, c’est dire l’élévation du débat !) lors de leur entrée au Parlement espagnol, et ont été taxés d’incompétence et de négligence avant même d’avoir pu essayer de faire leurs preuves ; en France, Emmanuel Macron – dont on est par ailleurs libre d’apprécier ou non le positionnement – était très apprécié des autres politiques jusqu’à ce que son influence grandisse. Dès ce moment, sa jeunesse jusque-là si louable est devenu un gage d’inexpérience, et son ambition qu’on encensait est devenue le symptôme d’une prétention et d’une arrogance semble-t-il intolérables.

Désengagés et blasés d’un côté, mais de l’autre trop inexpérimentés – trop « jeunes » ? – pour que leurs voix comptent vraiment, voilà les « jeunes » dépeints aujourd’hui par la classe politique. Ceux qui la composent devraient néanmoins garder à l’esprit que c’est cette génération qui est vouée à devenir, d’ici peu, le cœur de l’électorat, que c’est elle qui prendra la relève, mais encore que face aux piètres modèles que représentent les politiciens aujourd’hui, il ne faut pas s’étonner que cette nouvelle génération cherche à situer le débat sur un autre terrain que le terrain politique pur et dur.

Viktor Orban, toujours plus loin

L’Union européenne, ce projet si cher à quelques pères fondateurs de la moitié du siècle dernier, n’a jamais été aussi avancée : d’une simple union économique puis douanière, elle est aujourd’hui devenue une union aux aspects très politiques réunissant 28 membres, une union monétaire, et une puissance économique sur la scène mondiale. Malheureusement, l’Union européenne est aussi, aujourd’hui, confrontée à de nombreux dangers ; et un nouveau s’est ajouté à la liste ce mardi 4 octobre, avec la déclaration de Viktor Orban – le premier ministre hongrois – annonçant le potentiel amendement de la Constitution du pays en vue d’interdire toute installation obligatoire de migrants sur le sol national.

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(c) Reuters/François Lenoir

A l’origine, les prétentions de l’Europe étaient « simplement » économiques – mais à mesure qu’elle s’est développée, elle a acquis des compétences bien plus étendues qui semblent, dernièrement, susciter des tensions croissantes. Il y a eu la crise économique de 2007-2008 ; il y a eu le référendum sur le Brexit, le 23 juin 2016 ; il y a, depuis quelques années, la montée des extrémismes et d’un sentiment de désaffection vis-à-vis du projet européen ; il y a surtout, et particulièrement depuis l’été 2015, ce qui a été appelé « la crise des migrants ». Celle-ci aurait été l’occasion de faire front commun face à la difficulté, de montrer une Union européenne unie et prête à laisser de côté les intérêts propres de chaque Etat pour surmonter, ensemble, la situation et trouver des solutions efficaces face à un afflux de migrants discontinu, ce qui aurait permis de souder une Union en difficulté, de rassurer les Etats membres, et d’apporter une réponse humainement acceptable à un phénomène qui, en définitive, traduit surtout une terrible misère – si terrible que les Etats ont longtemps décidé, chacun de leur côté, de faire comme si de rien n’était. Une belle occasion donc – et plus que ça, une nécessité humanitaire ! Et il a semblé, à l’origine, que les représentants des Etats membres et les instances dirigeantes de l’UE avaient pris conscience de cet impératif. Pour une fois, à l’été 2015, les décisions ont été prises relativement vite, et sur le papier, les Etats devaient s’unir pour répartir efficacement les différents arrivants selon les pays, selon des « quotas » établis grâce à divers critères. L’Allemagne, particulièrement, a adopté un rôle de moteur et s’est lancée dans une vaste politique d’accueil, qu’Angela Merkel – et c’est tout à son honneur ! – maintient aujourd’hui coûte que coûte, malgré la virulente opposition qu’elle reçoit.

Mais, hélas, comme souvent dans toute organisation de ce type, et toute supranationale soit l’UE, les logiques internationales ont vite repris le pas, mettant une fois de plus au premier plan les intérêts propres de chaque Etat. C’est ainsi que plusieurs d’entre eux – malgré l’adoption de la répartition par quota suite à un vote régulier ! – ont commencé à se faire entendre, qui en arguant des conditions économiques difficiles, qui en avançant que seuls les Etats d’arrivée des migrants devraient se charger de la question… Conclusion, la répartition par quotas n’a pas encore été mise en oeuvre et provoque des tensions toujours grandissantes entre ceux qui, en attendant, prennent les migrants en charge et ceux qui tentent d’éviter à tout prix que la mesure soit mise en place. Et, dans ce cadre, l’annonce de Viktor Orban est tout simplement inadmissible. A plusieurs titres. D’abord, on connaît les choix politiques douteux du premier ministre : il a fait inscrire la référence à Dieu dans la Constitution, a décoré des artistes racistes ou antisémites… Cette tendance se retrouve aussi en ce qui concerne le respect de l’Etat de droit : la détention provisoire illimitée a été consacrée sous son impulsion, il est à l’origine d’un amendement de la Constitution ayant retiré une grande partie de ses pouvoirs à la Cour constitutionnelle… Dans ce cadre, sa déclaration du mardi 4 octobre n’est pas tellement étonnante.

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Viktor Orban lors du référendum de ce dimanche 2 octobre – (c) afp.com/Attila Kisbenedek

Ensuite – et c’est lié au premier point – Viktor Orban semble faire fi des des évènements juridiques qui ont lieu dans son pays. Ainsi, il avait organisé le 2 octobre 2016 un référendum afin que la population donne ou non son accord à la politique de répartition. Or, si à plus de 95% des votants, les Hongrois ont marqué leur opposition à celle-ci, ils ont été moins de 50% à se mobiliser, de sorte que le référendum a été invalidé – ce qui devrait amener le premier ministre à un peu plus de prudence… Ce référendum prenait d’ailleurs plutôt une forme de plébiscite, et son caractère démocratique me laisse un peu dubitative, au vu de la formulation des questions, caractérisées par un manque de neutralité assez indécent. Les citoyens hongrois devaient ainsi répondre par « oui » ou « non » à « Voulez-vous que l’Union européenne décrète une relocalisation obligatoire de citoyens non hongrois en Hongrie sans l’approbation du Parlement hongrois ?« . Premièrement, les faits présentés ne sont pas parfaitement justes : certes, le Parlement hongrois n’a pas directement approuvé la solution. Mais celle-ci a été prise en vertu des procédures très codifiées en vigueur à Bruxelles, et qui garantissent un minimum de légitimité aux décisions prises, notamment en imposant qu’elles soient approuvées par un minimum d’Etats (55%) représentant, au moins, 65% de la population européenne. Donc, présenter les choses de façon à ce qu’on pense que la décision a été prise de façon complètement déconnectée et sans aucun appui démocratique ou populaire semble assez peu honnête. D’autant que c’est là le principe même de la démocratie : ce n’est peut-être pas le système le plus satisfaisant, mais ses règles veulent que la majorité l’emporte, alors même que certains seraient en désaccord – discuter de la pertinence de la démocratie est un débat très intéressant, mais ce n’était ni le lieu ni le moment, ni l’enjeu. Deuxièmement – et la critique peut être faite à tout référendum -, la question n’appelait qu’une réponse fermée, excluant toute nuance. De sorte qu’il suffisait de la poser de façon à laisser entendre qu’il y avait, par la répartition des quotas, une violation totale de la souveraineté hongroise et des volontés populaires, pour s’assurer une réponse positive. Passons.

Le troisième point, qui rend encore inacceptable l’annonce récente d’Orban, c’est qu’elle montre à quel point celui-ci non seulement passe outre les normes juridiques de son propre pays, mais balaie également les efforts fournis depuis plusieurs mois par les dirigeants européens pour maintenir tant bien que mal l’unité et la cohésion. Certes la Hongrie est un « petit pays », certes son économie n’est pas aussi florissante que celle de certains de ses voisins, et certes ce n’est pas un pays d’arrivée pour les migrants. Mais l’Italie, la Grèce, même si elles sont des portes d’entrée pour les migrants et réfugiés, ne sont pas exactement des économies qui battent leur plein actuellement ; l’Allemagne a beau avoir une économie solide, elle n’est pas une terre d’arrivée non plus ; quant à la France, si sa situation est meilleure que celle des pays évoqués plus haut, elle a encore de grosses failles économiques à combler, et voit beaucoup moins de migrants arriver par ses terres que l’Italie ou l’Espagne par exemple. Face à un tel désastre humanitaire, refuser de participer à l’effort collectif, c’est faire preuve d’une irresponsabilité et, en fait, d’une inhumanité sans nom. Et c’est d’autant plus grave qu’aujourd’hui, l’Europe est profondément désunie – attiser les conflits, relancer les sujets de tension, c’est provoquer un peu plus de fractures au sein de la construction européenne, alors que celle-ci est indispensable pour faire face aux mutations mondiales contemporaines. Soyons réalistes : elle a beau rencontrer de graves difficultés, l’Union européenne reste plus puissante en tant qu’Union que chacun de ses membres pris individuellement.

Malgré tout, essayons de ne pas être trop pessimistes : ce n’est pas la première fois que l’Union européenne traverse des périodes troublées, et sûrement pas la dernière. La communauté européenne a déjà survécu à plusieurs difficultés et bouleversements sur la scène mondiale : le blocage institutionnel à la fin des années 1960 par exemple, lorsque la France a refusé de siéger plusieurs mois à l’initiative de de Gaulle ; ou encore la chute du bloc de l’Est, qui a radicalement changé les équilibres internationaux. Ce qu’on appelle aujourd’hui des « crises » est de toute façon inhérent au projet européen : plus les pays faisant partie de l’Union sont nombreux, plus il y a de cultures différentes en jeu, d’intérêts divergents voire complètement opposés, et plus il faudra recourir à des compromis plus ou moins satisfaisants pour les acteurs en présence ; et, les relations internationales étant tributaires de rapports de force susceptibles d’évoluer, le projet d’intégration européenne est en fait une lutte permanente entre ces acteurs, ce qui génère nécessairement des frictions. Celles-ci sont surmontables, à condition de faire preuve (on en revient toujours au même point !) de responsabilité et de privilégier l’intérêt général au détriment des intérêts individuels. Espérons que M. Orban entendra rapidement raison et cessera ses dangereuses provocations au plus vite.

 

Pour une extension du délit d’entrave à l’IVG

On pensait le droit des femmes de recourir à l’avortement bien implanté, après les combats difficiles menés au XXème siècle par de nombreuses femmes et médecins et les débats plus ou moins nauséabonds que la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse a pu susciter (on pense notamment au Manifeste des 343, ou encore aux réactions des députés face à Simone Veil, qui osaient lui affirmer que légaliser l’avortement relevait de la consécration de l’euthanasie légale). On pensait que la femme avait enfin, dans les faits, le droit de disposer librement de son corps, comme l’article 16-1 du Code civil le garantit d’ailleurs à toute personne physique en disposant que « Chacun a droit au respect de son corps » (pour une fois que la législation est limpide, profitons-en !). Mais force est de constater qu’aujourd’hui, ce droit à l’IVG est battu en brèche, et pas uniquement en France : aux Etats-Unis, les mouvements « pro-life » gagnent en influence, à tel point que dans certains Etats seuls quelques centres proposent de pratiquer l’IVG, et sont pris d’assaut quotidiennement par des manifestants souhaitant dissuader les femmes qui s’y rendent de recourir à l’avortement ; en Pologne, une proposition de loi souhaite interdire totalement l’IVG – qui n’est déjà autorisé qu’en cas de viol, de graves pathologies du foetus ou de risques graves pour la santé de la mère ; et puis en France, on a le fameux mouvement des « survivants », qui clame qu’un « bébé sur 5 » est tué du fait des IVG pratiquées – ou encore les propositions sulfureuses de Marion Maréchal-Le Pen, qui suggère de supprimer les plannings familiaux.

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(c) David Thierry

Dans ce contexte, la récente décision du gouvernement d’initier un projet de loi visant à étendre le délit d’entrave à l’IVG est plus que bienvenue. Ce projet a pour but d’empêcher, ou du moins de sanctionner, la diffusion de contenu Internet « trompant délibérément les internautes en se faisant passer pour des sites officiels ou neutres, et cherchant à dissuader les femmes de recourir à l’IVG« . Ces pratiques sont, malheureusement, encore monnaie courante. Le scandale cette semaine d’un fascicule distribué par la fondation Lejeune dans des lycées catholiques privés en offre encore un bel exemple. Sur la couverture, un foetus déclare « Je vous signale que d’ici j’entends tout – Donc arrêtez de dire que je ne suis pas vivant !« . Et dans ses pages, le manuel affirme ainsi que 9 millions d’avortements auraient été pratiqués depuis 1975, ce qui représente « 9 millions d’enfants uniques, irremplaçables ». Ou encore, qu’en cas de viol « la mère doit bien être accompagnée (…) mais tuer l’enfant n’annule pas le drame. Cela l’aggrave au contraire. Le criminel doit être puni, mais pourquoi l’enfant, lui, subirait-il la peine de mort que ne subira pas le criminel ?« . De tels propos mériteraient bien qu’on les commente un peu, mais ce n’est pas ici le sujet – cela montre seulement à quel point, encore aujourd’hui, les femmes recourant à l’avortement peuvent être stigmatisées, culpabilisées, et donc à quel point l’élargissement du délit d’entrave à l’avortement est nécessaire. Car si la propagande menée par la Fondation Lejeune est flagrante, aujourd’hui ce genre de dissuasion passe surtout par Internet, et de façon bien plus insidieuse. Or, le texte qui réprime actuellement ce délit, l’article L2223-3 du Code de la santé publique, n’est pas adapté à ce genre de situations puisqu’il dispose seulement que « Est puni de deux ans d’emprisonnement et de 30000 euros d’amende le fait d’empêcher ou de tenter d’empêcher une interruption de grossesse ou les actes préalables (…) en exerçant des pressions morales et psychologiques, des menaces ou tout acte d’intimidation » à l’encontre des intéressées, de leur personnel médical ou de leur entourage. Or précisément, il ne s’agit pas ici réellement de pressions ou de menaces, mais de diffusion d’informations erronées ou subjectives, destinées à culpabiliser la femme avant qu’elle ne recoure à la procédure et à la faire changer d’avis, mais en prenant des allures objectives et scientifiques.

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(c) AFP/Stéphane de Sakutin – Laurence Rossignol, Ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des Femmes, à l’origine du projet de loi visant à étendre le délit d’entrave à l’IVG

Il ne s’agit pas ici de savoir si l’on est pour ou contre l’IVG. Chacun a son opinion, quels que soient les arguments qui la fondent. Mais en droit – puisque l’on est encore dans un Etat de droit -, si chacun dispose de la liberté d’opinion et de la liberté d’expression, chaque femme dispose également du droit de procéder à une IVG, pour peu que les conditions légales (délai, notamment) soient remplies. Le problème avec les sites visés par le projet de loi n’est donc pas tant qu’ils expriment une opinion anti-IVG. C’est plutôt que, précisément, ils dissimulent cette opinion et procèdent plutôt à une propagande visant à dissuader les femmes de recourir à l’avortement, sous couvert de leur délivrer une information prétendument scientifique. Il est facile de biaiser un discours en lui donnant toutes les apparences de l’objectivité : citer des études (plus ou moins reconnues au sein de la communauté scientifique), agréger des informations qui vont dans le sens des idées que l’on souhaite propager sans leur opposer de contrepoids, voire parfois, pourquoi pas, inventer des informations. Or, n’en déplaise aux anti-IVG, pour certaines femmes l’avortement est la seule porte de sortie dans une situation de grossesse les mettant en difficulté, en danger, ou en détresse psychologique et/ou matérielle. Et même sans toutes ces justifications, dès lors que l’IVG est reconnue comme un droit et qu’on admet qu’une femme peut disposer de son corps (même si certains semblent avoir du mal avec ce concept), elle ne devrait de toute façon pas avoir à se justifier, et dès lors qu’elle respecte les libertés des autres, elle devrait pouvoir recourir à l’IVG sans que l’on mette des discours culpabilisants et des obstacles en travers de son chemin, alors que la décision de recourir à l’avortement et la procédure sont déjà un traumatisme en elles-mêmes.

De son côté, l’Etat ne prend pas position avec ce projet de loi, contrairement à ce qu’ont pu prétendre certains. Il est simplement de son ressort d’assurer le respect des lois, notamment par l’instauration de mesures de sanctions pour ceux qui les violeraient. Ce qui implique, lorsque certains cherchent à empêcher le libre exercice du droit des femmes de recourir à l’IVG, de créer des infractions correspondantes. En étendant le délit d’entrave à l’IVG à la vile propagande qui ne dit pas son nom qui fleurit sur Internet, l’Etat permettrait simplement d’assurer aux femmes l’exercice effectif des droits reconnus en 1975, qui impliquent qu’elles puissent faire un choix en toute liberté. On sait bien que la période n’est pas au progressisme social, et que beaucoup de mouvements de la société civile remettent en cause des droits et libertés qui pourtant ne les atteignent même pas personnellement (personne ne force les femmes qui ne le désirent pas à recourir à l’IVG !). Mais un tel détricotage est un véritable retour en arrière et on ne voit pas très bien ce qu’il apporterait de positif. La petite musique du « c’était mieux avant » est parfois justifiée. Mais en matière de droits des femmes, il reste tant à faire et la période récente a consenti tant de nouveaux droits aux femmes que prétendre que « c’était mieux avant » que ces droits ne soient consacrés, cela frise l’indécence.

 

 

 

Vous reprendrez bien un peu de récupération politique ?

La semaine dernière, un rapport a été rendu public,rendant compte d’une enquête commandée à l’IFOP par l’Institut Montaigne, un think tank se proposant d' »élaborer des propositions concrètes dans le domaine (…) de la cohésion sociale« . Intitulé « Un islam français est possible », ce rapport mettait en avant un certain nombre de résultats obtenu après avoir enquêté auprès de Français de confession musulmane. Les chiffres ont beaucoup fait parler, mais une fois toute cette agitation (qui semble décidément avoir toujours une raison d’être ces derniers temps) retombée, ce qui choque surtout, c’est l’immense récupération politique dont ils ont fait l’objet, avec tout ce que cela implique d’approximations et de détournement.

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Pourtant, les choses ne commençaient pas si mal. Le titre du rapport était même assez positif, appuyant les propos de ceux qui plaident depuis plusieurs semaines voire depuis plusieurs mois l’apaisement et qui tentent tant bien que mal de contrer les déclarations de plus en plus tendancieuses de certains responsables politiques. L’étude comportait même, outre les résultats des questions posées aux sondés et leur interprétation, les propositions de l’Institut pour « construire un islam français » – une initiative bienvenue puisque le rapport, établi loin des débats politiques virant souvent à la foire d’empoigne, permettait d’ouvrir un débat calme avec de vraies suggestions, avec lesquelles on est ou non d’accord mais ayant au moins le mérite d’exister et de pouvoir être concrètement mises en pratique. Las ! Malgré ces points positifs, le débat s’est encore une fois cristallisé autour de points précis du rapport, et pas les plus significatifs, provoquant une fois de plus un déchaînement dans les médias, le plus souvent pour dénoncer les dérives d’un islam dont les pratiquants les plus stricts vireraient tous djihadistes – j’exagère à peine ici, malheureusement. Les chiffres qui ont suscité une telle réaction : selon l’enquête, 28% des personnes sondées « réunissent des musulmans ayant adopté un système de valeurs clairement opposé aux valeurs de la République » – que le rapport appelle les musulmans « rigoristes« . Et qu’importe que l’enquête ait aussi montré que 46% des sondés étaient sécularisées ou en voie d’intégration dans le système de valeurs actuel, tandis que les 25% restants avaient certes une forte identité religieuse mais acceptaient la laïcité ! Immédiatement, de nombreux hommes et femmes politiques ont bondi, affirmant que l’identité républicaine était en danger, et que ces 28% étaient ceux-là même qui se radicalisaient et partaient ensuite faire le djihad (est-il besoin de les citer ? Indice : ils saisissent toutes les occasions possibles pour développer un discours identitaire et sécuritaire brossant un portrait catastrophique de l’intégration en France). Bref, l’occasion ultime d’affirmer que la France serait en danger, tout en étant légitimé par les chiffres – car, on ne conteste pas des chiffres scientifiques, n’est-ce pas ?

Une telle réaction appelle plusieurs remarques. D’abord, on a encore une fois une démonstration de ce que le débat politique peut avoir, récemment, de nauséabond et d’irréfléchi. C’était déjà le cas avant l’été, mais l’échéance électorale se rapprochant, la situation est de plus en plus désespérante – ce serait presque risible, si ce n’était pas de si mauvais augure pour les mois à venir. Faire l’amalgame entre avoir une conception très stricte de la religion, et partir faire le djihad, est un peu hasardeux, si ce n’est erroné. Les salafistes quiétistes en sont un excellent exemple : puisqu’ils vivent selon les préceptes du salafisme, leur conception de l’islam est extrêmement rigoureuse et prône un retour aux dogmes passés. Pourtant, les quiétistes sont opposés à tout usage de la violence. Les raccourcis opérés par ces politiques ne sont pas qu’approximatifs : ils sont aussi à même de renforcer le sentiment d’exclusion de certains musulmans qui se sentiraient déjà mis à l’écart par la République, et seraient susceptibles d’entrer en rupture franche avec elle.

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Ces discours sont d’autant plus grave que les résultats de l’enquête publiée par l’Institut Montaigne ont été commentés comme s’ils étaient parole d’Evangile, alors que comme pour toute étude de ce type, ils sont à prendre avec des pincettes. Il est toujours malaisé de savoir quelle est la correspondance réelle entre les résultats d’un sondage (qui, par définition, ne portent que sur un échantillon – certes supposé être représentatif) et la réalité. Ici, le panel soulève d’ailleurs des interrogations spécifiques puisqu’alors qu’il s’agissait d’une étude sur l’islam, une partie des sondés n’étaient pas musulmans ! L’échantillon comportait ainsi 874 musulmans et 155 personnes « de culture musulmane » c’est-à-dire des non musulmans issus de familles musulmanes – une part assez conséquente ! Comment interpréter leurs réponses à des questions ayant pour objet la religion, alors que leur rapport à celle-ci est plus que distant ? L’absence d’un échantillon-témoin, qui aurait été composé de personnes n’étant pas de culture musulmane et aurait répondu au même type de questions, est aussi regrettable. Difficile d’interpréter les réponses apportées par les sondés sans même savoir si, finalement, ce n’est pas 28% de la population française dans son ensemble qui se considère en rupture avec les valeurs de la République ? D’autant que vu le contexte politique et social actuel, les résultats auraient probablement de quoi surprendre. Par ailleurs, le rapport fournit non seulement les résultats mais aussi une interprétation de ceux-ci. Or, comme toute interprétation, celle-ci est subjective et à ce titre, ne doit pas être considérée comme vérité ultime. Autant de raisons qui invitent à la prudence et à la mesure concernant les résultats publiés – des attitudes qu’hélas, ceux qui composent aujourd’hui le paysage politique semblent avoir remisés depuis bien longtemps. A moins qu’ils ne les aient jamais eues ?

Et, sans rentrer dans des questions techniques concernant les méthodes utilisées, l’échantillon interrogé ou autres points méritant qu’on s’y arrête plus longuement, il y a une remarque plus simple qui vient à l’esprit lorsqu’on a sous les yeux ce déballage de déclarations anxiogènes et mâtinées d’islamophobie ou de racisme : tout simplement, il y en a assez de voir et d’entendre les politiques de différentes formations agiter la menace d’un islam qui serait la source de tous les maux. Le thème de la sécurité est important vu le contexte national et international actuel, mais la France ne se résume pas à ses dispositions sécuritaires et à une identité nationale qui périrait peu à peu. Une échéance électorale capitale approche : ceux qui y candidatent ne pourraient-ils pas plutôt évoquer la culture, le chemin que devrait prendre l’intégration européenne, les mesures économiques qui seront prises ? Oui, l’élection du Président de la République est sans doute l’élection nationale la plus importante et oui, lorsqu’on choisit le chef de l’Etat, une discussion sur l’identité nationale peut avoir du sens. Mais à force, reprendre sans cesse ce débat sans jamais rien y apporter, et voguer doucement vers les eaux troubles du racisme et de l’islamophobie, c’est franchement assez peu productif. C’est encore plus vrai lorsqu’à cet effet, les politiques se servent d’informations, les manipulent et les déforment pour servir leurs propres intérêts. Cela devient inadmissible lorsque ces intérêts impliquent de faire régner un climat délétère et de propager la suspicion entre les citoyens, dans un moment où précisément, le pays a terriblement besoin d’unité.

Les Bahamas Leaks, quand l’histoire se répète

Ça devient si fréquent que c’en est presque un running gag : les scandales liés à l’argent se suivent et se ressemblent tous. Cette semaine, on a ainsi appris que Neelie Kroes, commissaire européenne à la concurrence entre 2004 et 2014 a été, dans le même temps, membre du conseil de direction d’une société offshore aux Bahamas. Si l’histoire est affligeante, moralement choquante, on ne peut malheureusement pas dire qu’elle surprenne : ces dernières années, ces affaires se sont multipliées, 2016 étant une année particulièrement riche en la matière.

European Digital Agenda Commissioner Kroes addresses a news conference in Brussels
(c) Reuters/Thierry Roge

Toutes ces affaires traduisent bien sûr un lien évident entre élites, pouvoir et argent. Jusque-là, rien de très nouveau : déjà dans l’Antiquité, les conflits armés s’achevaient par un pillage des biens de valeur ; au Moyen-Âge, l’Église catholique, éminemment influente auprès des Rois, détenait de façon plus ou moins justifiée un patrimoine ô combien riche. Cette relation entre pouvoir et argent n’a fait que s’accroître depuis, culminant avec l’avènement de la mondialisation et du capitalisme et les progrès de la technique (juridique, intellectuelle, technologique) qui permettent aux capitaux de circuler plus librement mais également d’être dissimulés plus aisément. Seulement, depuis le Moyen-Âge, de nombreuses choses ont changé. D’abord, nous vivons aujourd’hui en démocratie : quand bien même des élites politiques existent toujours, leur rôle devrait être de représenter les citoyens et de défendre les intérêts de ces derniers, plutôt que de défendre leurs intérêts propres et leurs gains personnels. Ensuite, la même mondialisation et les mêmes progrès techniques ont aussi rendue plus facile la révélation d’informations supposées secrètes et leur circulation, de sorte qu’il est assez peu probable que sur le long terme, ce genre de manoeuvres fiscales restent inconnues. D’autant que semble se développer une tendance accrue à rechercher la « vérité » (quelle qu’elle soit) et à la révéler au plus grand nombre, et ce particulièrement concernant le personnel politique.

Il est donc parfaitement utopique, de la part de ces hommes et femmes politiques qui décident de frauder le fisc ou d’outrepasser les règles pour augmenter leur profit, de penser qu’ils pourront s’en tirer sans que leurs agissements soient révélés. Penser le contraire traduit de leur part une forme d’aveuglement parfaitement irresponsable – en plus d’être immoral. En effet, dans un contexte de désamour croissant pour le monde politique, et particulièrement de méfiance vis-à-vis de l’Union Européenne (marqué de façon éclatante par les résultats du référendum sur le Brexit et, plus largement, la montée des partis anti-européistes), ces affaires s’avèrent très dangereuse pour la démocratie et ne font qu’accentuer un peu plus le sentiment de rupture entre la majorité des citoyens, issus pour la plupart de classes moyennes voire populaires, et ceux qui les dirigent. Sans même évoquer cette dissociation croissante entre les individus et leurs supposés représentants, comment les élites politiques peuvent-elles édicter des règles et exiger qu’elles soient respectées quand eux mêmes les bafouent sans sourciller ? Comment espérer avoir un minimum de crédibilité auprès des autres acteurs internationaux quand sans cesse les politiques se débattent et inventent des excuses plus ou moins décentes pour se sortir des scandales dans lesquels ils s’embourbent eux-mêmes ? Et comment, enfin, s’étonner de la montée des partis populistes et des extrêmes quand, en plus de donner l’impression de brasser du vent et de ne plus être capable de régler des dossiers cruciaux, les politiques traditionnels étalent dans tous les médias leurs mensonges ? Face à de tels évènements, de plus en plus répétés, il n’est pas vraiment surprenant que beaucoup se résignent et perdent foi en la politique.

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(c) afp.com/Rodrigo Arrangua

Car si ces scandales ne sont le fait « que » de quelques personnages politiques, ils laissent de plus en plus interrogateurs. Déjà, qu’ils se multiplient laisse songeur quant au nombre potentiel de personnes impliquées et qui ont pu passer jusque-là (mais pour combien de temps) entre les mailles du filet. Surtout, cette multiplication montre qu’en réalité, les affaires ont beau se multiplier, rien ne change vraiment. Les « Panama Papers » par exemple, qui ont pourtant eu un retentissement mondial, n’ont finalement eu que peu de conséquences. Il y a eu des réunions, il y a eu des mots, il y a eu une volonté de se montrer plus sévères envers les paradis fiscaux. Mais en fait, rien de concret ne s’est vraiment produit, et le soufflé est retombé, au point que l’on peut se demander si vraiment, les élites ont envie de voir disparaître ces pratiques. L’ennui n’est pas tellement que les paradis fiscaux existent ; c’est surtout que ceux qui sont supposés être des modèles de probité morale y recourent. Plutôt que de s’acharner à tenter de réduire les marges de manoeuvre de ces pays, il vaudrait bien mieux que les responsables politiques revoient leurs pratiques et cessent de vouloir à tout prix s’enrichir un peu plus, pour se concentrer sur ce pourquoi ils ont été placés dans des positions de pouvoir : la gestion d’un pays – ou d’un ensemble de pays – et la défense de l’intérêt général. Il en va de la survie de la démocratie et du semblant de cohésion politique et social qu’il nous reste.

L’indigestion Trump

« Trump ». Si jusqu’à il y a finalement peu de temps, ce nom évoquait surtout celui d’un milliardaire américain mégalomane et teint en blond, cette charmante image se double aujourd’hui (et est dépassée, malheureusement) de celle de l’un des deux principaux candidats aux élections présidentielles américaines de novembre. Ses déclarations abracadabrantesques, sa mèche si bien taillée et son sens de la petite phrase (si possible scandaleuse) ont beaucoup fait parler de lui au cours des derniers mois – le stade du rire étant depuis longtemps dépassé – mais maintenant, par pitié, il faut que cela cesse.

Certes, depuis le remaniement (encore un ! c’était le 3ème) de son équipe de campagne, dans le courant de l’été, Donald Trump semble s’être calmé. Il a même daigné souhaiter un prompt rétablissement à sa rivale, Hillary Clinton, après le malaise de celle-ci et l’annonce de sa pneumonie suite à la commémoration du 11-septembre. Mais honnêtement, qui croit à ce brusque volte-face ? Chaque jour, Donald Trump lui-même ou un membre de son clan donne un motif supplémentaire de ne pas le laisser accéder au pouvoir. Ce sera aux électeurs américains d’en décider, mais il y a de franches raisons d’espérer qu’il n’accèdera pas au mandat brigué, l’un des postes les plus importants de la planète.

Donald Trump Addresses GOP Lincoln Day Event In Michigan
(c) Bill Pugliano/Getty Images

Aujourd’hui encore, son fils Tweetait une image affirmant : « Si j’avais un bol de Skittles et que je vous disais qu’à l’intérieur, il y en a trois qui peuvent vous tuer, mais pas plus… En mangeriez-vous ? Voilà notre problème avec les réfugiés syriens« . Durant l’été, Trump père a quant à lui fait à plusieurs reprises des raccourcis dans ses discours, assimilant « immigré » et « terroriste » et jouant ainsi de la peur collective dans un contexte déjà très tendu. Jusqu’au bout, il a affirmé qu’Obama n’était pas né aux Etats-Unis, surfant sur une vague de racisme ambiant, avant de se rétracter au cours d’une brève conférence de presse dans le tout nouvel hôtel qu’il a fait construire près de la Maison-Blanche. Et il y a eu, bien sûr, les propos tenus à l’encontre des parents musulmans d’un jeune militaire américain mort sur le terrain, parfaitement inappropriés en plus d’être islamophobes. L’art de contenter les franges les plus xéno/homo/islamophobes de la société américaine, Trump sait faire, donc. Critiquer les politiques menées jusque-là par l’ « establishment » qu’il dénonce, est aussi une compétence fort bien maîtrisée par le candidat à la présidentielle américaine. Et jouer des faiblesses de ses rivaux pour faire baisser leur cote dans les médias tout en augmentant la sienne est également une de ses capacités – il semblerait de toute façon que l’attaque personnelle et injustifiée soit devenue une compétence assez répandue parmi les hommes politiques, et il n’y a plus besoin de traverser l’Atlantique pour s’en apercevoir. Pour résumer donc, Trump maîtrise l’art de la communication et des déclarations outrancières voire injurieuses qui lui offrent une couverture médiatique extrêmement large.

C’est probablement, en partie, ce bagou qui a fait son succès. Si les médias (en grande partie réprobateurs) qui évoquaient ses sorties l’ont fait dans le but de le décrédibiliser, c’est exactement l’inverse qui s’est produit : en lui donnant une telle vitrine, ils ont permis au candidat Trump de faire campagne sans dépenser un sou, et de montrer aux électeurs les plus désabusés, ceux qui se sentaient le moins compris par les politiques plus mesurés, qu’enfin – un candidat les avait compris. Impression pour le moins paradoxale, venant d’un homme richissime et dont l’égocentrisme transparaît à chaque déclaration. Dans cette perspective, sa critique permanente de l’ « establishment » a joué en sa faveur également. Argument privilégié s’il en est des populistes, et qui émane le plus souvent de ceux qui représentent le mieux la classe tant décriée… Franchement, un milliardaire, fruit du capitalisme qui étale sa richesse à tout va et doit en grande partie sa réussite au système en place, critiquer celui-ci ? Mais cela fonctionne. Pourtant, Trump n’a pas grand chose d’autre pour sa défense. Outre le fait qu’il n’a manifestement aucune idée des notions d’ouverture aux autres, de respect et de tolérance, il n’a en fait aucune idée tout court. S’il a vilipendé à l’envi les politiques publiques, sanitaires, internationales menées depuis quelques années par les Etats-Unis, il n’a proposé aucune solution – ou du moins, aucune solution sérieuse. Quant à ses qualités diplomatiques, elles semblent là aussi assez réduite : qu’il affirme, après sa visite au Mexique, que construire ce fameux mur à la frontière et le faire payer par ce pays ne poserait aucun problème alors que le chef d’Etat mexicain énonçait qu’il ne débourserait pas un sou en est un bon exemple. Et de toute façon, Donald Trump souffre d’une image si déplorable dans la plupart des pays étrangers (et particulièrement les pays du G20) qu’on imagine difficilement comment il pourrait rétablir la grandeur américaine face à un tel front commun… Car, n’en déplaise au magnat de l’immobilier, les Etats-Unis ont beau être aujourd’hui encore une (très) grande puissance mondiale, le temps où ils pouvaient gouverner seuls le monde semble bien révolu. Dès lors, jouer selon les règles et respecter ses potentiels futurs homologues étrangers serait peut-être une bonne chose. Non seulement Donald Trump paraît bien incompétent, mais il est aussi dangereux. Sa mégalomanie, son égocentrisme et son manque de connaissances sur des sujets pourtant cruciaux tels que la politique extérieure lui donnent une véritable capacité de nuisance tant au plan interne qu’international.

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(c) Le Renard Qui Pense

Ces propos peuvent paraître vains, dans la mesure où de toute façon, seuls les électeurs américains décideront finalement de la suite des évènements. Mais ils ne le sont pas. Car ce qui se passe en ce moment aux Etats-Unis résonne étrangement avec le contexte européen et national actuel. La montée des populismes ? L’Europe la connaît aussi (et la France particulièrement bien, avec l’ascension continue du Front National). Le contexte de crise identitaire et de violence permanente ? Il ne sert à rien de s’étendre sur ce point, on connaît assez les événements récents. Le sentiment de déclassement d’une part de plus en plus large de la population ? Là encore, c’est un phénomène que nous rencontrons ; et en France, le passage en force de la si débattue loi El Khomri n’a sûrement pas aidé. Les élections allemandes récentes ont montré que même dans un pays supposé plus apaisé, les populismes progressent dangereusement (l’AfD, le parti d’extrême-droite, a ainsi récolté 11,5% des voix seulement 3 ans après sa création, là où la CDU perdait plus de 5 points). En France aussi, des élections s’annoncent, et pas des moindres. La campagne n’a même pas commencé que déjà, des dérapages semblables à ceux de M. Trump ont lieu : la campagne pour la primaire à droite est sans cesse à deux doigts de virer au pugilat, les candidatures à gauche sont si éclatées qu’il est difficilement pensable qu’un « champion » solide sorte du lot, et au milieu de ce climat délétère, le Front National poursuit tranquillement son bonhomme de chemin. Alors, si prendre conscience de la nocivité du candidat républicain permet de se rendre compte des risques qui pèsent sur notre vie politique et de tout faire pour les parer, non, écrire un énième article sur Donald Trump n’est pas vain.